Carte blanche à
SARAH VAJDA


Lettre à Matthieu Grimpret



Cher Matthieu,

Tu n’en voudras pas à une presque vieille dame de répondre à ton
Traité à l’usage de mes potes de droite qui ont du mal à kiffer la France de Diam’s paru ce printemps aux éditions Anne Carrière par une lettre à un plus tout à fait jeune homme de la classe 98 ? Ceci d’autant plus que ce « traité », par l’esprit sinon la lettre, se rapproche davantage d’une « Épître à tes potes de droite… » qu’à un traité véritable ! Cette forme en vaut une autre. Comme le rap que tu kiffes, elle prétend, accotée à tant de penseurs et de théologiens que le tournis m’en vient, parler vrai. C’est là tout le miracle, ce qui fait ton texte tour à tour passionnant et émouvant. J’imagine la tête de Diam’s découvrant soudain parler la langue des conciles et même du JMJ 2000 !
En revanche, ma lettre ne saurait dissimuler ou feindre aucun caractère pastoral – ô dieux, en lequel de tes noms oserai-je à quiconque adresser la moindre parole : un vers de Mallarmé, suffit :
« Le Néant à cet homme aboli de jadis : "Souvenirs d’horizons, qu’est-ce ô toi, que la Terre ?/Hurle ce songe et, voix dont la clarté s’altère/L’espace a pour jouet le cri : 'Je ne sais pas.'"… »

Les années ont passé et franchement, cher Matthieu, au film français, je n’ai guère compris grand-chose. Si peu. L’espérance ne m’a pas quittée de ne m’être jamais venue. Ta charité me trouble, m’enchante comme ta foi m’étourdit. En partage, juive sans espoir d’un après, fille de l’antiquité, j’ai reçu les vertus cardinales, histoire de suppléer au déficit des théologales. En l’absence de foi et d’espérance demeure la charité ? Je ne prétendrai pas qu’offrir au monde mes soins puisse me valoir couronne !
Prudence, tempérance, force et justice donc. La prudence m’empêche, tu l’auras deviné, de souscrire à ton rare enthousiasme envers le monde qui vient, la tempérance de ne pas me réjouir de l’intensité de ta foi, la force m’autorise à me laisser entraîner par elle et l’esprit de justice m’ordonne de saluer, louer ton singulier effort vers la pensée.
Côté Rap français, Rage against… Inutile de te dire que Gab1,
« j’t’emmerde, Donjons » : son écœurement face au show bizz travesti en forum sociétal, ses prisons, en un mot sa posture, sonnent mieux à mes oreilles que la France lapidée par ton cher Diamant noir. Je te le dis. Peut-être est-ce en raison du « néo-conservatisme » tendance Égards, que célèbre ton dernier chapitre que la Dame moins qu’à toi me plait. Résumons-nous. Physiquement pas mon type. Génération Twiggy, Godard, Antonioni, les dames que j’admire passent rarement la barre des cinquante kilos et aux visages selon Picasso, je préfère ceux des antiques Madones. Son look ? Passons muscade. Les survêts blancs, rose ou noirs c’est pas mon truc à moi ! Je préfère nettement les robes de Catherine Ringer voire les bodies de Madonna ou de Cher du temps où elle chantait avec Sony. Au fond, je suis assez d’accord avec Mick Jaegger, c’était Françoise Hardy qui se rapprochait le plus de l’idéal féminin. Ses rimes encore, assez pauvres tu en conviendras, n’ont pas grand-chose pour me plaire. L’énergie afro-américaine lui manquant – née ici – elle conjoint mollesse et rondeur à un genre qui ne vaut que pour l’énergie pure. Quant au timbre de sa voix à coup sûr ni velours ni torrent. Elle n’est pas la seule ? L’excuse en vaut une autre. Laissons là ce chapitre et barthésiens toujours revenons au plaisir du texte : la vie claire, la monogamie, un béguin capable de durer de l’aube au crépuscule. Le Rap ici se fait instituteur et il nous faut, au Bûcher des vanités, subir les assauts de Miss Savonarole :
« J'oublie pas celle qui nous déshonore… Risée des gars gores, des ragots et du sexe hard core. Celles qui ont réussi à tromper leurs aînés. Ces traînées qui ont perdu leur virginité sans aimer. »
Comme tu le sais, j’kiffe pas les coming out. Aucun coming out :
