BRUNO DE CESSOLE
« Aujourd’hui, c’est sans contradictions que je vis ma double identité d’homme de culture et d’homme de la nature »
Propos recueillis par Christopher Gérard
Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ? Comme certains personnages de votre roman, L’Heure de fermeture dans les jardins d’Occident, à savoir « un agent secret de la civilisation » ?
Il m’est difficile de me définir moi-même, et sans doute l’écriture est-elle pour moi le moyen de me connaître mieux, encore que je ne sois pas très porté sur l’introspection. Pour faire bref, disons que j’ai vécu longtemps pour, par, et dans les livres. De façon presque borgésienne, le monde m’apparaissait comme une vaste bibliothèque universelle et je souscrivais volontiers à l’assertion de Mallarmé, à savoir que le but de l’existence est d’aboutir à un beau livre. Je suis un peu revenu de ce fanatisme de jeunesse, et j’ai même cherché à contrebalancer cette influence en épousant le réel dans ce qu’il a de plus prosaïque et de plus brutal, mais la littérature me semble toujours, non seulement « un souverain remède contre les dégoûts de la vie », mais un viatique pour temps de détresse, et, plus encore, un mode de vie, une manière unique de dédoubler son existence, de connaître par procuration toutes les vies que j’aurais aimé mener et que, par la force des choses, je ne connaîtrai jamais. Aujourd’hui, c’est sans contradictions que je vis ma double identité d’homme de culture et d’homme de la nature – à travers le recours aux forêts, cher à Jünger. Agent secret de la civilisation ? L’expression, que le grand critique italien Mario Praz s’appliquait à lui-même – et qualité dont relève à mes yeux un Cyril Connolly, un George Steiner, un Claudio Magris ou un Pietro Citati –, me plaît, bien qu’il me paraisse présomptueux de me l’approprier. Dans la modeste mesure de mes moyens, je me suis efforcé – en tant que journaliste culturel, critique littéraire, et comme écrivain, notamment dans ce livre –, d’être un passeur, de faire aimer et de transmettre des œuvres, des traditions, une certaine idée du goût et de la beauté, dont je constate, navré, qu’elles disparaissent peu à peu sous la lame de fond du « tout marchandise », de l’indifférencié, et du déferlement des modernes Barbares.
Quels ont été vos maîtres en littérature, ceux du passé et ceux que vous avez eu la chance de côtoyer ?
Plutôt que de maîtres, je parlerai de créanciers, dont je me sens à jamais débiteur. Parmi les écrivains du passé – expression que je récuse car un grand écrivain est toujours un contemporain –, je suis redevable envers une famille littéraire qui va de Chateaubriand à Montherlant en passant par Stendhal, Baudelaire et Barrès ; mais, par certains aspects, je fais aussi allégeance à Flaubert – pour son éthique littéraire – et à sa postérité, sans même parler des écrivains étrangers comme Knut Hamsun, Jorge Luis Borgès ou Evelyn Waugh, ce qui m’entraînerait dans des développements trop longs. Parmi ceux que j’ai eu le privilège de connaître, je citerai au premier chef Ernst Jünger, Vidia Naipaul, Lawrence Durrell, Mario Vargas Llosa, Gregor von Rezzori, Ismaïl Kadaré, et, chez les Français, Jacques Laurent, Michel Déon, Bernard Frank, Jean d’Ormesson, et Guy Dupré.
Votre roman, dont les personnages paraissent si proches de Sénèque et de Lucrèce, semble témoigner d’une intense nostalgie de l’Antiquité. Quelle en est la source ?
L’Antiquité est une vieille passion, depuis les bancs du lycée et de l’université, passion entretenue et développée par la lecture de Nietzsche, Heidegger, et Steiner. Les présocratiques, les Cyniques, les Stoïciens, ont nourri ma pensée, de même que Eschyle et Sophocle, Aristophane, Virgile, Lucrèce, Horace, Tacite et Sénèque, ont formé ma sensibilité. Les derniers jardins de l’Occident, peut-être bientôt en déshérence, ce sont les sources pérennes d’Athènes et Rome qui les irriguent, même si, en héritiers ingrats, nous avons oublié que les Grecs et les Romains nous ont, les premiers, appris à vivre, aimer, et mourir. C’est donc sous les espèces de la nostalgie que se tisse notre rapport à cette Atlantide sombrée qu’est l’Antiquité.
Ce roman qui, comme l’a bien vu Guy Dupré, est un conte philosophique, met en scène une sorte de Diogène parisien, le fascinant Frédéric Stauff. Comment ne pas s’interroger sur ce patronyme qui évoque Faust et les Stauffen (Frédéric II !)… ou même le comte von Stauffenberg. Qui est donc ce mixte de Cioran et de… De qui au fait ?
