Jean-Louis Brunaux et les Gaulois
sont dans la plaine !


Propos recueillis par Pierre Gillieth


Jean-Louis Brunaux est probablement le meilleur spécialiste actuel de nos ancêtres les Gaulois. Archéologue, directeur de recherche au CNRS et membre du Laboratoire d’archéologie d’Orient et d’Occident à Normale Sup’, il a dirigé les fouilles du site de Gournay sur Aronde. Auteur de plusieurs excellents ouvrages gaulois (notamment chez Errance et au Seuil), nous l’avons fait parlé avec notre madari (longue lance gauloise) !



Pourquoi n’enseigne-t-on plus les Gaulois aux enfants ?
Jusqu’à nos jours et malgré les importants travaux des archéologues accomplis ces trente dernières années, les historiens ne reconnaissent pas aux Gaulois une véritable civilisation, comparable à celles des Grecs et des Romains. Ils n’estiment donc plus nécessaire, dans le cadre de programmes réduits et fort simplifiés, de présenter ce qu’ils considèrent seulement comme une époque de l’histoire de France, qui marquerait la fin de la préhistoire ou une étape importante de l’établissement de l’Empire romain. C’est à tort évidemment, car on sait désormais qu’il y eut une civilisation gauloise brillante, de type méditerranéen mais qui paraît s’être efforcée de ne laisser aucune trace d’elle-même.

Comment est née votre passion pour les Gaulois ?
Elle est le fruit de rencontres. Celle tout d’abord, sur les bancs de l’école, du texte latin de la Guerre des Gaules de César. Puis celle des premières découvertes archéologiques. Dès l’enfance, je parcourais la campagne à la recherche des traces des hommes du passé. Ce sont à nouveau les Gaulois que j’ai rencontrés. Et ce qui m’a passionné fut précisément de tenter de donner une histoire à ces hommes qui n’ont pas écrit la leur, à la fois par l’archéologie et par l’étude des historiens grecs et latins.

La langue gauloise est-elle d’inspiration grecque (alphabet, lettres) ? Du fait de l’oralité de la culture gauloise (méfiance des druides pour écrire leur savoir), progresse-t-on dans la connaissance de cette langue ? Les archéologues retrouvent-ils beaucoup d’inscriptions ?
Le gaulois est une langue indo-européenne qui fait partie des langues dites celtiques, elles-mêmes cousines du latin. Celle-ci a été très peu écrite du temps de l’indépendance gauloise pour des raisons spirituelles et religieuses dictées par les druides qui interdisaient toute forme de représentation (c’est vrai aussi pour la figuration des hommes et des dieux). Seuls les comptes financiers ou scientifiques ont été portés à l’écrit par nécessité. Ils l’ont été en écriture grecque puis en cursive latine dans les premiers temps de la romanisation. De ce fait, peu de textes datant des siècles précédant notre ère sont découverts. La connaissance de la langue progresse cependant, par la compréhension des déclinaisons, des formes verbales mais la syntaxe demeure encore mystérieuse par l’absence d’une « pierre de Rosette », sur laquelle figureraient par exemple un texte gaulois substantiel et, en vis-à-vis, sa traduction latine.

Dans votre livre sur Les Druides (Seuil, 2006), vous avancez une filiation pythagoricienne des druides, pourquoi ?
Je ne fais que reprendre et interroger une théorie qui était largement diffusée dans l’antiquité, chez les auteurs grecs les plus anciens puis chez les Latins. Elle reposait sur des similitudes entre les deux castes spirituelles, dans les croyances (immortalité et transmigration de l’âme), dans le mode de vie et d’éducation (à la fois formation secrète et fort longue en un cercle fermé et intégration des représentants dans les communautés civiques), dans la morale et la politique (même philosophie de l’action qu’on cherche à traduire par la participation à la vie politique). Les Anciens s’imaginaient que Pythagore avait pu lui-même enseigner les druides, ce qui est forcément impensable pour des raisons chronologiques. En revanche, il est probable que les Gaulois qui ont envahi toute l’Italie aient pu rencontrer des pythagoriciens en Grande Grèce et surtout ils ont pu connaître certaines théories pythagoriciennes par l’entremise des Massaliotes. Cependant, l’origine des conceptions druidiques n’est pas seulement redevable aux pythagoriciens. Ils ont directement été influencés par les idées qui venaient de l’Orient, en passant par les Scythes, les Thraces et les Perses. La rencontre avec les croyances pythagoriciennes les a certainement confortées et a dû agir sur leurs propres conceptions par mimétisme.

