DOMINICA RADULESCU
« Je veux trouver une voix, plus qu’un style »

Propos recueillis par Anne-Sophie Demonchy



Domnica Radulescu, à la fois professeur de littérature française et italienne et metteur en scène, est de passage à Paris pour évoquer son premier roman, publié aux éditions Belfond, Un train pour Trieste.
Roumaine, Domnica Radulescu s’inspire de son expérience personnelle pour raconter l’histoire de Mona Maria. En 1977, tandis que Ceausescu dirige le pays, cette adolescente fougueuse et passionnée tombe amoureuse de Mihai. Mais en ces temps troubles, la méfiance règne et la jeune fille ne sait si elle peut avoir confiance en son amant. Le père de Mona, lui, est un révolutionnaire actif qui n’hésite pas à prendre des risques pour dénoncer la politique communiste. Pour pouvoir faire des études et vivre librement, Mona quitte la Roumanie en train. Elle passe par Trieste mais poursuit son voyage jusqu’aux États-Unis. Ce roman d’apprentissage aborde divers thèmes comme la quête de soi, l’amour et l’exil. Domnica Radulescu revient sur son travail d’élaboration, ses modèles littéraires et sa relation avec son agent. C’est dans un français impeccable que l’auteur répond à cet entretien.


Photo © Jerry Bauer


Vous êtes l’auteur d’ouvrages divers, mais Un train pour Trieste est votre première fiction. Pourquoi avez-vous attendu pour vous lancer dans ce genre ?
D’abord, j’ai dû m’accoutumer à l’univers linguistique, intellectuel et culturel de mon pays adoptif, les États-Unis. Ça a pris un certain temps. J’ai voulu établir ma carrière, assurer ma survie d’émigrée. C’est d’abord ça qui m’a importé. Mais j’ai beaucoup de chance, j’exerce un métier qui me passionne : je suis enseignante à l’université. Ensuite, je devais maîtriser parfaitement l’anglais. Écrire de la fiction dans une autre langue que la sienne, c’est une chose complexe. Je me suis exercée en écrivant dans un premier temps des ouvrages universitaires. Ça m’a pris du temps de prendre de la distance, pour digérer ce qui m’est arrivé. Il m’a fallu reconstruire le passé pour le transformer en une œuvre de fiction.

Pourquoi ne l’avez-vous pas écrite en roumain ?
Puisque je vis aux États-Unis, je voulais écrire en anglais. Il y a eu une rupture définitive et radicale avec la Roumanie. J’ai tout de suite souhaité m’intégrer à mon pays d’accueil. Une langue, cela ne se parle pas seulement, cela se vit, cela se rêve. On aime, on imagine en anglais. J’ai trouvé naturel d’écrire mon roman en anglais.

Quel rapport entretenez-vous avec la langue roumaine ?
Le roumain fait partie de mon identité. J’ai quitté la Roumanie lorsque j’avais 20 ans, pour faire des études. J’ai dû réconcilier les deux cultures. Il m’arrive de converser en roumain avec mes enfants et les quelques personnes de mon entourage qui le parle. Depuis 1989, je reviens régulièrement en Roumanie.

Vous êtes metteur en scène, notamment de pièces d’Eugène Ionesco. Un train pour Trieste contient des dialogues, mais pas tant que cela…
Je ne suis pas d’accord avec vous… Chaque chapitre est construit comme une séquence. Le roman est écrit à la première personne, au présent et de façon très orale. J’ai voulu raconter une histoire avec un fil narratif très clair. Beaucoup de scènes sont visuelles.

De nombreux éléments de votre propre expérience se retrouvent dans ce roman. Pourtant, il s’agit bien d’une fiction. Pourquoi ne pas assumer complètement ce genre autobiographique ?
Je n’ai pas voulu écrire des mémoires, mais une fiction. Ce premier roman a une valeur d’exorcisme, c’est un retour imaginaire à un pays utopique : la Roumanie de mon enfance. Je me suis racontée mais surtout recréée.

