ROMANS





LA DISTRIBUTION DES LUMIÈRES, Stéphanie Hochet
Flammarion, 192 p., 17 € (août 2010)
Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres 2010
Par Carole Zalberg



CHACUN CHERCHE SON CRIME
Plusieurs lieux et voix se mêlent, dans le nouveau roman de Stéphanie Hochet : lieux habités ou quittés, voix entendues ou fantasmées. Le tout compose un paysage romanesque aux frontières mouvantes.
Offrant une première interprétation de son très beau titre, l’écrivaine met successivement en lumière ses quatre personnages ; trois des quatre plutôt, l’un d’eux, Anna, n’étant jamais éclairé qu’indirectement, par le regard ébloui des trois autres.
La première apparition – très brève mais il y en aura d’autres –, est celle d’Aurèle, adolescente monstre telle que les affectionne Hochet. Elle ouvre le récit par une ode à Anna, ou plus exactement au nom d’Anna et dans ce déplacement, on sent aussitôt qu’Aurèle est de ces êtres qui dérobent, investissent réinventent l’objet de leur désir et, fatalement, le nient. L’annihilent. La menace est tapie dans ce début fiévreux, splendide.
Pasquale est à son tour convoqué dans le cercle lumineux. Se déploie avec lui l’un des thèmes du roman : le rapport paradoxal, chargé de culpabilité qu’entretient cet Italien cultivé, délicat avec sa terre natale. Dans ses réflexions sur la façon dont Berlusconi, qu’il exècre, avilit le pays que Pasquale a préféré quitter, le langage occupe une place essentielle – celle, on le devine, que lui accorde l’écrivaine, ici fine observatrice des mœurs politiques contemporaines. On s’interroge aussi à travers lui sur l’opportunité de résister sur le lieu du crime quitte à en être souillé, ou de partir et s’interdire, du coup, toute autre intervention que l’observation et une critique comme diluée par la distance. Pasquale, qui n’a pas divorcé de son épouse italienne (pour rester arrimé, par ce lien officiel, à son pays et donc à son identité première ?) est épris d’Anna. Il est le deuxième personnage que Stéphanie Hochet place en gravitation autour de la jeune professeur de musique aux cheveux de soleil.
Quand on entre dans la tête de Jérôme, le frère lent d’Aurèle, on en a appris un peu plus sur l’adolescente. On sait qu’Anna est son professeur. Qu’elle en est amoureuse ou, en tout cas, obsédée et l’on pressent que cette obsession va constituer un danger pour Anna comme pour Pasquale. Or dès les premiers mots de Jérôme, on comprend que lui aussi est au bord d’un péril. Le jeune homme, grossier par innocence (en opposition à un Berlusconi grossier par inculture et par choix) est devenu avec les années une sorte de prolongement de sa sœur. A l’heure de la distribution, il n’a pas reçu les lumières de l’esprit. Il est en quelque sorte indéfini et Aurèle peut donc déverser en lui à sa guise tout ce qui, chez elle, menace de déborder. Ainsi, elle lui insuffle le désir qu’elle a de toucher Anna, de la posséder, de lui faire mal, aussi, puisqu’elle s’est donnée à un autre. Jusqu’au jour où Aurèle, volontairement ou pas, sème une graine de drame en évoquant la possibilité d’un crime. Car Jérôme est poreux. Son imagination sans cesse irriguée par Aurèle le ballotte entre hommes et femmes, entre victimes et proies, l’emporte dans des voyages intérieurs hallucinés, le corps lourd d’effroi et de plaisir.
Aurèle sait-elle ce qu’elle manipule, elle qui n’a pas été « éclairée » par des parents trop occupés d’eux-mêmes ? Enfant condamnée à l’invisibilité, elle a tôt fait d’en découvrir le pouvoir : celui d’agir sans que rien du réel, en apparence, ne soit changé, le seul objectif étant une satisfaction personnelle et immédiate. Très rapidement périssable. C’est donc le pouvoir d’être follement libre. Douloureusement aussi. Comment se construire quand on est si peu ou si mal gouverné ? Comment tisser un lien social responsable quand on n’a pas appris à attendre des autres ni à donner ? Dans un tel vide, seule la souffrance vécue ou infligée fait vibrer. Ancre au monde, aussi violent soit-il.
Avec ce roman subtil à l’écriture toujours aussi tendue, Stéphanie Hochet tente une fois encore d’éclairer le mal dans son effroyable banalité. Elle y parvient sans fanfare, sans jamais hausser le ton, grâce à une impeccable distribution des lumières.




UNE ÉDUCATION LIBERTINE, Jean-Baptiste del Amo

Gallimard, 2008, réédition poche folio, 475 p., 7,70 € (avril 2010)
Par Amélie Rouher


1760. Sous la canicule d'août, Gaspard fils de rien entre dans Paris pour faire fortune. La fange et la misère lui ouvrent tout grand les bras, sous la tutelle matriarche de la Seine, gorge noire de Paris qui draine sur ses rives comme sous ses eaux toute la crapule et la misère. L'héroïne c'est elle, divinité des miséreux et maquerelle des morts. C'est elle qui porte et assume la noirceur du siècle. Car l'originalité de ce roman picaresque tient en ce qu'il va à l'encontre de l'image positive des Lumières que nous avons. Ici, l'ascension ne se fait pas par la raison et l'Esprit. Depuis un siècle déjà que Dieu a déserté, on s'épanouit par les Enfers. On s'envoie en l'air avec la turpitude piétinée des corps. On gravit par les turbulences hasardeuses de la Fortune. Bref, on triomphe par le cynisme. Telle est la manière de bien former les hommes.
À travers le parcours initiatique de son jeune héros,
Une Éducation libertine nous tend un miroir crasseux et puant de la fin du siècle. Tantôt Charon du Fleuve Cruel, chargé d'exhumer les cadavres que charrie la misère, tantôt apprenti perruquier, amant d'infortune ou giton de coussins, croupissant sous les séries de corps gras et bleus, Gaspard nous promène sur les deux rives de la Seine à la rencontre de ces clandestins sans papiers de la grande Histoire : les prostituées, les invertis et tous les métiers de l'ombre, des équarrisseurs aux vendeurs de chanson en passant par les farines de la noblesse invertie. Grimé, violent, chaque personnage est olfactif et pictural, comme découpé dans un tableau de Goya. Chacun est un enfant de Saturne dévorant ses enfants. Saturne c'est la Seine, bien sûr, avec cette langue rouge et noire qui jouit des créatures qu'elle engendre et déchire.
Pour ce premier roman, instruit et inspiré, littéraire avant tout, Jean Baptiste Del Amo affirme son amour particulier pour le morbide et le faisandé. Sous sa plume baroque, maniériste parfois, les corps sont enlaidis, déformés par la misère morale autant que par les ombres dévorantes du décor. Le parcours picaresque est rousseauiste : par l'amoralité de ces hommes brutaux et l'obscurantisme conquérant de leurs pulsions. Bien sûr, nul recours à la justification et à la mystification littéraire qui font la parure
des Confessions. Car au-delà des Lumières et de ses moralistes, Jean Baptiste del Amo a retenu la leçon moderne de Zola et des Grands romanciers du XIXe siècle. L'écriture jouit parfois jusqu'à la saturation de l'hyperbole morbide plus proche de l'exagération zolienne que de la rigueur des Classiques. Styx plus que Jourdain, la Seine, fleuve de sang, est un Destin qui prédétermine les vies. On s'en réjouit. L'histoire se dévore, le plaisir de lecture est sans pareil. On entre dans cette odyssée baroque comme un libertin au festin d'un Rastignac en gilet rose. À lire sans modération.