« Le secret est l’âme des grandes amours » prétendait le camarade Montherlant. Cette maxime vaut autant pour les corps que les âmes, le sexe que la religion. Je suis née – israélite française en 1801 –, sujette de feu l’Empire de Napoléon premier, loi morale au dessus des toits et ciel étoilé dedans mon cœur de fille, liberté de conscience et d’opinion garantie par l’État dans les limites de la raison. J’prends pas Mohamed Ali pour un phare dans la ténèbre de l’Histoire. Pas davantage pour un modèle éthique. À certaines conditions, je nie le « choc des civilisations » et je ne crois guère aux valeurs intrinsèques des races. Je constate seulement l’usage que le Spectacle en fait : vendre – les Noirs sautent plus haut que les Blancs – des baskets ou sous-vêtements de putes à planquer sous les voiles – voilà à quoi auront surtout servi les sursauts identitaires ! Encore faudrait-il s’entendre par identité. Tendance Luther King, je préfère Kennedy, en dépit des ragots mafieux, son plan de déségrégation et sa nouvelle frontière, aux fureurs de Malcolm X, ses fils, ses cousins et ses frères. D’autre part, personne ne m’honore ni ne me déshonore en faisant de son corps l’usage que le désir lui dicte. Moderne, sans excès de zèle, j’aime à me souvenir que sans Les Lumières et son corollaire l’exercice de la liberté individuelle, je croupirais encore au fond d’un ghetto. Femme et juive, tu vois le tableau ! À tout prendre, je préfère de beaucoup, en dépit de ses mille horreurs l’époque contemporaine. Surtout chanceuse, née au seuil du gaullisme – génération Neuwirt et assez loin du trois octobre 1940 ! Moins conservatrice sur le plan politique que tu ne t’affirmes, je le suis sans doute davantage au plan esthétique ! Bref, si je devais saluer un chanteur ou un autre, je célèbrerais Manset ou Bashung pour parler des vivants et demeurer en France. Génération Les Rita Mitsouko, rock glam, hyper théâtralité… Look against la normalisation, tu vois. La révolte noir désir, nuit d’hiver, cold wawe, sied mieux à mon cœur que les récriminations et les glapissements. Je préfère Cassandre à Junon et les hurlements de la bête mise à mort à vindicte et reproches… considérant, à l’instar de Musset, que le plaisir des disputes tient à la réconciliation. Le moyen pour la France de Diam’s de se réconcilier avec un adversaire purement imaginaire ? Si tu me dis, elle représente la France réelle, la majoritaire et en démocratie, celle-ci devra nécessairement primer, je te suis. Mais tu me pardonneras de ne te suivre qu’avec larmes, songeant aux trésors en allés, dommages collatéraux à cet état des choses, qu’on nommera, conviens-en, « nivellement par le bas ». Un monde d’Amel Bent « la compagne d’armes de Diam’s » et de « Boulette » c’est pas mon truc à moi ! C’est pas parce que Bégaudeau vend plus de livres que Julien Gracq et Guy Dupré que je vais céder à la loi des grands nombres. M’intimide pas ! Même pas peur !
Pour s’intégrer à la république ou à la France faudrait que nos divas existassent encore !
Imaginaire la France moisie,
« celle qui se gratte les couilles en regardant Gerra » ! La beaufitude aujourd’hui est maîtresse de la place et je ne trouve pas pour ma part, pardon, Arte moins beauf que TF1 ! J’appartiens au monde d’avant la télévision, persuadée qu’aucun reportage, aucun zapping, fut-il de qualité, n’apprend le millième de ce qu’enseignent les choses vues, les encyclopédies et les livres. Juste des images. Rarement des images justes. Pour qu’elles le deviennent Redacted, il faut un monteur du niveau de Brian de Palma, un Godard ou un de ces caciques de feue la cinémathèque française selon feu Bernard Langlois. En absence, le monde demeure bruit et fureur, magma de couleurs et de lumières perçues par un idiot. La télévision a fait de nous, esclaves qui nous prétendons maîtres, idiots qui nous pensons savants, des héros de Faulkner ! Feu la France. Moisie ou héroïque, la belle a péri corps et âme sous les coulées de boue et les fleuves de sang entre Champagne Ardennes, au chemin des Dames. La drôle de guerre (pas pour tout le monde) et ses conséquences ont emporté son supplément d’âme et depuis 1950, en l’absence de tissu social, de rêves communs et de projet, elle s’est dissoute, entière, dans l’Image. Toutes les images de la pub aux campagnes d’État. No return. Laisse béton, Matthieu, laisse béton. Ici « le signe partout s’est substitué à l’image ». Le clocher du village n’a pas plus de valeur que l’appel de l’Islam au cœur des oubliés de la République vue que la République n’est plus qu’un phonème vide de sens que journalistes et politiques font claquer les soirs de spleen et de débine. Demain, il en sera de même de l’Islam et de toutes les proto, néo valeurs !
