JACQUELINE MERVILLE
« Même si l’on vit les pires choses, on reste très lumineux ! »
Propos recueillis par Bertrand du Chambon
Née en 1953, Jacqueline Merville est connue pour ses peintures et ses livres. Depuis La Ville du non (1986), elle trace une œuvre exigeante qui a été d’abord publiée aux éditions Des Femmes, et chez divers éditeurs moins connus (l’Escampette ; la Main courante, notamment). Sa vie parfois errante l’a conduite en Afrique, en Asie, régulièrement en Inde où elle a fait face à l’une des plus terribles expériences de sa vie : le tsunami de décembre 2004. Elle vient de publier Presque africaine, où elle évoque « le supplice » : ce qui peut arriver à une femme, en Afrique.

Jacqueline, nous nous connaissons depuis vingt ans et je me souviens d’avoir lu ton premier texte, La Ville du non, déjà publié aux éditions Des Femmes. Ton dernier récit, Presque africaine, et plusieurs autres livres sont également publiés chez ces éditrices. Pourquoi cette fidélité aux éditions Des Femmes ?
J’aime beaucoup cette maison d’édition parce qu’elle provient d’un mouvement de lutte. Et pour moi la littérature est aussi liée à cela, non seulement un travail sur la langue, mais à une vision du monde, à une vision de l’être ; je suis en effet restée fidèle aux éditions Des Femmes - Antoinette Fouque.
Quand j’ai relu certains de tes livres récemment, puis quand j’ai découvert celui-ci, Presque africaine, qui vient de paraître, j’ai été frappé par un point commun entre ces ouvrages qui me semble être du côté du corps, d’un corps souffrant, et même de ce que tu nommes, dans ton dernier livre, le « supplice ». Veux-tu nous en dire plus ?
Oui… J’ai toujours été bouleversée – soit par ce que j’ai vu, soit par ce que j’ai pu imaginer à cause des images – par cette violence, par la souffrance physique. Qu’est-ce que ça dit de manière crue, incontournable sur ce monde ? Et pourquoi, face à cette souffrance qu’on inflige aux personnes, n’y a-t-il pas un cri collectif qui s’oppose vraiment, qui la fasse cesser ? Ça me semble être la question fondamentale, comme la guerre, c’est en miroir avec la guerre, et face à la guerre, face à ces supplices, que peut-on écrire ? De par ma vie, ayant été moi-même torturée, je ne peux que me dire: il faut aller jusqu’au bout de l’écriture de cet espace-là : un espace où l’on est mis à mort. Ce n’est pas : on a failli mourir, c’est : on est en train de mourir… Mettre des mots sur cet espace qui n’appartient déjà plus au vivant.
En même temps, et c’est une question qui évidemment me déplaît, cependant je veux te la poser : le fait d’aller en Afrique de l’ouest, et de risquer sa peau dans certains endroits, n’est-ce pas aller au supplice, en quelque sorte ?
Question difficile ! Avant d’aller en Afrique, j’avais déjà bourlingué durant un an au Mexique et au Guatemala en guerre à l’époque. Je n’étais donc pas une routarde naïve ou sans expérience. Une femme qui voyage seule est toujours en danger, même ici. Je n’avais pourtant jamais rien écrit sur ce supplice, avant d’avoir vécu le tsunami. Avec mon compagnon nous nous sommes trouvés face à la vague – nous sommes des rescapés du tsunami, nous étions sur le rivage du Golfe du Bengale en l’Inde ce jour-là – et j’ai écrit The Black Sunday, récit de ce que nous avons vécu. Le fait que ce soit publié m’a donné la force d’écrire cette violence que j’avais connue en Afrique des années auparavant… Avant c’était impossible, comme si ça avait été recouvert par une sorte de honte, par de l’imprononçable. J’avais été torturée, et ici je le fus encore davantage, autrement, par tout ce qu’on m’a renvoyé lorsque je suis revenue d’Afrique de l’Ouest. Des « Tu l’as bien mérité, tu n’as qu’à pas aller te promener comme ça, pourquoi t’es pas bien tranquille comme nous, avec un boulot comme nous… ». Donc tu vois, on m’a fait comprendre que je n’étais pas dans les bons plis, et que si je continuais, j’allais le payer encore plus cher ! J’ai cessé d’en parler et je n’ai jamais rien écrit. Je me suis protégée. Avoir écrit et publié le récit du tsunami, qui est une catastrophe collective – là, on ne pouvait pas me dire que j’étais responsable de la vague monstrueuse ! – m’a permis d’écrire sur l’Afrique. Le premier récit que j’ai fait de ce supplice en Afrique de l’Ouest se trouve dans Juste une Fin du monde, qui a été publié aux éditions l’Escampette, j’y mettais en parallèle ce que l’on fait aux survivants, aussi bien d’un cataclysme tel que le tsunami, qu’aux survivants d’un viol ou d’un massacre. L’indifférence est une catastrophe qui accable tout survivant. Je n’avais pas encore tout creusé, tout extirpé, j’ai donc écrit Presque africaine.