LES VIEILLES, Pascale Gautier
Éditions Joëlle Losfeld, 193 p., 18.50 € (janvier 2010)
Par Christophe Mory


Le Trou est une petite ville du sud où il fait si bon vivre que les vieux de l’Europe entière s’y installent pour couler des retraites heureuses.
Des jeunes ? Pascale Gautier précise :
« Tous partis ! Il n’y a pas grand-chose pour eux ici. Quelques-uns végètent chez leurs parents – ceux qui ne foutront rien et vivront ad aeternam aux crochets de leurs familles. Et puis il y en a parmi les toubibs, le service hospitalier, les pompes funèbres, les assurances. Ils sont minoritaires. Et ils changent souvent parce que l’ambiance de cette ville est assez spéciale. »
Alors on assiste à la solitude pathétique de Mme Rouby :
« Quand même, si elle avait cru qu’un jour elle tomberait aussi bas. Se retrouver aussi seule. Ne plus avoir personne. Sa vie, c’est zéro. Elle n’a pas réussi à se réaliser. » On voit Paul dans la « Peugeot 305 noir brillant astiquée du matin » venir chercher sa mère pour l’emmener déjeuner en famille : « Écoute, lui dit-il, essaye d’être aimable, ça commence à bien faire. » Car la vieille ne supporte pas sa bru, Françoise, ni ses petits enfants : « des lapins, on dirait des lapins », pense-t-elle tout haut.
Mme Rousse et son chat Mitsou… Encore un poème ! Elle met la télé à fond parce qu’elle est sourde, forcément, à cet âge-là… La télé ! Voilà bien un des personnages principaux de ce naufrage qu’est la vieillesse. On y voit n’importe quoi.
« Si vous prenez tout au premier degré, avec la télé, vous vous pendez direct », dit une vieille à une autre. Or, il faut bien le confesser, la télé est le péché mignon que vient avouer Mme Cointe au curé, le père Catelan. « Vous êtes l’esclave du diable ! répond-il. La télé est une drogue dure qui œuvre à l’abrutissement des masses. La télé, ma fille, nous empêche de penser et nous fait perdre le sens du sacré. Voir en une seule journée trois scènes de guerre dans le monde, trois séries pornographiques, trois reportages sur des pays sous-développés et lointains, une chronique sur la fonte de la banquise et j’en oublie…, voir tout cela en une journée est mauvais pour l’âme ! »
Le curé, justement, perd la foi devant ce monde de dingues. Il croyait en Dieu :
« Et depuis deux jours, plus rien. Ralbol de ces âneries », dit-il. Il assiste pourtant à la veillée funèbre de cette bonne Mme Bouzigue, fait semblant et… rien !
Que se passe-t-il donc pour que le Trou devienne un désert ? On annonce partout l’effondrement de Bonvent, un astéroïde qui provoquera la fin du monde. L’affolement général dans le monde entier, comme celui du grand bogue informatique de l’an 2000, de la grippe aviaire de 2002, de la Grippe A de 2009, l’affolement et les effets d’annonce répétés viennent à bout des nerfs des gens et des vieilles.
Seul Kevin, jeune employé des pompes funèbres, fasciné par les vieilles dames et les performances de l’incinérateur municipal, garde flegme et enthousiasme.
On le voit, Pascale Gautier signe là un roman délirant, drôle et grinçant. Elle ne tombe pas dans les nombreux pièges : celui de plagier les Vamps ou de développer un humour noir à la Pierre Doris. Elle est tendre et mord en même temps. Elle se répète comme ses vieilles avec des phrases qui reviennent, qui s’adaptent aussi bien aux prières qu’aux pubs de la télé :
« On dirait des cigales qui dans le bois, sur un arbre, font entendre leur voix charmante. » Il faut lire ces Vieilles particulièrement pour la qualité des dialogues qui cimentent le roman. On éclate de rire et l’on referme le livre en chantant Jacques Brel : « Mourir, la belle affaire, mais vieillir, oh, vieillir… » Alors, un peu de tendresse pour ce que nous serons !



EN AVANT ROUTE !, Alix de Saint-André
Éditions Gallimard, 307 p., 19,50 € (avril 2010)
Par Christophe Mory


