Marc Kravetz
La mécanique de la curiosité


Par Olivier Quelier



Il a la modestie naturelle de ceux qui s’effacent devant leur sujet. S’y ajoute l’expérience acquise de par le monde, de rencontres multiples en couverture de conflits… Marc Kravetz est journaliste et grand reporter. Plus clairement : un grand journaliste. Chaque matin sur France Culture, il présente son « portrait du jour ». Et publie aux éditions du Sonneur une sélection de 150 de ses chroniques. Racontées comme autant de petites histoires. Au plus près du réel. Au cœur de l’humain.


C’est un rêve. Le rêve d’un journaliste qui voyage souvent en avion. La nuit, il aperçoit de petites lumières qui clignotent comme des étoiles, 10 000 mètres plus bas. « Un jour, l’avion s’est arrêté dans le ciel et cette petite étoile nous a raconté son histoire, une parmi six milliards et quelque. C’était une histoire unique. Un rêve bien sûr. Mais c’est cette histoire que chaque jour j’ai envie de raconter. »
Le journaliste, c’est Marc Kravetz. Une pointure, disons-le, sa discrétion dût-elle en souffrir. Le rêve, ou ce qui s’en approche, c’est, chaque matin sur France Culture, le « portrait du jour ». Le prolongement de l’aventure, enfin, prend la forme d’un livre élégant et racé, publié aux éditions du Sonneur et intitulé
Portraits du jour - 150 histoires pour un tour du monde.
Couverture verte raffinée, à rabats ; mise en page soignée ; documentation fidèlement répertoriée… L’ouvrage a tout du bel objet. Il est bien plus que cela. Un manuel de journalisme à l’usage de tout étudiant passionné ? Bien sûr. Une collection de chroniques comme autant d’éclairages sur le monde qui est le nôtre ? Evidemment.
Mais ces portraits s’imposent avant tout comme une belle leçon d’humanisme et de curiosité. De cette humanité instinctive qui, loin des techniques et des trucs, de l’expérience et du métier, vous permet de « sentir » la bonne anecdote. Pas celle qui donnera matière à un bon article ou à une chronique originale. Mieux que cela : elle sera la charpente d’une véritable histoire, et racontée comme telle – à la manière des journalistes anglo-saxons qui produisent non pas des papiers, mais des « stories ».
L’avant-propos du livre, intitulé « Portraits du jour, mode d’emploi » est à ce titre aussi passionnant que les cent cinquante histoires qu’il précède. Non que Marc Kravetz y dévoile ses secrets de fabrication – en existe-t-il ? Mais il y aborde avec finesse quelques aspects du journalisme et explique sinon sa méthode de travail, du moins ses choix :
« La sélection des sujets obéit à des considérations où l’actualité tient naturellement le premier rang, mais où l’arbitraire de l’auteur a aussi son rôle. Néanmoins, et sans en faire un dogme, plusieurs critères sont à l’œuvre, dont les principaux sont la diversité géographique, la variété des genres […] et le souci de faire leur part aux domaines les plus divers, notamment pour ce qui touche aux animaux, à la nature, à la science et à la technologie, en essayant de ne pas abuser de mon incompétence. »
La modestie en gage de qualité ? En l’occurrence, oui. Le journaliste sait s’effacer devant ces anonymes qui, l’espace d’une journée, ont connu les affres ou les joies de l’actualité, avant de replonger dans le silence de leur ombre.

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Penser à voix haute

Marc Kravetz a présenté son livre à la librairie Gibert Joseph du 13e arrondissement, en compagnie de son éditrice Valérie Millet, qui dirige les éditions du Sonneur. L’occasion pour l’auteur de « penser à voix haute, autrement dit de réfléchir en parlant à des questions que je m'étais pas posées, en tout cas pas systématiquement, à propos de la recherche et de l'élaboration des portraits ». Morceaux choisis.

Passer de l’oral à l’écrit.

Passer de l’oral à l’écrit n’a pas été un problème. C’est plutôt l’inverse qui a été difficile. Je suis un journaliste de presse écrite, et aller de l’écrit à l’oral n’a pas été évident. Avec ce livre, on se retrouve assez loin de la version radiophonique. Sur France-Culture, j’avais parfois un script très simple : un début, une fin, avec à l’intérieur des éléments qui sont ou ne sont pas dits. Quand nous nous sommes attaqués à ce livre, avec Valérie, il a vraiment fallu reprendre l’idée de raconter une histoire. Le but était bien de parler de ces gens qui existent parce que leur existence, un jour, croise un fait divers, un fait d’actualité. Nous avons sélectionné 150 histoires parmi les 600 présentées à la radio entre fin août 2004 et le 31 décembre 2007, ce qui est une date de fin arbitraire. Le post-scriptum que nous avons rajouté permet de retrouver chaque personnage et d’apprendre ce qui lui est arrivé depuis la chronique. Comme tout se passe sur internet, nous avons mis toutes les sources à la fin du livre.

L’idée de départ de ces portraits du jour radiophoniques.
Au début, il s’agissait d’une vraie commande de France Culture. On m’avait chargé de raconter ce qui se passait en Irak à travers les journaux de la région au sens large. L’objectif était de donner le point de vue des autres acteurs du conflit, et pas seulement de l’état-major. La radio a reçu quelques réactions d’auditeurs. Des réactions positives, mais ils trouvaient intéressante l’idée de ne pas se cantonner au Moyen-Orient et à l’Irak. Je me suis donc mis à faire la même chose, mais à l’échelle du monde.

De la revue de presse au portrait.
Formellement, cet exercice était au départ une revue de presse. C’est-à-dire une discipline qui n’est pas la mienne. Il s’agissait pour moi d’aller chercher dans les journaux du monde ce dont les journalistes ne parlent pas en même temps. Et puis Nicolas Demorand [le journaliste qui anime la tranche matinale sur France Inter, NDLR] a eu l’idée de faire de cette chronique un portrait au quotidien.

Le choix des histoires.
Vous savez, j’ai rarement eu le choix entre deux ou trois histoires par soir. Quand je parviens à avoir deux histoires d’avance par semaine, je suis déjà très content !

Le cas Obama.
Ah ! Le cas Obama… J’ai fait un portrait de Barack Obama le 25 octobre 2006, ce qui peut sembler prémonitoire, mais je n’ai en fait aucun mérite. C’est d’ailleurs un portrait qui n’est pas dans le livre. Nous avons pris le parti de ne pas parler des gens connus. Dans cet ouvrage, la place est plutôt donnée à ceux dont on ne parle pas. Pourquoi je vous dis que je n’ai pas de mérite en ce qui concerne Barack Obama ? Tout simplement parce qu’à cette époque le Times Magazine avait fait sa couverture sur Obama avec pour titre : « The next president ». Avec une pareille couverture, la question ne se posait même plus : quelqu’un qui commence à faire parler de lui à ce point, il est temps de se pencher dessus !

La satisfaction du livre.
Au jour le jour, je vois surtout la contrainte avec ces portraits. Le plaisir, c’est le résultat, là, avec ce livre que je trouve vraiment très beau. Il a nécessité un véritable travail d’édition, qui nous a pris un an. Et je trouve que le livre donne plus le sentiment de l’ordre immanent que la réalité. Pour moi, ce travail c’est de la compilation. Les vrais auteurs, ce sont ceux qui sont cités à la fin de l’ouvrage. Vous savez, je n’ai aucun don particulier pour dénicher de bonnes histoires. Je lance simplement la « mécanique de la curiosité ». C’est le terreau sur lequel travaille le journaliste.

Janvier 2009
© Le magazine des Livres / Olivier Quelier