En Mona, on retrouve de nombreuses héroïnes littéraires…
Vous avez raison, les personnages de James Joyce, notamment. Il y a beaucoup d’intertextualité. Je cite de nombreux auteurs, Baudelaire notamment, Flaubert… Madame Bovary est un roman qui m’a beaucoup marquée. Mais moi, je voulais écrire une anti-Emma. Mona se rend compte qu’elle pourrait devenir une Emma quand elle n’est pas heureuse en ménage. Mais contrairement à elle, elle a un côté ironique qui la sauve et elle a de vraies préoccupations. Elle prend sa vie en mains. C’est une survivante. C’est le problème de ces héroïnes de Tolstoï et de Flaubert qui ne trouvent d’issue à leurs malheurs que dans le suicide. J’ai voulu créer un personnage féminin qui soit capable d’aimer passionnément, mais qui ne se perde pas complètement, qui ne se détruise pas.

Le personnage du père est le plus complexe et le plus attachant. Résistant, il se met en danger dans son pays pour s’attaquer au régime de Ceausescu. Proche de Mona, il la soutient dans ses choix (son divorce notamment) et pourtant, quand il la rejoint à Chicago, il ne parvient pas à s’intégrer…
C’est vrai que le personnage du père est particulier. Il ressemble beaucoup à mon père, car j’ai voulu lui rendre hommage. J’ai écrit ce roman après sa mort et j’ai voulu, en dressant ce portrait, lui donner une vie éternelle.

Malgré ce beau portrait du père, le roman semble avant tout féministe.
Exactement : Mona est une héroïne très forte, entourée de différentes femmes qui vont l’aider à surmonter les épreuves. Certaines vont l’accueillir chez elles, d’autres l’épauler, la conseiller…
Je trouve qu’il n’y a pas assez de femmes fortes dans la littérature. Toutes les héroïnes littéraires qui ont bercé mon adolescence sont tragiques. Je n’ai pas voulu ça. Mes grands modèles contemporains parviennent à se sortir de leurs difficultés. Je pense à celui de
L’Amant ou à d’Un barrage contre le Pacifique… Lire Diras a été une révélation pour moi. Mona aussi se bat. Son mari n’est pas mauvais, mais il n’est pas passionné comme elle.

Avez-vous écrit Un train pour Trieste d’une traite ou bien était-ce une longue élaboration ?
C’est un peu tout ça à la fois. J’ai commencé à écrire des versions de ce roman avec un personnage qui s’appelait déjà Mona. C’était dans les années 1990. J’étais à Chicago. Je n’ai rien montré avant d’être fière de mon ouvrage.
En 2004, j’ai écrit une version assez proche de ce roman avec le squelette de l’histoire et la voix de Mona. Je l’ai rédigée en sept ou huit mois, de façon très rapide. Au moment où j’ai eu le courage d’écrire à la première personne, c’est allé très vite et c’est comme ça que j’ai trouvé ma voix d’écrivain. J’ai ensuite cherché un agent puis un éditeur, et c’est là que j’ai développé les différentes parties de l’histoire comme l’intrigue politique. J’ai réécrit des passages vers la fin puis transformé le début de l’histoire. Mais j’ai toujours réécrit en respectant les chapitres construits comme des épisodes. J’ai mis un point final à mon roman en 2007 qui a été publié en 2008 aux États-Unis.

À la fin du livre, vous remerciez votre éditrice et votre agent littéraire. En France, rares sont les auteurs qui ont un agent et les éditeurs se montrent encore réticents à leur arrivée. Quel est votre regard sur cette profession ?
J’espère que vous allez résister encore, car le commerce avec la littérature est devenu comme le travail avec les corporations. Cet intermédiaire entre l’auteur et l’éditeur est un vrai danger pour la littérature. Une œuvre de création devient un objet de commerce qui passe entre plusieurs mains. Ce n’est pas bon. Mon agent m’a beaucoup encouragée et je sais que j’ai eu beaucoup de chance. Mais je n’écris pas pour gagner ma vie. Si je gagne de l’argent en vendant mon livre, tant mieux, mais ce n’est pas pour cela que j’écris. J’écris parce que j’ai quelque chose à dire. Je ne veux pas faire de compromis avec des agents et des éditeurs. Je ne suis pas prête à tout pour être publiée.
Mon éditrice a reconnu que j’avais une voix particulière, et je l’en remercie. Comme Duras, je veux trouver une voix, plus qu’un style.


Un train pour Trieste, Domnica Radulescu, traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier, Éditions Belfond, 361 p., 20 €

Mars 2010
© Le magazine des Livres / Anne-Sophie Demonchy