J’aime beaucoup Alix de Saint-André. Son premier roman écrit pour se désintoxiquer de l’éducation reçue chez les sœurs (L’Ange et le réservoir de liquide à freins), un polar, m’avait enchanté. De même, Papa est au Panthéon ou Les Archives des anges furent deux livres marquants. Car Alix de Saint-André a un style, une voix, un regard très humain et un humour qui fait mouche. Elle est truculente, décomplexée et vive.
Avec
En avant, route ! – un titre emprunté à Rimbaud –, elle raconte ses deux pèlerinages à Saint-Jacques-de-Compostelle.
La première partie,
« Bécassine chez les pèlerins », est attachante voire édifiante car dans une telle marche, on sort transformé malgré soi, malgré les transformations imaginées. « Le chemin ne nous laisse aucune tranquillité, écrit-elle. Non seulement ça monte et ça descend, mais ça passe du paysage sublime au dépôt d’ordures, de la vision de champs immenses à la traversée d’usines désaffectées, de petits chemins qui sentent la noisette à d’ingrats trottoirs longeant des autoroutes où des camions lancés à toute vitesse klaxonnent comme des furieux, de cols vertigineux et givrés aux plaines ardentes et desséchées, de clochers carillonnant en éoliennes grinçantes, voilà le gueule du chemin : jamais le temps de s’habituer ! Et tous les jours, il nous invente un nouveau moyen de nous flinguer. » On marche, on prie : « Petit calcul : 30 minutes pour 150 Ave Maria = 5 Ave par minute. » On s’arrête dans les églises pour allumer un cierge, dans les PMU pour boire une bière (et comme elle aime la bière, Alix de Saint-André !), on passe d’étape en étape, de gîte en gîte où il faut choisir le lit superposé : en haut on fait tout tomber, en bas on est sûr de se cogner. Il y a là les ronfleurs, les causeurs, les concentrés, chacun avec sa petite histoire qui alourdit le sac à dos, ses bobos qui pèsent sur les reins et engourdissent les pieds. Les pieds ! Le premier souci du marcheur. On voit un homme emmené d’urgence à l’hôpital pour cause d’ampoules trop douloureuses.
« Et Dieu dans tout ça ? Ma mère s’imaginait que nous marchions tous derrière un curé en mâchouillant des patenôtres. Rien de tel. Il n’y a que les Français pour pérégriner ainsi à la remorque de prêtres ou de professeurs, prière et culture, art et foi, tralala, monopolisant des refuges entiers à l’énervement général, car ce n’est pas du tout dans la logique du chemin, du camino tel qu’il se pratique en Espagne : individualiste et solitaire. […] À la fin, on se tourne vers la statue de la Vierge de Roncevaux pour entonner le Salve Regina, ce vieil "Allô Maman, bobo !" de l’immense fatigue chrétienne, dont je comprends qu’il ait été composé à Vézelay, sur le chemin de Saint-Jacques. »
On marche, on rit, on boit, on souffre, on prie. Passent les paysages, les petites mesquineries et les gens qu’on croise et qu’on recroisera. Peu à peu, on se dépossède de soi-même. On s’offre et, curieusement, presque imperceptiblement, on reçoit. Tout devient grâce.
Ce serait bien réussi, cet
En avant, route ! si Alix de Saint-André ne racontait pas le second pèlerinage où elle n’a plus les yeux innocents qui découvrent. Certes, il y a les paysages, mais dans un goût de déjà vu ; les Landes, pays mortel d’ennui, les Pyrénées, Roncevaux qu’elle crapahute avec bonheur malgré la pluie du matin. Et là, on s’ennuie. La galerie de portraits rencontrés a perdu en férocité, en naturel. Il manque le tourbillon final qui aurait récapitulé le chemin dans la folie à laquelle l’auteur nous avait habitués. Il y a certes la belle rencontre de Pascal, un Nantais qui voyage avec un âne, Pompom, qu’Alix cherche à dompter, elle la palefrenière en chef. Mais ça ne prend plus vraiment. Pourquoi ? Je mets cela sur le compte de l’éditeur qui s’appuie sur les succès passés ou qui n’ose pas faire retravailler son auteur, ou qui n’en prend pas le temps, ou qui prend cyniquement un manuscrit en se disant que cela ne durera qu’un temps.
En avant, route ! Chère Alix de Saint-André, je vous en prie, relevez-vous. Le sujet est beau, l’auteure est sûre. Mais à trop vouloir en dire, on allonge le chemin de la liberté et celui-ci est long, trop long à s’essouffler les yeux. Dommage.



AU VOLEUR !, Carol Higgins Clark
Éditions Albin Michel, 293 p., 19,50 € (mars 2010)
Par Brigit Bontour


Abigail, une jeune coiffeuse pour stars de Hollywood, a prêté 100 000 dollars à son petit ami qui s’est évanoui dans la nature. Argent donné par sa grand-mère à titre d’acompte pour l’achat d’un appartement.
Née un vendredi 13, elle se croit poursuivie par la malchance. Blessée sur un tournage, elle ne peut plus travailler, est en litige avec ses employeurs et l’un de ses clients, un vieux monsieur richissime, vient d’être assassiné. Elle se débat en plein cauchemar, quand sa grand-mère débarque avec l’enthousiasme des seniors américains qui vivent au soleil afin de lui acheter cet appartement. La seule solution pour Abigail est d’appeler la détective Regan Reilly à son secours.
Les deux amies vont déjouer le sort, retrouver le petit ami, pas délinquant de haut vol mais tout de même en prison, et démasquer les méchants qui ne le sont pas tant que cela. Comme dans tous les livres de Carol Higgins Clark, l’humour est au rendez-vous, les vieilles dames sont capables d’en remontrer aux truands les plus chevronnés et les gentils se sortent en général des mauvais pas dans lesquels ils se sont fourvoyés.
Les personnages sont touchants, la côte ouest est magnifique, l’action ne faiblit pas et les policiers chargés de l’enquête n’ont rien d’âmes noires aussi tourmentées que les malfrats qu’ils poursuivent.




LE CABARET DES OUBLIÉS, Philippe Delepierre et Bruno Vouters
Éditions Liana Levi, 362 p., 19 € (février 2010)
Par Christophe Henning


À Hurtebise, en plein champ de bataille, sa raison s’est envolée. Pris entre deux feux guerriers, Alfred Berthier perd la raison sur la ligne de front. Et se réveille apparemment sans mémoire. Aussi nu que le premier homme, ce qui lui vaut le prénom d’Adam. Aussi démuni que n’importe quel poilu rétif à reprendre le Chemin des Dames. Mais Adam n’est-il pas le symbole d’une nouvelle humanité à inventer, à l’aube d’un XXe siècle qui sera traversé par tous les défis, théâtre de tous les dangers ?
En suivant la destinée d’Adam, les nordistes Philippe Delepierre et Bruno Vouters mettent en scène toute une humanité en quête de sens. Après la catastrophe minière de Courrières en 1906 qui fit 1099 morts, après la boucherie de la guerre 14-18, plus rien ne sera comme avant. Parce qu’envoyer les hommes au fond ou au front, sans sourciller, c’est prendre le risque d’éveiller chez eux une conscience politique… C’est ce défi que l’épopée d’Adam Hurtebise retrace. Blessé par un tir d’obus, le deuxième classe simule l’amnésie, vivote dans le Paris des années folles, et revient finalement en pays minier, son port d’attache, pour tenir un cabaret. Mais n’est-ce pas là le centre du monde ? Car il en faut de la ténacité pour sortir de la déveine :
« Ce qui est tragique chez les anxieux, c’est qu’ils ont toujours raison de l’être ! »
Philippe Delepierre, romancier et professeur de lettres, et Bruno Vouters, écrivain et journaliste, ont conjugué leurs sensibilités et leurs savoir-faire pour restituer avec force une grande époque, un tournant de l’histoire. Mêlant les faits réels et le destin peu banal d’Adam Hurtebise, le roman fait la part belle aux rencontres humaines, aux amours contrariés par les aléas de l’histoire, à ces amitiés qui naissent dans l’adversité. Sans oublier les souffrances que chacun endure sans pour autant démissionner de la vie.
« Déjà que tu n’as plus de mémoire, t’as pensé au souvenir que tu laisser ? » En dépit des apparences, Alfred-Adam n’oublie rien. Plus encore : il pressent l’avenir. Un petit boulot au Journal des réfugiés lui fait approcher avant l’heure le monde des médias. Puis c’est la vie laborieuse des villages à reconstruire, après-guerre. Rien de triste, puisqu’il faut se battre pour défendre la cause ouvrière. Et rien n’est jamais perdu. D’ailleurs, tout finit sur un air de fête, farce et carnaval… Un livre pétri de cette ambiance courageuse, des petites gens qui font l’histoire. Qui ont appris à ne pas désespérer de l’homme. Une belle fresque, sensible et profonde.