Justement Madame Personne, dite France, celle d’en haut, celle d’en bas, bobo ou caillera, prolétaire ou fonctionnaire, regarde la TV, consomme et meurt, sans descendre dans la rue mue par un autre dessein que celui de défendre son pouvoir d’achat ! Du moment qu’elle a la TV, Internet, l’ADSL et son portable chébran en permanence ! Big Brother tient déjà, noir Vador, les commandes. Diam’s rentrera dans le poste, t’inquiète. Elle y figure déjà « la boulette », petite Sheila du jour avec ses niaiseries destinées aux jeunes filles avant « Le » mariage heureux. Demain, demain, cher Matthieu, les animateurs auront la peau plus noire et les cheveux crépus, mais rien ne changera ! Le temps est écoulé. Rien ne va plus. Y’a plus de France. Y’a pas de racaille. Y’a qu’un imaginaire en rade, des spectres encore mouvants à roller, à Vélib, et des gamins perdus non pas seulement à Paris, mais à Tokyo et à Harlem. Il s’agit bien de la France profonde, de celle des grandes surfaces et des beurs de la première, deuxième génération !
Il n’existe plus que des consommateurs dans un monde où le virtuel – fait moins mal paraît-il ? – toujours sera préféré au réel, un monde sous assurance à outrance qui refuse le combat, certain de le perdre toujours. Mieux le souhaitant. Dans cet immense jeu de rôles, tu figures un fantôme. Comme moi. Toute notre sociologie, toute ta théologie n’y changeront que dalle. Vrai que la banlieue est notre quart monde, vrai que la culture un instant semble en exclure ses habitants, ainsi que la misère. Mais au fait t’es-tu demandé s’il restait un monde ? En quel nom parles-tu ? Et si toute la justesse de ton propos se retrouvait – hélas pour nous, nos frères et nos fils ! – néantisée par le réel existant ?
Je m’explique.
Proposition un : Il existerait une France à laquelle s’opposerait en toute raison, avec moult raisons, Miss Geordidès, dite Diam’s, fille d’une productrice de musique.
Proposition deux : Ton héroïne représenterait un contre modèle à opposer à la France moisie selon Sollers, fils de Résistants et conscience politique méritant qu’on l’écoute : ex mao, néo catho, écrivain mauriacien, puis tel quelien avant de se faire papiste !
Matthieu, soyons sérieux… De
Tel Quel à la neige télévisuelle : de Sollers à Sollers, génération « Touche pas à mon pote, Coluche président (16 % d’intentions de vote tout de même) », Diam’s, à son corps défendant, est la fille. Un zest de respect dû au Prophète en sus, voilà tout le programme… Côté catho, le tien, les J.M.J. De quoi relever la tête un instant hors de l’eau avant d’être suffoqué. Les racines chrétiennes de l’Europe mêlées au chant profond de la repentance, effets d’annonces et os jetés à ronger aux lobbies, ne forment pas identité nationale. Au politique, au champ public, s’est substitué un vaste Hyde Park littéraro-culturel, où chacun y va de sa plainte, applaudi par les Siens. Le communautarisme serait à ton idée un changement sociétal que la Constitution devrait avaliser ? Who care ? Mézigue. Je ne me reconnais ni dans la France Le Pen/Soral/Dieudo ni dans celle des feujs, chapeautés, de leurs dames emperruquées, jambes couvertes de bas blancs ni dans les Belphégores voilées et excisées, voire les forteresses ambulantes qu’on dit chadorisées. Je me reconnais dans la France bonapartiste et gaullienne en ceci qu’elles ne furent qu’une « certaine idée », un idéal-type, un projet contrefactuel comme une limite offerte au réel réellement existant. La leçon d’histoire m’a enseigné qu’en cas de guerre civile ne devrait être poursuivis que les abstentionnistes et que les ennemis d’hier devront nécessairement faire la paix. Je ne suis pas de ceux qui nient les flots de sang irrigant la terre de France de la Saint Barthélemy à la Nuit du 4 août, ni ceux du 21 décembre 1792 à la Commune de Paris, ni l’atroce événement qu’a constitué et constitue toujours la livraison des youpins et des tsiganes à l’abattoir industriel nazi entre 1942 et 1945, pas plus que je ne nie le sang versé et mal récompensé par les Indigènes de la République ni la manière dont l’Europe s’est longtemps enrichie avec le trafic d’ébène humain… À quoi bon gratter les blessures ? Les sangs déjà se sont mêlés.
