RENÉ FRÉGNI
« La vie nous fournit de quoi travailler »
Propos recueillis par Bertrand du Chambon
Difficile d’ignorer René Frégni, tant les journaux ont parlé de lui depuis cinq ans. Pourtant, la mise au point qu’il vient de faire en publiant son récit Tu tomberas avec la nuit s’imposait : lutter contre les idées reçues, contre les tenants du « pas de fumée sans feu », demandait du courage. Bertrand du Chambon lui a consacré sa chronique dans le numéro 13 du Magazine des Livres et l'a rencontré près de Manosque il y a quelques semaines.

Je me suis demandé, après avoir dévoré ce livre, Tu tomberas avec la nuit, tant il est passionnant et parfois incroyable : est-ce que tout est vrai ?
Celui-ci, oui ! Dans celui-ci, tout est vrai, puisque c’est mon histoire… Bon, je te raconte un peu : c’est l’histoire d’un homme qui va travailler, il y a dix-sept ans, dans les prisons, à la demande du Ministère de la Culture, pour animer des ateliers d’écriture. Un jour, une femme de trente ans, manosquine comme moi, est venue me voir, et me demanda de l’accompagner à la prison afin de rendre visite à son copain, au parloir. Je lui ai laissé les clefs de ma voiture pour qu’elle s’abrite du froid, et je me suis rendu compte plus tard qu’elle utilisait ma voiture à mon insu ! J’ai refusé de continuer à l’accompagner à la prison, et elle est devenue mon ennemie jurée…Sa famille et ses amis se sont mis à me persécuter, allant jusqu’à menacer ma fille. J’ai été obligé de recourir à l’un de mes amis détenus…
Ce qui est très particulier, c’est que tu avais noué des amitiés si fortes en milieu carcéral que tu as pu appeler à l’aide un des hommes qui avait suivi ton atelier d’écriture…
C’est vrai ; il faut dire que les détenus qui viennent à un atelier d’écriture en prison n’y viennent pas pour trois séances ! Quand ils viennent, c’est parce qu’ils sont condamnés à de longues peines - cinq, dix, quinze ans ou même perpète, et que ce qui nous lie, c’est la parole : nous sommes dans une cellule agrandie, et on peut tout se dire… On parle de politique, de philosophie, on parle de cul, énormément, on parle de femmes, on s’aperçoit très vite que c’est un vrai café littéraire, mais où des mecs racontent leurs crimes, et où des gens se sont épanchés parce qu’ils savaient que ça ne sortirait pas de là. Il faut une sacrée dose de confiance, parce que c’est quand même long… Quand ils sortent, ils viennent me voir. C’est pour cela, quand j’ai été mis en danger par cette famille de paranoïaques, que j’ai pu faire appel à l’un d’entre eux… C’est ainsi que j’ai fini par ouvrir un restaurant avec lui, et que tout a commencé.
Justement, on peut supposer que cet homme, par la suite, a dissimulé une comptabilité grâce à ce restaurant, et qu’ainsi tu as pu être soupçonné de quantité de malversations, ce qui n’était pas le cas.
Les flics ont épluché mes comptes, car ils voulaient surtout savoir si ce restaurant avait été financé par le milieu du grand banditisme, notamment par des braquages. Donc ils ont tout examiné, puis ont constaté, à leur grand étonnement, que 90 % de l’argent était sorti de mon compte en banque ! Le juge qui m’a harcelé pendant des années pour tenter de m’impliquer a été transféré ailleurs, et j’ai été innocenté. Il n’y avait pas de blanchiment, sauf à la fin, le mien : j’ai été blanchi !
Comment expliquer l’acharnement incroyable de ce juge à ton encontre ?
Ce juge ressemble un peu à celui d’Outreau : un petit juge tombe sur une affaire énorme, et s’en sert pour se faire mousser. Dans mon affaire, c’est pareil. Le juge se dit : Tiens, j’ai une grosse affaire, du grand banditisme, je vais essayer de les coincer. Jusque là, c’est normal. Et puis il se dit : Mais il y a Frégni, un écrivain qui ouvre un restaurant avec un truand ! C’est peut-être le maillon faible… et aussi un moyen de médiatiser ! Et voilà notre juge, qui vit dans un fond de vallée, dont on ne parle pas trop, qui interroge des voleurs de poule, le voilà qui tombe sur un écrivain et une pointure du grand banditisme : ça fait un attelage insolite... Donc il médiatise tout de suite, il convoque une grande conférence de presse à peine trois heures après mon incarcération à l’Évêché !
Est-ce que tu ne penses pas que ce juge devient soudain l’auteur de fiction, ce que tu étais, tandis que tu te trouves privé de ce statut ?