LES CHANTS DE LA TERRE LOINTAINE, Arthur C. Clarke,
Éditions Milady, 347 p., 6 € (janvier 2010)
Par Arnaud Bordes


Notre planète n’est plus, anéantie en 3600 dans l’explosion du soleil, devenu nova.
Mais l’Humanité, au cours du dernier millénaire, qui s’est donné la maîtrise de la vitesse de la lumière, a essaimé, pour se perpétuer, à bord de
« vaisseaux-semeurs », vers les mondes les plus distants.
Des colonies se sont développées, des cultures créées, où la Terre des origines n’est que souvenir lointain, fable ou légende, voire oubliée.
Et sur l’une d’entre elles, sur Thalassa, planète océanique, fait escale
Le Magellan, ultime et dernier parti des navires interstellaires, où sont les ultimes représentants de l’espèce humaine…
Par cette rencontre, plusieurs motifs sont interrogés.
Le Même, et par conséquent l’identité. Le Même présuppose-t-il l’identique ? Une commune humanité permet-elle une identification ? L’Autre, appréhendé là comme l’autre de l’homme, ici l’Univers, et éventuellement la Technique qui en permet l’exploration. Les problèmes de la colonisation ou de l’exploration qui, comparaison faite avec les premiers navigateurs, Cabot, Vespucci, Cartier, Colomb…, sont transcendés par la stricte observance des principes de la « Métaloi » : la présence d’oxygène sur une planète est la preuve absolue que la vie y existe. Or toute vie peut être éventuellement animale ou, mieux, intelligente. Donc, afin d’éviter toute confrontation potentiellement malheureuse, les planètes porteuses d’oxygène sont interdites. Puis, le Passé, saisi comme autorité qui dessine(rait) les orientations d’une collectivité, son organisation, et favorise(rait) la continuité du lien social ; ou saisi dans son « absence », où l’homme alors, relié à rien, sans appartenances, doit inventer une nouvelle condition, où la liberté, peut-être plus apparente mais stérile, n’aurait d’autre mesure que l’individualisme. Et ensuite, forcément, le Temps, ne serait-ce que comme ressort dramatique, ou comme modalité soit subjective soit objective : selon qu’il est humain et quotidien ou cosmique.
Les chants de la terre lointaine est pure science-fiction où Arthur C. Clarke, auteur entre autres des célèbres et incontestables 2001 : l’odyssée de l’espace et Rendez-vous avec Rama, mêle, comme souvent avec justesse, romanesque, philosophie et éléments scientifiques, lesquels, mystérieux pour qui n’est pas astrophysicien, sont même opérateurs de poésie : les neutrinos, les énergies du vide, l’évaporation par protons, la poussée quantique…



TOUT CONTRE, Marie-Florence Gros
Éditions Héloïse d’Ormesson, 173 p., 16 € (février

Par Stéphanie Joly


Il est tombé à point, ce tout premier roman de Marie-Florence Gros ! Juste pour la Saint-Valentin, ce jour qu’on voudrait exceptionnellement marqué d’un amour qu’on voudrait voir durer toujours !
S’agit-il d’une histoire où les amants se rapprochent, comme le titre semble vouloir le suggérer ? Pas tout à fait… car au moment où ils se rencontrent, c’est déjà la fin de leur histoire, et cela, Andréa ne le sait pas encore.
Andréa vient d’emménager dans son appartement. Encore au milieu des cartons, elle est témoin d’un accident : son voisin se fait renverser juste sous son nez. C’est tout naturellement qu’elle prendra de ses nouvelles dès le lendemain. Tout sourire, il lui ouvre la porte. Puis, très vite, ils emménagent ensemble.
Pour le lecteur, c’est une histoire qui commence. Pour Nestor, c’est ici que son histoire d’amour s’achève avec Andréa. La littérature s’en mêle et le temps s’inverse. Le lecteur est à la fois surpris et dérouté par cette temporalité anormale. On ne sait plus bien ce qui change et nous met en péril car, en ouvrant le livre de Marie-Florence Gros, on découvre deux histoires qui évoluent à contresens, et l’on signe un contrat de lecture fort inhabituel. Qui doute le plus ? Celui qui révèle ou celui qui découvre ?
Marie-Florence Gros signe un roman ambivalent tout à fait réussi et surprenant, pour un premier essai, où l’on voudrait pour les personnages que le présent s’éternise, car il est le seul salut possible à leur amour.
Le bonheur n’est-il seulement possible qu’à condition de bannir le passé comme l’avenir, avec leur lot de regrets et de doutes ?
Le registre du coup de foudre lui va décidément très bien, et il serait dommage qu’elle le réserve aux seules chansons qu’elle écrit pour Patrick Bruel et Isabelle Boulay.




NUITS DE NOCES, Astrid Eliard
Mercure de France, 148 p., 14,80 € (février 2010)
Par Christophe Mory