Pourquoi les Gaulois n’ont-ils pas construit en pierre (au lieu du bois) ? L’influence des villes grecques installées tout près (Massalia, Nicae) n’a donc pas pesé sur ce point ?
Les Gaulois ont utilisé les matériaux qu’ils trouvaient sur place, essentiellement le bois, la terre mais aussi la pierre pour les murets et soubassements. À la différence de leurs voisins, si prestigieux, ils n’ont jamais cherché, toujours pour des raisons spirituelles, à faire œuvre de mémoire en laissant des monuments pérennes. Il semble qu’au contraire ils envisageaient que les demeures ne devaient pas survivre à leurs occupants. Ainsi, les archéologues mettent souvent au jour plusieurs états d’une même unité d’habitation sur le même emplacement. Autant les Phocéens de Marseille ont pu inspirer la religion, les idées politiques et morales des habitants de la Gaule celtique, autant leur conception artistique et architecturale sont restées cantonnées à leur zone d’influence (le littoral méditerranéen et la basse vallée du Rhône).

Jusqu’à la conquête romaine, les Gaulois ne représentaient pas leurs dieux. Ils évoquaient leur présence dans le bois sacré des sanctuaires ou dans des fosses votives (pour les dieux chtoniens). Peut-on y voir une psyché, une dimension très particulière aux Gaulois tant sur le plan du sacré que sur le plan artistique (là aussi, c’est un art non figuratif, géométrique) ?
Les Gaulois qui, par bien des côtés, me semblent plus proches des Grecs et des Latins que des Barbares germaniques ou nordiques, en diffèrent cependant notablement sur le plan de la conception du divin, du cosmos et de la vie. Pendant près de cinq siècles, ils ont fait des efforts considérables pour ne pas donner à leur dieu forme humaine et ne pas représenter les hommes et les animaux de façon réalistes, alors qu’ils ont eu très tôt les modèles de telles figurations. C’est ce qui fait tout l’intérêt de leur art, à nul autre pareil, qui agit par allusion, détournement, analyse quasi cubiste, souvent plein d’humour. Derrière cette volonté des Gaulois, sous la pression des druides, de ne pas céder au matérialisme, il faut voir une conception très particulière du contact avec le monde divin, purement mental et nécessitant le recours à des intermédiaires, savants comme les druides ou lyriques comme les bardes.

Contrairement à ce que prétendait Cicéron, les Gaulois ne sont pas les Aztèques de l’Antiquité ?
Les phrases, quasiment gravées dans le marbre, de l’un des plus célèbres prosateurs latins ont fait le plus grand mal à la réputation des Gaulois, décrits comme des Barbares, avides de guerre, adonnés au sacrifice humain, irrespectueux des dieux grecs et du sanctuaire de Delphes. Il ne s’agit la plupart du temps que d’effets de manche de la part d’un grand avocat qui défendait la cause, notamment, d’un administrateur corrompu de la province romaine, Fonteius. La réalité est cependant plus complexe : Cicéron connaissait la Gaule et appréciait les Gaulois avec lesquels il était en affaire ou en étroite relation, tel l’Éduen Diviciacos qui avait séjournait dans les années 60 av. J.-C. dans sa magnifique demeure à Rome. Les conversations entre les deux hommes, mentionnées dans le traité De la Divination, sont un démenti formel à cette image fabriquée du Gaulois batailleur et impie. Diviciacos révèle qu’il est druide (c’est d’ailleurs le seul druide connu), qu’il a suivi un enseignement druidique et qu’il est spécialisé dans la divination, par les nombres notamment. Il en parle d’autant plus facilement à Cicéron que celui-ci a le titre (mais aussi les connaissances) d’augure.

Peu de gens connaissent le très lourd bilan de la Guerre des Gaules (1 million de morts et 1 million de prisonniers chez les seuls Gaulois !). Connaît-on le bilan côté Romains ?
Plutarque qui donne ces chiffres, assez crédibles, des pertes gauloises est beaucoup moins disert sur celles des Romains. Suétone, Dion Cassius ne nous informent pas mieux. On peut cependant les estimer à seulement quelques dizaines de milliers de légionnaires. Ceci pour trois raisons. La première est que César a utilisé beaucoup d’auxiliaires gaulois qui combattaient, en première ligne, contre leurs congénères. La seconde est qu’il avait le plus grand soin de préserver ses légionnaires dont le nombre était limité par le sénat romain. La troisième tient aux techniques de combat fort différentes : les Romains combattaient par petites phalanges extrêmement compactes dans lesquelles les légionnaires se protégeaient les uns les autres, alors que les Gaulois avaient une pratique beaucoup plus individuelle qui les mettait souvent à découvert.

