CHAHDORTT DJAVANN
« Écrire, c’est subjectiver une perception de la réalité »

Propos recueillis par Marc Alpozzo



Dans La Muette, vous écrivez sur une femme qui, suite à un traumatisme, a été atteinte de mutisme : un refus de parler à partir d’une impossibilité de le faire, mais aussi parce que parler peut coûter cher. Est-ce le symbole même de la femme musulmane aujourd’hui ?
Il ne faut pas généraliser, mais, pour moi, ce titre est symbolique. Il s’agit de faire entendre la voix de celles, parmi les musulmanes, que l’on n’entend pas. Lorsque cette femme refuse de parler, c’est aussi un acte de rébellion, car elle refuse de témoigner contre son père. Ce mutisme lui donne une liberté d’action et d’être qu’elle ne pourrait pas avoir si elle parlait. Et par son mutisme, elle s’oppose, elle dit « non » !

Vous évoquez d’une femme rebelle, ou plutôt insoumise, qui donne l’impression d’être seule… tout comme vous qui refusez d’être rapprochée de la moindre branche féministe française. Diriez-vous que votre action est « féministe » ?
J’ai trois identités, guère plus. Je suis un être humain d’origine homo sapiens, je suis une femme – pas toujours d’ailleurs – et je suis un écrivain – et pas toujours également ! Ce sont les trois identités sociales que je revendique. Je n’en ai pas d’autres.

Pourquoi n’êtes-vous pas toujours femme ?
Parce que j’estime que nous ne sommes pas toujours un être sexué. Et puis, parfois, il y a le côté masculin qui existe en moi. Donc, je ne suis pas toujours « femme », comme le regard social voudrait que je le sois.

Dites-vous que la société voudrait vous stigmatiser dans une identité unique, sexuée.
Ce que je dis est d’ordre plutôt psychanalytique. « L’identité sexuelle est un destin », dit Freud. Mais il se trouve que, lorsque j’écris, je ne suis parfois ni femme ni homme. Il ne s’agit pas forcément de ce dernier livre, mais aussi des essais. Par exemple, dans À mon corps défendant, l’Occident, c’est un être humain qui pense, et j’y oublie mon identité sexuelle. Toutes les identités sociales ou culturelles que l’on voudrait me coller à la peau, je n’en veux pas. Certes, je suis Iranienne par certains penchants culturels, mais je suis également Française lorsque je lis Rimbaud, Verlaine, ou Montesquieu… ou tout simplement lorsque j’écris, puisque j’écris en français. Je suis donc l’une et l’autre, tout en n’étant ni l’une ni l’autre…

La forme de la lettre est un procédé qui se retrouve dans la littérature française, que ce soit chez Madame de Sévigné ou dans Les Lettres persanes. Vous êtes tout de même marquée par la culture française.
Ce n’est pas seulement français, c’est une tradition, un héritage littéraire. Dans ce roman, c’est un peu plus compliqué, dans le sens où il y a un gardien qui intervient, un journaliste, un traducteur. J’ai choisi cette forme pour donner plus de crédibilité à ce texte : une pure fiction, certes, mais qui est tout de même basée sur des histoires vraies qui pourraient ressembler à celle de la nièce, ou de la muette – il y a des pendaisons d’adolescentes en Iran, des femmes lapidées… C’est donc une fiction basée sur la réalité ; mais, là encore, non pas celle de LA femme musulmane, mais DE femmes musulmanes.

Vous vous basez systématiquement sur le réel. Pour autant, vous n’êtes pas seulement un témoin : vous êtes également un penseur de la réalité que vous rapportez.
C’est le travail d’un écrivain. Pourquoi continuons-nous d’écrire ? On pourrait estimer que tout a été dit, dans la littérature, dans la philosophie, etc. Écrire, c’est subjectiver une perception de la réalité. Cela peut passer par l’essai comme par la fiction. Or, la vision que j’ai des choses, tantôt je l’exprime à travers des essais, tantôt à travers des fictions. Parfois, je choisis une écriture de démonstration, analytique, parfois ce sont des recherches littéraires : trouver le ton juste, la voix juste, pour créer un monde et des personnages.