Premier livre d’Astrid Eliard (journaliste au Figaro), ces Nuits de noces pose une vraie question sur le mariage en général et son déroulement en particulier. « J’ai toujours trouvé les mariages tristes, à cause des illusions qu’ils projettent comme les hologrammes sur les visages des gens, pour leur façon de forcer la main au bonheur », fait-elle dire à l’une de ses héroïnes.
Nuits de Noces est un recueil de six nouvelles qui racontent six couples au soir de leur mariage. La fête est finie, le rideau tombe. Intimité, vérité des uns et des autres : c’est le grand moment. La solitude est irrémédiable car reculer est désormais impossible.
Il y a Jean-Paul qu’Emma compare à Alain Delon, tellement elle l’aime, si ce n’était cette odieuse cicatrice qui dépasse de son col ouvert ; il y a Irène qui aime Julien depuis la maternelle, un couple presque de frère et sœur, et qui s’imagine demeurer vierge ; la nuit de noces n’étant qu’un bienfaisant dormir ensemble… Il y a un vieil écrivain lubrique qui épouse une fille de vingt-huit ans et croit s’en sortir avec du viagra…
Astrid Eliard avec un style autant alerte qu’élégant, ne sombre jamais dans la vulgarité ni le graveleux. Des scènes de sexe, il n’y en a quasiment pas pour ces Nuits de Noces formidables. On n’est pas dans la fameuse
Nuit de Tolède de Brasillach car ici tout est désespérant dans le semblant du couple constitué.
Est-ce du fait du regard des autres où la mariée Emma se laisse plonger, elle qui jubile sur les photos avant d’être prise de bovarysme aigu ? Est-ce la famille qui pousse Isabelle au sacre ou au massacre de l’autel avant de confier la cadette, Brigitte, à ce pauvre Émile, l’idiot du village ?
« C’était ça, le mariage, le pacte contre le sexe », fait-elle dire à un jeune marié. Vraie question. Si la sexualité s’ouvre ou s’autorise avec le mariage, on assiste à des désastres de ce genre. Seuls Suzanne et Balthus semblent s’en sortir : ils ont fait l’amour trois cents fois avant le ratage de leur nuit de noces, laquelle ne sera pas un obstacle à leur amour. L’union des corps, programmée presqu’à l’heure dite, devient un fait irrémédiable qui, malgré l’intimité aura été encouragé par les festivités et les regards lubriques des vieux oncles et les sourires en coin des vieilles tantes. Peut-être faudrait-il desserrer les strings et détendre les atmosphères. Car elles sont pesantes, les atmosphères de ces six mariages, alourdis par le poids des histoires qui s’illustrent ici par des œuvres d’art : le bleu de Puvis de Chavannes, la toile de Jouy, la
Chambre de Balthus, Salomé… et puis, il y a la fantasmagorie des filles : celle qui voit la nuit comme un bain où il faut plonger, celle qui regarde l’armoire de la chambre d’hôtel comme un cercueil qui s’ouvre…
Y-a-t-il des points communs à ces six nouvelles ? La faiblesse des hommes, d’abord. La nuit de noces, dans l’inconscient collectif, est ce sceau nuptial pour lequel la femme se donne et se livre, pour lequel l’homme, même le plus délicat se sent un droit à la jouissance. Les six mariés de ce recueil se croyaient dominer et sont bernés par eux-mêmes. La désillusion des femmes, ensuite. Elles sont les reines de la fête, attirent à elles tous les regards et se retrouvent devant un implacable moment de vérité : « Irène craignait les hôtels pour leur saleté, leurs draps qu’il fallait nettoyer tous les jours, pour leurs salles de bains où tant de gens forniquent en pensant vivre un moment de spécial, alors que faire l’amour dans une salle de bains d’hôtel, franchement, il n’y avait pas plus grégaire selon elle. Les chambres d’hôtel transpirent le sexe, et la leur, cette nuit-là, ne faisait pas exception. » Astrid Eliard excelle en ne décrivant pas la chair à peine désignée : elle tourne autour, ralentit le moment et l’écarte. Le temps de l’amour, comme le temps des aveux si attendu, si redouté, est repoussé non au lendemain mais dans un ailleurs qui peut aller jusqu’à la mort.
On rit forcément pour des situations cocasses, toujours surprenantes ; on sourit pour des détails bien vus, on jubile pour une expression qui fait mouche. On se réjouit enfin pour une langue, un style qui annonce un écrivain : « C’était le genre de nuit qui fait douter qu’il y aura un matin, qui pénètre le corps humain jusqu’aux os. (…) la nuit avait avalé les astres et les planètes, feutrait les bruits, réduisait les feuilles des arbres et les animaux au silence, et Colin à un sommeil comateux ».
Moi je vous dis, chapeau, l’artiste !




LA MONTAGNE DE MOTS, Marie Gauthier,
Editions Flam, Sète, 145 p., 12 €
Par Jean-François Foulon