Anti Socrate, apologiste de Calliclès, et héritier lointain de Diogène le Chien, Frédéric Stauff, philosophe non salarié, est un être de fiction, dont le nom est, on l’aura deviné, l’anagramme de Faust. Mais ce Faust inversé, dont la volonté de puissance est tournée contre lui-même, emprunte un certain nombre de traits, de formules et d’idées, à quelques personnages bien réels : l’irascible Docteur Johnson, Nietzsche, Schopenhauer, et, bien sûr, E.M. Cioran, qui, comme lui, hantait les jardins du Luxembourg et ses parages, déplorait l’inconvénient d’être né, campait sur les cimes du désespoir, et déclinait les syllogismes de l'amertume. On pourrait aussi relever chez lui des ressemblances avec des héros de fiction comme le Neveu de Rameau ou le M. Lepage du Confort intellectuel de Marcel Aymé. En revanche, mon personnage qui prône l’abstention, le refus de l’agir, et tient l’Histoire pour un catalogue de calamités, ne doit rien à Fréderic de Hohenstaufen – si fascinant soit-il –, ni, moins encore, à Claus von Stauffenberg, si admirable soit-il…
Tout le roman baigne dans une atmosphère à la fois crépusculaire et allègre. Pourrais-je vous qualifier d’auteur tragique ? De contemplateur ironique de notre présente – et provisoire ? – déréliction ?
De fait, j’ai tenté, dans ce livre, d’exprimer ce qu’est la « joie tragique », autrement dit l’exultation violente que l’on peut éprouver à se sentir vivre, ici et maintenant, en pleine harmonie avec un univers sans arrière-monde, affranchi de l'espoir, comme de la crainte, face à l’échéance finale au terme de laquelle nous retournerons en poussière. Ce que Frédéric Stauff résume en ces termes : « Que ma destinée fût éphémère, que ce corps, fidèle serviteur de mes désirs, dût retourner au néant dont il était sorti, ne m’était pas source de chagrin ou de ressentiment, mais, à rebours, motif à célébrer dans cette vie fugace et traversée, le principe adorable de la puissance, de la gloire, et de l’éternité. » De là, l’allégresse qui traverse le livre et dissipe l’atmosphère crépusculaire (le pressentiment de la fin d’une civilisation, dont la fermeture des jardins d’occident est la métaphore) que vous évoquez. Avec l’allégresse, l’ironie, vous avez raison de le souligner, est, en effet, l’autre composante majeure du roman qui n’est pas, comme certains ont voulu le voir, une charge contre notre époque, mais un exercice d’admiration, de gratitude, envers les grands intercesseurs, philosophes et écrivains, paysages spirituels, qui, à travers l’épaisseur du temps, nous ont aidé et nous aident toujours à vivre, ou à survivre.
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Œuvre initiatique
Critique littéraire depuis des lustres, Bruno de Cessole a collaboré au Figaro, au Point, avant de diriger la Revue des Deux Mondes ainsi que les pages culturelles de Valeurs actuelles. Ce passionné de chasse signe aujourd'hui un ambitieux premier roman qui le place d'emblée parmi les stylistes et les passeurs, les seuls écrivains qui comptent. Aux antipodes d'autofictions étiques, L'Heure de fermeture dans les jardins d'Occident (éditions La Différence) s'impose comme l'œuvre d'un moraliste de haut parage, mais un moraliste à l'humour acéré qui maîtrise l'art subtil de la ponctuation et qui jongle avec la syntaxe. Un écrivain, enfin ! Un héritier donc, ou, pour citer Cessole, un débiteur, qui fleurit les autels de ses maîtres, les Présocratiques, les Épicuriens, Boèce et Nietzsche. Et Cioran, puisque son roman se déroule en partie dans ces allées du Luxembourg que hantait l'auteur d'Écartèlements. Lettré accompli, Cessole nous subjugue dès les premières pages de ce qui ressemble à un roman d'apprentissage… que l'écrivain subvertit avec un rare brio. Il manipule son lecteur, comme Stauff, le penseur déchu du roman, se joue du jeune Montclar, l'apprenti érudit tenté par le donjuanisme. Œuvre initiatique, L'Heure de la fermeture dans les jardins d'Occident apparaît avant tout comme un conte philosophique où l'on s'amuse à suivre les entretiens du moraliste déçu, excommunié par le Tout-Paris pour avoir dénoncé les motivations inavouables de l'Engagement et, de ce fait, retiré sous sa tente – mais notre Achille des temps modernes n'est-il pas surtout l'homme du ressentiment, qui aurait confondu l'ataraxie du sage et l'apathie du raté?
Écœuré par son époque (festivals équitables et commerce citoyen), le naïf Montclar se cherche un maître une lanterne à la main ; il croit le trouver en Stauff, qui pose au Grand Désenchanteur, au Solitaire du Parc Royal. Leur joute philosophique peut commencer, qui prendra un tour inattendu grâce à l'intervention de la troublante Ariane, jusqu'au dénouement fatal. Tout le livre révèle la patte d'un maître, à commencer par la superbe évocation des saisons que vient renforcer une vision intemporelle de Paris. Je m'en voudrais enfin d'oublier la page 164, splendide éloge de la langue française : B. de Cessole est un artiste, c'est-à-dire un créateur de beauté, un homme capable d'admiration.
Novembre 2008
© Le magazine des Livres / Christopher Gérard
