MONIQUE SAIGAL
Femmes d’exception
Propos recueillis par Marc Alpozzo
Votre ouvrage, Héroïnes françaises, est un livre d’entretiens avec des femmes résistantes. Pourquoi vouliez-vous leur donner la parole ?
Tout simplement parce que j’ai découvert qu’elles étaient moins connues que les hommes. En 1940, femmes au foyer, elles n’avaient même pas le droit de vote. Elles étaient « l’Autre », selon l’expression de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe. Sous l’Occupation, pourtant, elles n’ont pas hésité à se livrer à des actions dangereuses, généralement attribuées aux hommes. Jeanne Bohec, par exemple, fit sauter une ligne de chemin de fer et Marthe Cohn s’engagea comme espionne pour la France.
Vous montrez avec force que « la Résistance n’a pas été une construction masculine ». Qu’est-ce qui a poussé ces femmes à accomplir de tels exploits ? Pourrions-nous dire que leur jeunesse et leur naïveté sont à l’origine d’un tel courage ?
La jeunesse est un facteur important : elles n’avaient peur de rien et voulaient réaliser leur idéal, lutter contre l’injustice et donner un sens à leur vie. Leur naïveté était souvent feinte… comme celle de Mme Chombard de Lauwe qui, lors de son arrestation, a prétendu ne pas savoir pourquoi on l’arrêtait. Certaines de ces femmes combattaient par patriotisme et par amour du prochain. D’autres, par nécessité, tenaient à défendre et à protéger leurs « frères » car elles ne pouvaient supporter le traitement qu’ils subissaient. Elles voulaient également affirmer leurs droits en tant qu’êtres humains.
Après la guerre, la plupart sont tombées dans l’oubli car elles ne voulaient pas parler de cette période terrible. Ce fut le cas de ma mère qui, ayant trop souffert, me disait avoir réprimé cette époque. L’important était de recommencer à vivre. De plus, ces femmes admirables ne parlèrent pas de leurs activités car elles trouvaient que ce qu’elles avaient fait était tout à fait normal et naturel. La plupart n’ont rien dit à leurs enfants. Ce sont les petits enfants des résistantes qui se sont intéressés au passé de leurs grands-parents.
Si chaque témoignage de cet engagement est une histoire à part entière, la mémoire historique ne retient que les grands exploits de guerre. Pourtant – vous le soulignez dans votre introduction et vos interlocuteurs ne cessent de nous le rappeler – la Résistance, c’était avant tout des milliers de gestes simples et désintéressés.
Ces femmes agissaient souvent par instinct maternel en redonnant la vie à ceux et à celles qui étaient persécutés. Elles cachaient les victimes au sein de leur famille, les nourrissaient, les réconfortaient. Par exemple, Liliane Klein-Lieber cherchait des familles d’accueil pour les enfants juifs. Certaines institutrices comme Lucie Aubrac demandaient à leurs élèves de traiter les jeunes juives de leur classe comme les autres et de partager avec elles leurs fournitures scolaires.
Votre ouvrage, à la fois témoignage historique et hommage aux résistants et résistantes auxquelles vous donnez la parole, est également un livre de réflexion sur le pardon. Peut-on pardonner aux bourreaux ? Peut-on entrevoir une fin à la souffrance ?
Peut-on pardonner à ceux qui ont contribué à l’exécution d’innocents ? Personnellement, quand je pense à ma grand-mère âgée de 60 ans lorsque la police française vint la chercher pour l’amener à Drancy, puis l’envoyer à Auschwitz où elle fut gazée, je ne peux pas pardonner… même si le bourreau exprimait du regret. Le ressentiment perdure. Rivka Leiba était, selon les dires de ses enfants, une femme douce, aimante et totalement dévouée aux autres. Elle n’avait fait de mal à personne. Alors pourquoi elle ? Pourquoi l’exterminer ?
À propos d’une victime qui cherchât par tous moyens d’absoudre son bourreau, vous dites : « La bravoure de Maïti n’est-elle pas allée jusqu’à la quintessence du courage, courage de pardonner l’impardonnable ? » Ne pensez-vous pas cependant que cet acte, malgré toutes les conjectures, demeure et demeura une énigme pour la pensée ?
On pourrait croire au masochisme d’une victime qui se sent peut-être coupable d’un acte commis dans le passé et pense donc mériter une punition… d’où son désir de pardonner. Mais Maïti Girtanner n’a pas agi pour cette raison. Elle est exceptionnelle. Elle a une foi fervente qui lui permit de pardonner à son bourreau souffrant d’une maladie incurable lorsqu’il vint lui rendre visite 40 ans plus tard pour être réconforté. Peut-être pensait-elle que cet homme élevé dans le « Hitler Jugend » depuis l’âge de 8 ans avait fait son devoir de citoyen allemand nazi et qu’il n’était donc pas entièrement responsable de ses actes. Peut-être les années qui ont passé ont-elles émoussé la souffrance endurée. Pourtant, Maiti continue à subir les séquelles de cette affreuse expérience.
Vous n’étiez encore qu’une petite fille au moment de la guerre. Diriez-vous que cet ouvrage – qui retrace l’itinéraire de dix-huit femmes, dont votre propre grand-mère – est en quelque sorte votre moyen de résistance à vous ?
Ma grand-mère m’a sauvée ainsi que son fils de 19 ans. Elle est partie vers la mort avec dignité, les mains vides, pour éviter que la police la suive et découvre son fils qu’elle avait fait cacher sous un lit. Je suis fière de pouvoir lui rendre hommage ainsi qu’à ces femmes qui ont couru des risques pour sauver des innocents. Elles doivent servir d’exemples aux jeunes d’aujourd’hui. Il ne faut pas craindre de résister à l’inacceptable… qui existe encore en 2008.
Vous le notez dans votre ouvrage, le Dictionnaire historique de la Résistance ne consacre d’articles qu’à trois femmes – Lucie Aubrac, Jeanne Bohec et Hélène Viannay – et ne propose que quelques lignes à propos de Marie-Jo Chombart de Lauwe. Comment expliquez-vous un tel ostracisme de cet engagement féminin ?
Après la guerre, ces femmes ont voulu se réintégrer dans la société, reprendre une vie normale et fonder une famille. En France, on ne disait rien sur Vichy et la collaboration dans les écoles. Ce n’est que plus tard que les résistantes ont parlé aux élèves de leurs expériences. Maintenant, elles sont âgées, fatiguées, malades. Certaines ne sont plus de ce monde, mais elles restent de l’histoire vivante. Il faut les honorer, les admirer et ne jamais les oublier.
Novembre 2008
© Le magazine des Livres / Marc Alpozzo