Livre étonnant et poignant que celui-ci, écrit par nécessité, pour dépasser les blessures infligées par la vie. Le but initial n’est donc pas de conquérir un public ou de « faire » de la littérature, mais véritablement de plonger en soi, au plus profond, pour tenter d’y voir clair, de démêler les fils et surtout de se reconstruire, en alignant les mots les uns après les autres. D’où le titre, « une montagne de mots », qui dit bien qu’il a fallu passer par l’écriture pour comprendre sa douleur, tenter de l’apprivoiser et finalement mettre noir sur blanc ce qui faisait mal depuis si longtemps.
C’est donc une femme en pleine souffrance qui a d’abord pris la plume. Elle se sait différente depuis toujours, depuis en tout cas qu’une grave maladie l’a empêchée de vivre normalement son adolescence. Pendant que les autres jeunes découvraient le monde, elle, elle vivait isolée, renfermée, coupée de tous, même de sa famille et sa seule préoccupation était de savoir si elle allait s’en sortir, si elle allait vivre, tout simplement ou si à dix-sept ans se dessinait déjà la fin du parcours.
On ne sort pas indemne de telles expériences, surtout lorsqu’on les connaît si jeune. On en sort ébranlée, vacillante, mais heureuse quand même de pouvoir enfin découvrir la vie. Et là, voilà que cela recommence, que le sort s’acharne de nouveau, mais autrement. Après quelques années de répit, la jeune femme qui commence à s’épanouir se fait agresser, sexuellement j’entends. Et là c’est trop. On ne peut dire « ça », à personne, même pas au mari. On se replie sur sa honte car, c’est bien connu, ce sont les victimes qui se sentent coupables, pas les agresseurs. Et c’est la lente descente aux enfers, le silence, la déprime, puis carrément la dépression. On s’isole, on se replie sur soi et on se retrouve dans la même situation que quelques années plus tôt, en plus grave encore si c’est possible. En effet, cette fois ce n’est plus la malchance qui vous a frappé, mais un homme qui a usé de violence à votre égard, alors qu’on aurait pu espérer que les hommes, justement, allaient vous tendre la main et vous aider à progresser, à vous en sortir. Du coup on s’éloigne d’eux comme du reste du monde et on reste seule avec sa souffrance.
Ecrire tout cela, ce sera donc guérir en tentant d’y voir clair. Comprendre pourquoi on est repliée sur soi, indifférente et finalement agressive à ses heures. Et une fois qu’on aura écrit et décrit « ça » (l’agression) on pourra prendre du recul et se sentir mieux et finalement enfin parler et dire aux autres tout ce que l’on a ressenti. Ecriture cathartique donc que ce roman (en grande partie autobiographique, mais pas toujours), qui relève de la maïeutique socratique. Et c’est une nouvelle femme qui renaît après cette expérience, non pas oublieuse du traumatisme subi, mais enrichie par cette expérience de vie difficile. Elle en ressort plus mûre et se rend compte en plus qu’elle tient un livre en main, un livre fait avec tous ces mots que pendant si longtemps elle n’avait pas su dire.
Bon, c’est très bien tout cela, allez-vous me dire, cet ouvrage semble intéressant en tant qu’expérience humaine, mais qu’en est-il du style ? Est-ce de la littérature ? Et bien oui, assurément. Car l’auteur sait jouer avec les mots et leur inventer une étymologie affective. Par exemple « même » devient « m’aime » ou « encore » devient « en corps », non par jeu gratuit, mais pour faire comprendre au lecteur que c’est véritablement dans son corps de femme que se cache la douleur. Il y a donc là une capacité à manier la langue qui surprend et qui ravit à la fois. Par exemple, quitter Paris pour oser une autre vie devient
« il y aurait un avant et un après "pari" » (p 68) ou bien, pour décrire la découverte du virus de la lecture, dans la librairie paternelle on dit: « C’est en ces lieux que j’ai lu pour la première fois les nouvelles de Maupassant, derrière les "états j’erre" sur mon tabouret planqué dans la réserve. » (p.87)
Dédoublement du sens des mots, donc mais aussi dédoublement des personnages, à commencer par l’auteur, qui parle d’elle en « je » mais aussi en « elle ». Passer de la première à la troisième personne, c’est changer de registre et donc quitter la pure introspection pour poser subitement un regard détaché, extérieur, sur soi-même. Mais cela ne s’arrête pas là, car tous les rôles que remplit un être humain sont décryptés. L’auteur est tout à la fois fille, épouse, mère, amante, citoyenne, femme de ménage, cuisinière, artiste, etc. Bref, les mille fonctions que nous accomplissons tous chaque jour sans bien nous en rendre compte sont ici décortiquées. Chacune, prise isolément, ne constitue qu’une partie de nous-mêmes mais est-ce que l’addition de toutes ces fonctions forme notre être intime ? Rien n’est moins sûr. Ce sont plutôt des tâches que nous accomplissons, sans plus. Reste à retrouver cet être intime et c’est ce que tente de faire ce livre, dans une démarche qui est finalement ontologique.
Mais Marie Gauthier ne s’arrête pas là. A côté de son être multiple qu’elle tente de réunifier en un tout cohérent, il y a les autres, tous les autres êtres humains. Alors, parfois, quand elle a bien exposé son point de vue sur un événement ou un sentiment, elle se retire de son rôle de narratrice en « je » et laisse parler un personnage extérieur (l’agresseur, le mari, l’enfant, l’amant, l’ami, etc.) qui vient donner sa propre version des faits, laquelle ne correspond pas forcément à celle de l’auteur. On se rend compte alors que tout est subjectif et que derrière les faits réels, ce qui compte surtout c’est la manière dont nous les abordons et les analysons. Ce procédé, qui permet de dépasser la simple biographie, donne au livre une dimension supplémentaire. Il permet en tout cas à l’auteur de prendre du recul et de voir de l’extérieur les éléments tragiques qui constituaient sa vie. Au-delà du simple procédé de style, c’est encore une manière de dédramatiser et de retrouver l’équilibre intérieur tant recherché, ce qui était bien le but de ce livre : se sauver par l’écriture.




UN CRI POUR DEUX, Joël Schmidt
Éditions Albin Michel, 196 p., 15 € (janvier 2010)
Par Christophe Mory


Souvent, les auteurs écrivent tout, tout de suite, dans un premier roman. D’autres, au contraire, gardent en eux-mêmes la part de souffrance qui les animera tout au long de leur œuvre. Les écrivains finissent toujours par se révéler, par transmettre une clef de leur complexité, par se raconter enfin.
C’est un livre curieusement autobiographique, une histoire que Joël Schmidt porte depuis toujours : il a eu en effet une jumelle défunte à la naissance, et une Joëlle (à qui est dédié le roman) qui reste l’alter ego rêvé.
Voici donc un roman à deux voix : Armel S., romancier et historien, évoque une Armelle. Armelle écrit son journal, raconte sa vie et son amour pour l’écrivain Armel S. Jumeaux de noms, presque jumeaux de corps, ces ceux-là vont s’aimer toute leur vie sans se rencontrer.
Comment ça a commencé ? Armel, le garçon, avait une sœur jumelle qui ne survécut pas à l’accouchement. Le nourrisson cria pour les deux attendus – d’où le titre. De cette gémellité avortée, endeuillée, il tira un manque, un chagrin et aussi une forme de culpabilité. Sa mère, très vite, le confia à une nourrice, Clémence, première vraie figure féminine de sa vie de petit d’homme. Clémence, huit ans plus tard, accoucha d’une fille qu’elle appela Armelle en souvenir du petit garçon qu’elle avait tant aimé. Les deux enfants avaient huit années de différence. Quand Clémence meurt, la petite fille est livrée à la vie, à l’éloignement de son double masculin, Armel.
Jusque-là, le schéma romanesque semble bien trop symétrique pour assurer l’intérêt sur deux cents pages. Mais voilà, la magie de l’écriture de Joël Schmidt opère. Le point de départ semblait fort artificiel ; et on entre dans le naturel de deux vies totalement parallèles. Armelle va se marier, réussir le concours de la poste, avoir un enfant. Avec qui ? Avec cet homme qu’elle a aimé un temps et qui ne la prend plus que pour son plaisir personnel ? Ou avec, comme une nouvelle annonciation, cet autre qu’elle ne voit qu’en rêves et pour lequel son cœur palpite ? Elle appelle l’enfant Noël – ça en dit long. Armel, le vrai, est un écrivain. Chaque livre parle de ce manque : la jumelle défunte, puis retrouvée en Armelle, son double, puis attendue, désirée. Sa vie sentimentale est de fait ratée. Une
« mère geôlière » avec laquelle il vit, adulte, rue de Vaugirard, des relations amoureuses ou plutôt érotiques sans lendemain. Armel était un « rêveur de femmes ». On croyait qu’il les aimait parce qu’il parlait leur voix.
Armelle est mutée à Paris. Verra-t-elle Armel ? La proximité intensifie le fantasme. Le couple ne résiste pas.
Elle a 34 ans. Armel a 42 ans et sa carrière d’écrivain prend un tour décisif. Lui aussi cherche son double, cette femme idéale dont il garde le souvenir d’une odeur d’eau de Cologne, jolie figure qu’il a vue en photo. Vont-ils se croiser qu’ils vont se manquer : deux vies qui s’effleurent sans jamais se toucher.
La magie de Joël Schmidt s’appuie sur une tendre délicatesse : chacun des deux narrateurs ne voulant brutaliser ni les événements, ni sa vie, ni l’autre.
« Nous sommes naturellement attirés l’un vers l’autre et même si nous le refusons, une sorte de providence suprême nous empêche d’y échapper », écrit-il. Et elle : « Je me trouve toutes les raisons pour me dire que la situation n’est pas mûre. » La liberté ne serait-elle pas le prix d’une lente et patiente maturation ?
Joël Schmidt a évité les écueils baudelairiens (
« Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savait ») ou verlainiens (« Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre ») ou encore une vision complètement platonicienne de la relation humaine. Il les respire. Il les a en lui, il nous emmène avec une retenue et une sobriété qui font l’élégance et le style dans cette histoire d’amour touchante. Pas très loin de la conclusion, Armel avoue : « Car pour moi, il n’est qu’un seul livre que je vous consacre pour toujours, c’est celui-là, celui que je suis en train d’écrire et que je vous enverrai, si jamais un jour il est édité, et qui doit briser pour toujours le mur imaginaire qui nous sépare. » Il a alors plus de 70 ans. La gémellité d’Armel aurait-elle enfanté la femme idéale ? Qui ne serait qu’un personnage de roman ? À cette question complexe, Un cri pour deux donne une réponse paisible : la vie. Celle qui enchante.