Le monde que nous aimions avait disparu bien avant nos naissances, nous l'ignorions alors et avons cru pouvoir refaire le voyage. En Absurdie, nous avons cheminé : si Prévert vaut Mallarmé et Diam's Ian Curtis… ou les Stones, les mots se dérobent dans nos bouches. « L'espace a pour jouet le cri je ne sais pas » ! Cessé d'avoir aucune opinion depuis 1918 ! Feuille au vent selon le vœu de Withman…
Ici il ne s’agit pas d’esthétique ou de musicologie – à mon idée « la boulette » n’aurait pas dû, maman l’y aura bien aidée, passer les limites de sa chambre de jeune fille et de son miroir ! Youtube suffirait amplement. Inscrire son œuvre dans l’étrange destinée de l’entité réelle autant qu’imaginaire à laquelle feu le Général donna le nom « de cher vieux pays » et que Guy Dupré dit feu la France ou la feue France, pays pour l’amour de qui « tu t’es couché longtemps à droite » et moi, ton amie, nobody is perfect, un certain temps à gauche, me semble un rien exagéré. Désormais, contrairement à toi, mon jeune ami, j’ai choisi la dissidence à moins qu’elle ne m’ait élue. Qu’importe ! Il semble bien tout de même – agonie ou métamorphose ? – que quelque chose advienne ces temps-ci et que tous deux, ensemble et séparément, à notre manière, nous en prenions acte.
Notre rencontre se fit, tu t’en souviens sans doute, sous le signe de la « génération ». Tu m’avais entendu à la radio affirmer cette idée qui me tient à cœur et à cervelle, « toute vie serait générationnelle, et nous sommes souvent davantage les fils de notre génération que ceux de nos parents. » À ce titre, j’adhère par principe à la représentation que, de la France nouvelle,
terra nova et incognita, tu te fais. J’adhère à cette idée de la parfaite obsolescence des représentations de la Nation selon Renan et plus encore selon Maurras et proclame haut et fort notre accord sur ce point essentiel de ton ouvrage : l’idée de République a fait long feu et ce ne sont pas les discours de Chevènement ou de Madame Royale qui la sauveront ! D’ailleurs pourquoi la sauver? À quel titre la Gueuse mériterait-elle de l’être ? Et ci-devant la fille aînée de l’Église ? Celle là encore surgeon de l’accord passé entre Staline et le « parti des Cent mille fusillés », sans parler des fils putatifs de Mao terrés dans les QG des maisons d’éditions et des Universités ! Le temps les a décolorés, murmurait Roland Barthes. Ce ne sont pas davantage les Harkis laissés sur le terrain, les oubliés du Mékong, tendance Luc Taï, « Sur un bateau qui n'a plus de gouvernail… nouvelle version remix de Paris-Canaille, spéciale dédicace à toute la racaille », les fils des israélites médaillés de la Grande Guerre, les petits fils des mêmes qui n’osaient pas croire Dreyfus innocent, partis – Oh les enfants de France – sur la route de Chartres à Pithiviers vers Drancy et de Drancy à l’abattoir industriel.