Que pensez-vous de la polémique opposant Nanterre à Paris concernant la ville des Parisii ?
Je trouve cette polémique peu sérieuse et surtout médiatique. Il n’y a aucune raison de ne pas croire que la Lutèce, chef-lieu de la cité gallo-romaine des Parisii, ne soit pas la Lutecia dont César décrit assez précisément la topographie dans la Guerre des Gaules. Tant qu’on n’a pas découvert à Nanterre une inscription, comme celle d’Alise-Sainte-Reine portant le nom « ALISIIA », il n’y aucune raison de remettre en cause l’attribution traditionnelle. Ou alors il faut aussi soupçonner que Samarobriva n’est pas Amiens, Bibracte le Mont-Beuvray, etc. On a le sentiment d’avoir affaire à une nouvelle version des bagarres pichrocolines du siècle dernier sur la localisation d’Alésia ou de Gergovie.

A-t-on retrouvé le grand sanctuaire druidique unitaire de la forêt des Carnutes ?
Non, parce que les méthodes n’ont pas été adaptées à cette recherche. Il faut s’imaginer un immense enclos d’une ou plusieurs dizaines d’hectares, qui ne peut être visible que par avion et à une altitude plus haute que celle habituelle aux prospections archéologiques. On peut donc espérer un jour découvrir un site aux environs d’Orléans qui correspondrait à ce lieu devenu mythique.

Croyez-vous à la véracité du récit de Strabon sur le lac sacré (qu’une légende tenace locale situe sous l’actuelle basilique St Sernin) et l’or de Toulouse ?
Je crois bien entendu à la véracité du récit de Strabon, qui ne fait d’ailleurs que reprendre un texte de Poseidonios d’Apamée, historien grec qui est passé à Tolosa quelques années seulement après le pillage de l’or des lacs de cette ville par le consul Cépion. Les faits figurent dans les annales romaines et sont évidemment incontestables. L’origine de cet or (prétendument volé par les Gaulois à Delphes et rapporté chez eux) est, en revanche, un mythe que Poseidonios a sévèrement critiqué.
Mais je ne saurais évidemment dire si le lac sacré de Tolosa se trouvait à l’emplacement de Saint-Sernin.

Quelles bandes dessinées gauloises appréciez-vous : Alix, Astérix, Bran Ruiz, Vae Victis, Alcibiade Didascaux… ?
Alix est une très bonne bande dessinée, merveilleusement bien documentée sur les mondes grec et romain. Mais pour le monde gaulois la seule qui me paraisse d’une très grande qualité est Le Casque d’Agris (Assor-BD) dont le deuxième volume vient de paraître.

Croyez-vous à une persistance du caractère gaulois chez les Français d’aujourd’hui ?
S’il y en a une, elle ne peut être que de nature historique et culturelle. Et certainement pas généalogique. Le peuplement français s’est beaucoup trop diversifié au cours de deux mille ans pour que des caractères biologiques aient pu persister, au point de demeurer visibles encore.

Si vous pouviez remonter le temps à l’époque gauloise, quel site voudriez-vous voir en priorité ? Gournay sur Aronde ?
Je ne pense pas à Gournay-sur-Aronde qu’on peut se représenter assez facilement, sans risque d’erreurs trop grossières. Je pense plutôt à celui de Ribemont-sur-Ancre (Somme), un trophée et un lieu de mémoire, construits après une importante bataille entre Gaulois et dont les constructions demeurent encore pour les archéologues très énigmatiques. Le traitement des dépouilles des vaincus autant que de celles des guerriers du camp vainqueur nous renseignerait, à coup sûr, sur tout un pan des conceptions religieuses et eschatologiques des Gaulois.

Allez vous consacrer toute votre vie à Gournay comme d’autres archéologues l’ont aussi fait (Jean-Philippe Lauer à Sakarah) ?
Non, certainement pas. J’ai consacré trente ans à l’archéologie et participé à une recherche collective stimulante et enrichissante sur les traces matérielles qu’ont laissées les Gaulois. Il me semble qu’il est temps aujourd’hui d’en tirer tous les enseignements et de les confronter à ce qu’ont écrit en leur temps sur ces mêmes Gaulois les historiens et géographes grecs et latins. La lecture et la traduction de ces auteurs sont mon autre passion que j’entends associer à celle de l’archéologie. Cette dernière doit à un moment servir l’histoire qui est mon seul objectif.

Mars 2010
© Le magazine des Livres / Pierre Gillieth