LA CARPE MIROIR, Patrice Haffner
Éditions L’Harmattan, 324 p., 25 € (janvier 2010)
Par Christophe Henning


Le 30 avril 1980, Charles Sommerville, président de la cour d’assises, condamne le terroriste Guy Desmet à mort. S’il échappe à la peine capitale, abolie un an plus tard par le nouveau gouvernement, il purge toujours sa peine : furieuse contre le verdict, la fille unique du juge s’est enfuie, et n’est toujours pas réapparue. Elle est majeure, il n’ose pas alerter la police… Faut-il d’ailleurs s’inquiéter ? L’effet du temps qui passe pourrait faire naître le pardon et permettre les retrouvailles familiales… Las ! Mathilde n’est guère dans cette optique : « Elle ne voulait pas de double langage. Elle aurait voulu que vous mettiez en harmonie vos paroles et vos actions. Et elle ne voulait pas non plus de la clémence… »
C’est par les journaux que Sommerville apprend ensuite qu’elle fait désormais partie de la « bande » à Desmet. C’est par un ami commissaire qu’il découvre, quatorze ans plus tard, qu’elle participe à un mouvement révolutionnaire au Mexique. Dès lors, le juge n’aura qu’une idée : la retrouver, quitte à utiliser de faux papiers, quitte à être radié. Quitte à mettre sa vie en danger dans la forêt de Lacandone, refuge de l’armée zapatiste de libération nationale.
En tissant l’histoire personnelle du juge Sommerville, la révolte de sa fille Mathilde et le conflit des rebelles du Chiapas, Patrice Haffner signe un roman complexe, fait d’aventure et de questions existentielles. Campant avec bonheur les scènes tendues entre des miliciens et leurs victimes, mais aussi le lourd climat des affaires judiciaires, l’auteur incarne tous ces grands principes d’idéal, de pardon, de révolte, de pouvoir… Autant de sujets brûlants, éternels, qui trouvent toute leur acuité dans l’histoire pleinement humaine d’un homme pétri de bons sentiments et rongé d’interrogations, qui cherche à vivre tant bien que mal les arcanes de son époque troublée.




LILY ET BRAINE, Christian Gailly
Éditions de Minuit, 189 p., 14,50 € (janvier 2010)
Par Marc Villemain


J’ai, depuis des années, une tendresse tenace pour Christian Gailly. Au point de fondre ses romans, de ne plus vraiment parvenir à les distinguer les uns des autres. C’est qu’ils me parlent au fond d’une seule et même chose, cette chose au cœur de ses livres, qui en fait à la fois le charme et l’exception. Comme d’aucuns ont pu le dire d’une femme, j’ai pourtant commencé à aimer Gailly à une époque où la littérature à laquelle on l’associe n’était pas « mon genre ». Certes, la tendresse ne s’explique pas. Mais qu’avait-il donc de si singulier qu’il me détournât de mes options ordinaires ?
Ce que nous lisons en lisant Gailly nous donne l’impression d’être nous-mêmes accrochés à nos hésitations, à nos instantanés, à l’incessant soliloque dont nous sommes faits. Il nous rend palpable, charnel, sensuel, le travail plus ou moins conscient de la pensée. J’entends bien, ici ou là, les pince-sans-rire, peut-être davantage troublés qu’expressément agacés par cette manière impromptue (et bien commode, doivent-ils penser) de stopper une phrase en plein essor et de chercher à coller à tout prix au silence, ce point ultime d’avant le son qui est le creuset de nos pensées. Ils y voient un truc d’écriture, non pas une exigence ou une estampille, mais plutôt un gadget, quelque chose d’un démagogisme. Ce que dément depuis toujours la tonalité de ces romans à fleur de peau, d’une peau lessivée où subsiste toujours un dernier grain d’énergie, un parfum de ce genre très particulier d’espérance que l’on trouve parfois dans le creux de la désespérance. C’est cela, Gailly : un pessimiste qui traverse l’existence armé de son seul rictus – et de son talent, qu’il a immense, donc. Qu’y a-t-il dans ce rictus ? Mine de rien, une éthique : celle du jazz – car le jazz est aussi cela. Écrire de courtes phrases insolemment ponctuées ou avancer par emboîtements de syncopes ne suffit pas à
écrire jazz – sans doute le cadet des soucis de Christian Gailly, et on le comprend ; mais c’est un fait qu’il connaît trop bien les arcanes de l’improvisation pour que celle-ci n’ait pas, au fil du temps, creusé chez lui ses propres sillons. D’où cette écriture, donc, toujours en équilibre, allusive par tropisme, précise par attention au réel, tendue comme peut l’être un chorus bien placé, un chromatisme de fin de phrase cherchant sa résolution. D’où, surtout, cette permanente hésitation de la pensée et de l’agir devant le cours des choses. Sans chercher à en faire une règle ou un poncif, la liberté inhérente au genre induit chez les musiciens de jazz une certaine manière d’être au monde qui préexiste sans doute à leur pratique artistique. Cette manière effleure le monde plus qu’elle ne leur permet de l’habiter. Elle est à la fois très terrienne, attentive à l’humus de la vie, à ses moindres instants, pourquoi pas désireuse de s’y soumettre, et formidablement azurée, vaporeuse, immatérielle. Les personnages de Christian Gailly sont ainsi, toujours. Ici encore, le personnage de Braine n’échappe pas à cet état, même si sa difficulté à glisser ses pas là où on lui a tracé un chemin trouve en partie son explication dans un long séjour à l’hôpital. Pour ce type humain dont la conscience navigue entre prosaïsme et onirisme, entre ancrage terrien et souffle céleste, aucun chemin ne convient jamais. On est à la fois un peu trop vivant et un peu trop mort. Et on aime tout trop. Trop mal ou trop peu, avec trop de douleur ou d’instinct, et « c’était peut-être ça, sa véritable infirmité. L’invalidité qu’il avait rapportée de là-bas. Une incapacité à ne pas aimer. »
Mais Gailly ne vaut pas que pour cette façon magistrale d’accompagner les errances de ses personnages. Cela n’offrirait que motif à une longue digression, fût-elle splendide, mais ne suffirait pas à transmettre cette sensation d’halètement où ses livres nous jettent. Aussi, ce qui fait que les livres de Christian Gailly sont toujours de grands livres, c’est qu’il est aussi un merveilleux conteur, qui sait travailler au geste et à l’effet, à l’oreille, au silence. Et par-dessus tout raconter des histoires dont l’alchimie parvient à ralentir le temps tout en lui rendant son exceptionnelle densité. Celle-là, d’histoire, pas plus que les autres, ne saurait vous décevoir.