Je t’accorde qu’il faut trancher net. Ni mélancolie, ni regret. Nevermore. Pacte rompu, cette France est morte comme faute de nourriture parfois s’éteint le plus beau des amours. Désamour. Comme elle a fait son lit, la France s’est couchée. Bien ou mal qui en déciderait ? Chacun peut dater la chose, à mon idée quand le Roi très chrétien, par antiphrase sans doute fut nommé grand, fit raser Port Royal et jeter aux chiens les corps des sœurs avant de révoquer l’Édit de Nantes du temps où être porte-coton se méritait de naissance. Pour d’autres ce sera 1789… la Restauration. Qu’importe. Des tranchées de 1915, de la boue des Eparges, de l’inutile vaillance au chemin des Dames, elle ne s’est pas remise non plus que de la capitulation au solstice de juin youkounkoun caché par de Funès dans une belle américaine… À présent, Astérix le petit Gaulois du feuj Goscini a le visage de Djamel Debouze. Quelle importance si ce Gaulois nouveau acceptait le douaire entier : Rome et Jérusalem, Athènes et l’Orient ! Les Institutions, la royauté selon le modèle davidique, les Pères du désert et Jansénius, la démocratie, le parlementarisme, l’épopée bonapartiste et les méfaits de l’absolutisme, la trace protestante et laïque, la colonisation dommage collatéral des Lumières qui, bien ou mal, démons et merveilles, tenta, rare prodige, contre les despotismes orientaux et ses dhimis, de proclamer l’état de droit ! Entre nous je doute fort qu’il l’acceptât entier !
Si la France nouvelle, d’aventure, à quelqu’un, fut-ce moi qui tant avait aimé l’ancienne avant que je m’éveille, une aube, soudain trahie, souillée, déplaisait, je sens qu’il faudrait que la quittasse, pétasse…
Longtemps je m’en suis tenue à l’exil intérieur, quand dégoûtée par les différents replis familiaux, communautaires, l’idée de redevenir apatride s’est imposée à moi. Voyageuse sur la terre, fille du macadam et du bitume. Ma France à moi n’a jamais eu de contour géographique. Elle ne fut jamais qu’un univers linguistique. Au-dessus de mon berceau, une voix à l’accent étranger a parlé en français et criant mon premier mot « papa », j’ai élu ce pays. Tendant les bras vers un homme, je crus étreindre une terre. Aussi est-elle devenue mienne. Ma patrie. Ici repose le père. Ici il lui plut hier m’engendrer, me murmurer son amour, affirmer son commandement, me transmettre sa loi traduite en français. En souvenir de lui, en remerciement des bienfaits de la langue offerte, j’y réside. Au nom de Corneille, de Mallarmé… Quelques autres, Le Maître de Sacy, Chateaubriand, Barrès et Montherlant. Plus récemment Stendhal, Bernanos, Nimier, Dupré. C’est de dire cher Matthieu, qu’entre Cabrel, Brassens ou Diam’s, je ne saurais choisir ! « Mon mec à moi n’aurait pas eu mon consentement s’il m’avait découvert sa flamme sur un air de Cabrel. » Il chante à vomir. Convenons l’anglais mieux que le français idoine à l’art de la chansonnette… Si Diam’s au moins se référait à Marc Lavoine… un peu pédé, un soupçon rock, un vague air de Chichin, je pourrais mieux la suivre… Plus distancié, plus raide, plus glamour, plus proche, mais tu vois Cabrel Saïd et Mohamed n’y peuvent mais… C’est épidermique. J’peux pas. Pourtant sur le papier, on appartient Cabrel et moi à la même génération. J’suis désolée pour les arbres, j’adore la corrida et je lis les
Cahiers du cinéma en attendant que mon amour m’offre des camélias… C’est te dire comme Cabrel et ses ballades en bottes de caoutchouc sur les plateaux du Lot-et-Garonne me font rêver !