On peut le voir comme ça... Dans un premier temps il m’a desséché, asséché, tari, je ne pouvais plus écrire. Lorsque j’étais libre, je restais menotté dans mon imagination. Ce juge était devenu le maître du jeu : il tirait les ficelles de ma vie, de celle de ma fille, il décidait quand on allait me remettre en garde à vue, fouiller mon appartement, me livrer à la presse. Et finalement ça s’est inversé : j’ai pris un nouveau cahier, un stylo, et je suis redevenu le maître du jeu en racontant mon histoire.
Cette affaire a duré combien de temps, en tout ?
L’ouverture du restaurant a eu lieu il y a sept-huit ans… J’ai été arrêté il y a quatre ans et demi ; depuis deux ans je me suis mis à écrire ce livre, je viens de le publier ; puis il y a eu un dernier rebondissement : le juge vient d’être nommé ailleurs, et n’est plus juge d’instruction, mais seulement juge d’application des peines, il est dans un placard. Voilà l’avantage d’écrire : on met sur la place publique des faits réels, on les raconte, et peut-être peut-on s’en sortir ainsi !
Est-ce que tu ne risques pas que cela devienne la plus « grosse histoire » de ta vie, si j’ose dire… Que peut-on écrire, après ? Peut-on revenir à la fiction ?
En effet… j’ai écrit quatre livres très inspirés par ma vie. Le premier, c’était Les Chemins noirs. J’y racontais une histoire qui était déjà singulière : mes six mois de prison militaire, mon évasion, la route, les voyages… Je me suis échappé, j’ai travaillé dix ans comme infirmier en psychiatrie. Il y avait déjà matière à un roman picaresque, à un récit d’évasion… Puis je me suis dit que j’allais revenir sur mon enfance. Même si elle n’est pas rocambolesque, il y a tellement d’émotion, de puissance dans les souvenirs d’un enfant que le moindre rêve érotique, le moindre cauchemar devient une construction gigantesque. Tu voles un bonbon à l’étalage, ça devient énorme, ça devient une épopée ! J’ai écrit L’été, une passion que j’avais vécue, et des romans, et puis dernièrement ce livre, qui est un récit d’échappée belle, comme dans ton roman…* Je pense que, comme on est des écrivains, la vie vient nous bousculer régulièrement, et nous fournit de quoi travailler. Je ne suis pas Balzac, je n’ai pas une imagination supérieure à la moyenne, j’ai ce besoin de me confronter à une vie tumultueuse, chaotique, qui vient me bousculer dans un premier temps, et qui donne lieu à un livre ensuite. La vie peut être sordide parfois, mais je crois que la vie va continuer de m’apporter ce tumulte. Il peut tout se passer ! Le juge peut dire que je l’ai menacé de mort et redemander mon incarcération… ou je vais vivre de nouvelles aventures avec le grand banditisme, puisque je continue de faire écrire des truands… [On entend à ce moment un coup de feu dans les collines. Rires !] Tout est possible !
Il y a quand même quelque chose qui nous interroge, c’est que toi comme moi, nous avons vécu diverses tragédies, et l’on peut finir par se demander : y a-t-il une instance en nous qui appelle ces épreuves ? De telle sorte qu’il y ait un énorme travail à faire ensuite, qui n’est plus seulement celui de l’écrivain, mais celui de l’homme tout entier ?
Oui, c’est vrai, c’est moi qui l’ai voulu, voilà ce que nous pourrions dire. Même si je ne suis pas entièrement d’accord avec Sartre, il y a une grande partie de libre choix. C’est vrai que j’ai toujours été fasciné par cet univers carcéral, par la limite entre le bien et le mal, par cette membrane qui n’est jamais étanche… Quand on franchit cette ligne blanche, on ne peut pas dire qu’on est inconscient, qu’on n’avait pas vu la ligne… Quand je rendais de menus services, quand j’allais au casino, c’est parce que j’étais attiré par ce milieu où tout est énorme, excessif… Ils font des choses tellement extrêmes que cela devient passionnant pour un romancier, qui trempe sa plume dans l’excès. Donc je ne peux pas dire : je suis une oie blanche, je ne savais pas ! Je ne suis pas Justine, du marquis de Sade, je ne suis pas non plus l’organisateur et le maître de ma vie, comme Juliette, je ne suis ni Justine, ni Juliette, mais je suis un peu des deux, comme ta Flavie, l’héroïne de ton roman.
Tu dois ressentir une certaine proximité avec un écrivain comme Cendrars…?
J’aime le staccato de ses mots, j’aime son côté Emmène-moi au bout du monde… Moi aussi, j’aime emmener le lecteur au bout du monde, et j’aime qu’on m’emmène, que l’auteur me prenne par le bras, que je monte dans le Transsibérien, que je voyage, même si je suis devenu un voyageur immobile, un peu comme Giono ici… Ou simplement quand quelque chose m’arrive et me bouscule comme une première page d’amour. Tu rentres dans un livre comme dans une histoire d’amour.
* Flavie ou l’Échappée belle (Albin Michel 2004, Livre de Poche 2006)
Février 2009
© Le magazine des Livres / Bertrand du Chambon