La notion de destin est récurrente dans ce roman. De quel type de destin parlez-vous ?
Je parle d’un destin tel que celui des tragédies raciniennes, où le destin est défini…

Dans le cas présent, le destin de la femme n’est –il pas défini à partir d’une idéologie ?
On ne peut pas tout mettre sur le dos de l’idéologie, car l’amour de la muette pour l’oncle est passionnel, racinien ; de même pour l’amour de la nièce pour son gardien, à la fin. Il n’y a là aucune idéologie.

L’islam, même si ce mot n’apparaît pas en tant que tel, est au centre de cette tragédie.
En effet, il y a le dogme religieux. Mais ce que je ressens de plus fort dans ce roman, c’est la liberté de la muette et la liberté de la nièce. C’est une histoire d’amour tragique dans une société avec, bien sûr, des conditions données. C’est donc l’histoire des destins conditionnés par la pauvreté et les dogmes religieux.

Vous disséquez d’ailleurs ces dogmes dans vos deux premiers essais : Bas les voiles et Que pense Allah de l’Europe. Vous y dénoncez par exemple la manipulation de l’étymologie et du sens par les islamistes, un travail à partir du corps de la femme que l’on objective et réduit par l’obligation du port du voile…
En effet. Mais dans ce roman, j’y ai ajouté toute la part symbolique qui manquait peut-être à mes essais. Par exemple, la scène qui se passe dans la neige, la pureté de la neige, le froid de la glace et toute la chaleur érotique. Certes, je suis un écrivain engagé, qui témoigne de son époque. Mais j’essaie tout de même de faire autre chose que cela. Si je m’en tenais à cela, ce ne serait pas si efficace. Ce roman est bien plus efficace qu’un essai, car il est moins intellectuel, moins démonstratif. À travers de telles histoires individuelles, tragiques, brûlantes, on peut inspirer, réveiller chez les gens un sentiment de révolte. Je refuse d’être cataloguée. Je conjugue le roman et l’essai, mais je tiens à dire que j’écris dans deux domaines bien différents qui ne correspondent pas au même travail intellectuel, psychique, corporel. Par exemple, pour La Muette, je me suis enfermée à double tour chez moi, durant trois semaines, sans ouvrir la porte, pour ressentir l’enfermement. Le monde n’existait plus. Tandis que lorsque j’écrivais À mon corps défendant l’Occident, je dépouillais les journaux, je repérais les bêtises dites à propos de ceci ou de cela. Bref, ce sont deux exercices bien différents.

Vous faites ce que faisait Molière avec son Tartuffe, ou vous dites ce que Spinoza écrivait dans son Traité Théologico-politique, à savoir que la « morale islamiste » est une morale de l’obéissance fondée sur la peur du châtiment.
C’est vrai, même si je ne sais pas ce que veut dire « islamiste ». C’est un terme franco-français. Pour moi, « islamiste » ou « islamique », c’est la même chose.

Vous avez porté le voile durant 15 ans, puis entamé une psychanalyse et repris des études d’anthropologie à votre arrivée en France. L’écriture de ces ouvrages est-elle pour vous la continuation de cette psychanalyse, ou écrivez-vous parce que vous êtes née révoltée ?
C’est vrai que je suis révoltée, mais on peut l’être sans écrire une ligne. En fait, j’écris par nécessité, et d’ailleurs j’écris beaucoup plus que je ne publie. C’est vraiment une maladie : trop-plein absolu, manque absolu, et nécessité absolue. Et je n’écris que sur des sujets que j’essaie de vraiment maîtriser.

À l’instar d’un Céline, vous diriez-vous « chroniqueur » ? N’écrivez-vous que sur des choses qui existent et dont l’évocation pourrait vous mettre en danger ?
Non. Je me dis seulement écrivain et nullement chroniqueur. Il m’est arrivé de prendre la parole sur un sujet bien précis ou de m’exprimer dans des journaux qui ont bien voulu de mes articles, mais je le fais en tant qu’écrivain engagé, sans être politiquement ni de droite ni de gauche.