Revenons à la France… C’est ça la France… Lavoine se contente de : « Ça fait de l'huile d'olive et du couscous poulet/Ça trinque à la pétanque, au comptoir, chez Marseille/Ça Brassens à tout va, c'est beau les seins d'une fille/Ça camembert, le chinois, ça frise à la bastille/C'est ça la France/Du chili dans les gamelles et du vin dans les bidons/C'est ça la France/Du Laguiole à l'Opinel, partager les saucissons/C'est ça la France On est tous des frères selon les déclarations/Enfin, je pense, faut jamais les oublier/Les trois qui terminent en T/Ça avale son vichy et ça Dreyfus la joie/Jean Moulin Rouge aussi, Pierre Bérégovoy/Sa liberté de la presse, c'est pas qu'une impression/Le plus souvent ça O.S. chez Renault, chez Citron/C'est ça la France/Ça flique quand même pas mal, ça repasse à tabac/Ça chauffe un peu dans les bals, je rentre à la casbah/Ça bouche sur les périphs, ça rôde encore la nuit/Ça fait des hiéroglyphes et ça fait des petits. »
Ça dit la même chanson ? Peut-être. Mais ça la dit dans l’Histoire ! Tu me répondras : signé Goldman ! Procès-verbal. Ça vaut peut-être pas un Nobel de Littérature mais ça a le mérite de ne pas s’la péter grave.
Quand Diam’s :
« Ma France à moi elle parle fort, elle vit à bout de rêves/Elle vit en groupe, parle de bled et déteste les règles/Elle sèche les cours, le plus souvent pour ne rien foutre/Elle joue au foot sous le soleil souvent du Coca dans la gourde/C'est le hip-hop qui la fait danser sur les pistes/Parfois elle kiffe un peu d'rock, ouais, si la mélodie est triste/Elle fume des clopes et un peu d'shit, mais jamais de drogues dures/Héroïne, cocaïne et crack égales ordures Souvent en guerre contre les administrations/Leur BEP mécanique ne permettront pas d'être patrons/Alors elle se démène et vend de la merde à des bourges/Mais la merde ça ramène à la mère un peu de bouffe, ouais/Parce que la famille c'est l'amour et que l'amour se fait rare/Elle se bat tant bien que mal pour les mettre à l'écart/Elle a des valeurs, des principes et des codes/Elle se couche à l'heure du coq, car elle passe toutes ses nuits au phone/Elle parait feignante mais dans le fond, elle perd pas d'temps… »
Ouais. Comme elle dit. Mais bon, chansonnette pour chansonnette, Marc ou Diam’s ? Y’a pas photo. Lui ça le fait. Pour de vrai ! La raison ? Marc la joue politique, prend acte de la diversité, quand Diam’s nous réécrit
Les Misérables. Matthieu, je ne suis pas Vendéenne depuis trois ou vingt générations, seulement Française de la seconde alyah ! Chez ma mère, on causait que yiddish, elle a fini première au Lycée Victor Duruy ! Alors la serpillière de l’émigration, faut pas plus que cela me la balader sous le nez ! Saint Denis 1932 : classe unique, cinquante CP : « Levez vos ardoises, baissez vos ardoises, taisez-vous. » À la fin de l’année tous les élèves savaient lire. Je l’sais, ma mère n’est pas allée à l’Université faute d’argent – seulement en auditeur libre le soir après l’autobus du 9-3… C’est une histoire vécue et pas la peine de rajouter poil au… La vie dure, j’connais le refrain, les vieux me l’ont chanté et même maintenant… Passez muscade. À Tartuffe, Tartuffe et demi.
Que la France soit devenue beur/black et communautariste, voilà une autre affaire !
Qu’au mensonge noir caviar de la marche des beurs, qu’à l’atroce simulacre du Pote, les Frères des Cités aient répondu « J’t’emmerde », comment ne pas le comprendre ?
Mais tu n’as pas, cher Matthieu, choisi Gab1 pour répondre au pays prétendu réel mais Diam’s…
À te lire, un mot, un concept s’inscrit – que tu ne prononces pourtant jamais : « société ouverte ». Sur lui, un instant, je voudrais m’attarder avant de ferrailler un instant avec toi sur la figure, voire le produit Diam’s et mesurer les conséquences de ce choix.