Comme je considère que tu es la narratrice, l’auteure, et bien plus encore : la personne, à qui tu t’adresses dans ce livre, je suppose que c’est toi aussi qui avais écrit sur des cahiers, au sujet de ce supplice, et qui dit les avoir brûlés dans les Cévennes, il y a quelques années. Tu ne les as pas retrouvés ?... Donc tu as fait ensuite un travail de réécriture ?
En effet, j’ai brûlé ces cahiers, j’ai détruit le livre écrit là-bas, juste après ce supplice, qui savait dire ce que l’on traverse, ce qui se déplace en nous, lorsque l’on est supplicié. Ce livre de l’insupportable, de l’au-delà de l’écriture. Il ne reste que la mémoire, mais je me suis aperçue en écrivant, autant Juste une Fin du monde que Presque africaine, que ma mémoire était d’une clarté aveuglante. Comme si c’était encore maintenant… Sans doute des choses ont été oubliées, mais la mise à mort, et ce que j’appelle la « naissance de la voix coloniale », c’est très précis, je n’ai pas besoin d’entrer dans des états de profonde introspection ou méditation pour retrouver ces moments. Ils habitent mon corps même. Une écriture de la chair est là, ineffaçable, je n’ai pas pu la brûler !
Dans Presque africaine, il y a évidemment l’Afrique, et bien sûr des Africaines, mais on est un peu surpris par le titre : pourquoi « africaine », et pourquoi « presque » ?
C’est un titre que j’ai donné en hommage aux femmes africaines, parce qu’après ce supplice, ce sont les femmes africaines qui m’ont beaucoup aidée, qui étaient là, totalement présentes auprès de moi. On voyage et on devient une femme du pays, on est plus une touriste ou une consommatrice de jolis paysages… De même que maintenant, voyageant souvent en Inde, je me sens quasi indienne. Et « presque africaine », c’est aussi parce que je partage avec elles quelque chose d’insensé et de coutumier et de totalement impuni… Le viol comme une arme de guerre.
Tu l’écris dans ton livre : tu as rencontré une femme qui a fui le Nigéria et qui avait connu une expérience semblable, sa famille tuée et brûlée, et tu écris : « Vous saviez la porte ouverte sur la pure violence. » Peut-être es-tu presque africaine parce que tu es presque comme elle ?
Oui, mais maintenant je peux le dire, mais ni cette femme nigériane, ni tant d’autres, celles du Congo, de Centre Afrique… ne le peuvent. Récemment, j’ai été invitée par une télé africaine, Télé Sud, et j’ai eu beaucoup de retours de femmes africaines qui téléphonaient en direct, ou qui m’adressaient un mail ensuite : « C’est super que vous ayez écrit ce livre, nous on ne peut pas parler, nous on ne nous permet pas… » Ce n’est pas parler à leur place, mais parler avec elles, à leurs côtés.
Parler avec, en effet : je pense aussi à ce travail que tu as fait sur la voix, depuis de longues années, ce travail poétique, et sur le corps même de la toile, dans la peinture. Peux-tu nous en parler ?
Comme tu le disais, mon travail d’écriture, ça se passe vraiment dans des zones qui sont très violentes, et très charnelles, là où l’âme dans la chair est lacérée mais cependant indemne… En fait je crois que ma peinture est un peu le contre-pied de ça... Lorsque j’écrivais Juste une Fin du monde, je peignais cette série-ci qui s’appelle Paroles de fleurs, et ce fut comme un contrepoids. Peut-être pour ne pas me laisser attraper, ne pas m’identifier totalement à ces espaces où l’on meurt… Même si l’on vit les pires choses, on reste très lumineux ! Peut-être même que cette lumière-là s’en agrandit… Mais en même temps, on est totalement séparé des autres. Depuis le tsunami en particulier, je me sens séparée des autres.
… Sauf peut-être des autres gens qui ont eux aussi vécu une expérience des limites, et d’un travail à partir de ce qui s’est passé – ce que Cyrulnik appelle « résilience » : un travail sur soi qui fait grandir énormément après avoir traversé des expériences cruelles…
Oui, on peut le voir comme ça… et la peinture me permet de m’étendre, d’ouvrir un champ nouveau, inattendu… On n’en finit pas d’avancer vers son humanité…
Mai 2010
© Le magazine des Livres / Bertrand du Chambon