Vous dîtes-vous également écrivain athée ?
Dieu, qu’il existe ou pas, est le cadet de mes soucis. Je ne suis croyante que dans le sens où je crois qu’il n’existe pas. Cette fameuse phrase dont j’ai oublié l’auteur me convient parfaitement : « Seul Dieu, n’existe pas. »
Je dis toujours « Dieu merci ». Je ne suis même pas athée… ce qui n’empêche pas d’évoquer pour un oui ou un non le nom de Dieu : après tout, le mot existe et est bien utile dans certaines circonstances.

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Lorsque l'amour est un crime
Par Léthée Hurtebise


« J'ai quinze ans, je m'appelle Fatemeh mais je n'aime pas mon prénom. Je vais être pendue bientôt... »
Voici l'étrange incipit du journal intime que reçoit un jour C.J., une journaliste Iranienne. Dès lors, elle sait qu'elle devra publier cette étrange confession tombée des mains d'un garde de prison. Fatemeh, 15 ans, y rapporte l'histoire terrible de sa famille, ainsi que son parcours tragique. Elle vit avec ses deux parents, et sa tante paternelle. Celle-ci est devenue muette le jour où elle a vu son propre père tuer sa mère (la grand-mère de Fatemeh donc). Depuis, elle vit au crochet de son frère. La mère de Fatemeh a également un frère. Sa belle soeur muette va tombe amoureuse de lui. C'est alors que sous les yeux de Fatemeh va s'opérer une métamorphose de la muette. Celle-ci devient femme plus qu'elle ne l'a jamais été. Elle sort du mutisme de femme-enfant sans pourtant prononcer un mot. C'est dans ce silence constant que s'affirme sa féminité, une sensualité exacerbée éveillant un désir absolu. L'oncle ne résistera pas longtemps aux charmes de cette femme étrange... Alors le drame ne pourra être évité.
Tout l'intérêt de ce drame réside dans le fait qu'il se déroule dans un pays où l'amour libre est un crime. S'il n'est pas validé par le sceau du mariage, il est considéré comme crime au même titre que l'adultère et le meurtre.
La passion vécue par les deux amants n'en est que plus tragique. Ainsi revêtue de l'interdit, elle aurait pu passer inaperçue sans l'hystérie d'une femme jalouse de cette liberté qu'elle n'oserait s'offrir (la mère de Fatemeh). Dans ce pays où l'on considère que la pendaison est une mort plus douce et digne que la lapidation, Fatemeh assistera à la disparition de la première femme libre et passionnée, sa tante qu'elle aimait tant. Elle en voudra alors éternellement à sa mère, qu'elle considèrera comme responsable. Mais c'est sans compter sur l'exemple de la muette, qu'elle portera en elle comme un héritage, une destinée qui perpetuera la longue série de morts dont sa jeune vie est déjà jalonnée.
Fatemeh est irannienne et élevée dans la tradition du voile, de la discrétion et des lois de son pays. Il est terrible de constater qu'elle ne voit pas qu'il faudrait en vouloir aux traditions meurtrières plutôt qu'à sa mère, elle aussi conditionnée et apeurée. En cela ce livre est une pure merveille, car si court soit-il, il montre à quel point l'être humain peut être aveuglé par une haine mal dirigée, tant il est bien dressé à accepter les règles qu'on lui impose, même lorsqu'elles sont injustes. Et c'est encore malgré elle que l'adolescente suivra l'exemple de sa tante, pour demeurer libre. Son nom, qu'elle déteste pourtant, résonne alors de manière plus profonde : Fatemeh est le premier personnage marquant de l'histoire des mouvements féministes en Iran.
Chahdortt Djavann est également l'auteur de
Bas les voiles. Pourquoi pas le lire à l'occasion des 40 ans du mouvement pour la libération des femmes ?


Novembre 2008

© Le magazine des Livres / Marc Alpozzo - Léthée Hurtebise