« Dans mes rêves mon mec à moi/Il a du charme et du style à la Beckham /Il a la classe et le feeling tout droit sorti d'un film/Le charisme de Jay-Z et le sourire de Brad Pitt/Mon mec à moi n'aime pas les bimbos/Nan il aime les formes de J-Lo/Il a le torse de Di Angelo/Dans mes rêves mon mec me fait rire comme Jamel/Et me fait la cour sur du Cabrel. »
Société ouverte. Ce n’est pas à toi, diplômé de Sciences politiques, que j’expliquerai le mot : il nécessite l’absence de haine, l’absence de « devoir de mémoire » et de repentance perpétuelle ! Société ouverte : ce qui naît de la Révolution des Œillets et non de la Terreur. Sans émeutes de banlieue et sans bagnoles brûlées, sans accords Dieudo/Le Pen, Soral, sans Ligue de défense juive… Considéré le contexte mondial, la famine annoncée et la liquidation nécessaire du capitalisme sauvage devant absolument être remplacé par une économie bio, un développement durable comme le chante l’euphémisme du jour, la société selon Diam’s et Bégaudeau, écoutez-nous, faites-nous une place, on arrêtera de vous cracher à la gueule (je résume) me paraît un peu court, Jeune homme. J’veux bien que l’usage du « name drooping » soit une manière de revendication de l’authenticité des vies… Mais, au bel aujourd’hui, seuls, un mot, une onomatopée, conviennent.
Ce cri c’est Sauve qui peut !
Et le beuglement Taïaut !

Fille de la génération 1968, Diam’s croit encore à l’État providence et au Père sévère contre lequel il faut se révolter. Moi je préfère, persuader les jeunes gens des temps qui ne sont pas encore de la justesse d’un Saul Bellow assénant, non sans une pointe d’ironie bien tempérée – je résume – qu’en 1929, crise aidant, même les docteurs au chômage, tout espoir devenait permis ! Cette idée qu’il pouvait exister une ligne de fuite sans recourir à la tradition…
Cela dit ton livre est magnifique : érudit, intelligent, généreux, en un mot. Oh jeune idéaliste, ceci est un pléonasme, si seulement y’avait que Saïd ou Mohamed qui criaient dans le désert… Si seulement, il n’était question ici que de racisme plus ou moins larvé, de haines claniques ou religieuses ! Ici c’est déjà la jungle. Les eaux noires du calcul égoïste, chacun pour soi et l’abattoir pour tous. Rentabilité ton nom est modernité.
De la diversité considérée comme une chance pour la France ? Peut-être sur le papier. Mais dans les faits ?
Je t’envie de croire que « ce que l’on prend pour de la mauvaise herbe se révèle parfois être des pousses d’arbres superbes » et d’espérer le miracle d’une greffe nouvelle par le bas, selon Saint Paul. J’envie ces certitudes, tiennes, d’une la régénération du vieux continent par la noblesse et la distinction des Dakaroises, de la re-virilisation du français par la puissance de l’arabe, ad libitum.
Je t’envie de savoir le syndicalisme déjà agonisant et de dater à l’avance sa mort ! Cause du décès ? La vigueur d’entreprendre des banlieues. En un mot, je t’envie de discerner de la vie où moi je flaire la mort, de percevoir de l’érotisme où je ne devine que de la castration ! Je t’envie d’isoler de l’amour où je ne sens et sais que haine ! Je t’envie de déchiffrer un projet de société où je ne saisis qu’un vain chœur de pleureuses embarquées sur un radeau de Méduse exigeant une place au banquet. Je t’envie de capter un désir libertaire où je n’entends qu’un bruit de chaînes. Je t’envie d’être certain de te trouver devant une révolte contre un monde inique, là où je n’entrevois qu’un désir d’en être. Je t’envie de ne pas éprouver dans les rues de Paris, le métropolitain et les autobus de banlieue, cette haine savamment cultivée, entretenue, devenue aussi tangible que la compassion, la sympathie qui nimbent ta lettre d’une étrange lumière dont j’aimerais tant qu’elle réchauffât mon cœur lassé de tout même de l’espérance !
Matthieu, cher Matthieu, personne plus que moi n’a chanté le poïkilos, le bigarré : ce que tu nommes diversité, mais personne plus que moi ne l’a vu s’étioler au soleil de la mode dans la brûlure conjointe de l’image et du signe !
Rendez-vous dans dix ans !
Avoir tort constitue le plus violent de mes vœux. Que le pari qu’avec ce livre tu fais d’une France nouvelle, rénovée, rajeunie, vivante et à venir soit gagné !
Avoir tort contre toi tel est mon plus grand souhait !
Porte-toi bien.
Continue sans te lasser jamais, Cher Matthieu, d’arpenter le versant lumineux, d’en revenir les yeux écarquillés me surprendre encore et encore, sans que la vie jamais ne te confise comme une vieille cerise dans l’eau de mort !