LAZARE EST DE RETOUR, Jean-Marc Bastière
Éditions Stock, 282 p., 18,50 € (janvier 2010)
Par Hubert de Champris


Il existe de nos jours dans le roman français toute une mouvance de la commisération envers la misère : redondance ici nécessaire, car il nous faut distinguer celle-ci de la compassion. Cette manière de voir et d’écrire envisage la misère sociale essentiellement sous ses aspects politico-sociaux, et, en définitive, politiques. Une « politique » orientée non pas vers ce qui est plus haut qu’elle, mais vers les bas-fonds du politiquement correct dont on sait le caractère dogmatique qu’il recèle aux yeux des promoteurs d’une société civile à l’analyse très peu civilisée. Jean-Marc Bastière, qui s’est fait un prénom, depuis quelque temps déjà, à travers une certaine verve qui n’est pas sans rappeler feu Philippe Muray, s’inscrit en faux contre ce condamnable tropisme : le sentiment de l’altruisme propre à la Bonne Nouvelle transpire à travers cette épopée d’un nouveau pauvre. Nonobstant l’appel transparent du titre, il n’est pas du tout certain que l’éditeur ait eu conscience de l’intention de l’auteur. À travers ses démêlés urbains, sa décrépitude et sa renaissance, sa mise en scène d’un Job des temps post-modernes, Jean-Marc Bastière se livre à une apologétique cachée sous les oripeaux d’une description tranquillement humanitaire. Le héros, pauvre héros, se raconte sans trop se plaindre, exprimant finalement une sagesse qu’il faut savoir décrypter. Ici, la censure qu’opère insidieusement le monde contemporain sur les idées d’un romancier qui se sait chrétien se voit prise à contre-pied puisqu’elle enrichit de fait la morphologie, la syntaxe et le vocabulaire de notre auteur. Caractère paradoxal de cette divine contrainte qui fait, artistiquement parlant, d’un mal un bien. On encouragera l’auteur à élargir la gamme de ses sujets, à changer les contextes, sans, on l’a vu, changer son texte. Bastière a intégré les paramètres qui constitueront l’armature de toute son œuvre. Mais, ce que nous devons retenir de cette publication, eh bien, c’est celle-ci même, cette publicité d’un spiritualisme puisé, comme on le disait autrefois avec cette formule polie qui peut tout vouloir dire, aux meilleures sources. Le puisatier Bastière sait que, de nos jours plus encore que jadis, la diplomatie, la discrétion, la retenue – nous n’osons dire : l’auto-censure – sont moralement salvatrices et (c’est ce qui nous importe en la matière) artistiquement, littérairement fécondes. Nous tâcherons de vérifier si, à l’avenir, lui et ses affidés, Bastière et ses coreligionnaires poursuivront dans cette voie, celle d’un retour à la littérature, la littérature comme viatique.



MORT DE BUNNY MUNRO, Nick Cave
Éditions Flammarion, 332 p., 20 € (Janvier 2010)
Par Adeline Bronner


Les romans trash par leurs outrances de langages et de situations, leur goût du sexe morbide et leur ambiance joyeusement délirante, sont souvent des révélateurs des dérives d’une société perdue et irresponsable. Malheureusement, ils sont parfois l’occasion pour certains auteurs de nous abreuver de leurs fantasmes, de nous noyer dans le néant de leur pensée, de nous immerger dans l’ennui de leurs expériences mal digérées. Et c’est assez précisément ce qu’on ressent à la lecture du calamiteux Mort de Bunny Munro du chanteur Nick Cave. Ne connaissant pas le chanteur, je ne me hasarderai pas à préjuger de ses talents musicaux, mais pour ce qui est de l’écriture, le plus aimable que je puisse en dire est : « Putain que c’est foutrement ennuyeux ! » Le récit de la déchéance d’un VRP en produits cosmétiques, queutard piteux, père et mari lamentable, qui après le suicide de sa chère épouse, Libby, prend son fils à bord de son épave pour l’entrainer sur les routes anglaises à la recherche de la bonne vente et du bon coup.
Bunny Munro est donc VRP. Il travaille pour une société de ventes de produits cosmétiques, Eternity. Il sillonne les bourgades anglaises pour refourguer ses produits et accessoirement évacuer la tension de ses génitoires en rendant service à des vagins apparemment désœuvrés. Rentrant chez lui pour une visite à sa régulière, il découvre une maison en vrac, son fils de 9 ans dans sa chambre et sa charmante épouse pendue à la grille d’aération. Cette macabre découverte inspirant à notre queutard une réflexion humide sur la classe des seins de sa femme. Jugé et condamné par toute la communauté, il décide de reprendre la route avec son fils, afin de pouvoir continuer sur sa lancée de détrousseur de porte-monnaie et de trousseur de jupettes, shorts et autres petites culottes. Le tout pendant que son fiston attend sagement dans la voiture en compagnie d’une encyclopédie.
Dans ce très ennuyeux roman, Nick Cave enfile les perles, multiplie les situations les plus éculées, défonce au bazooka toutes les portes ouvertes et livre au final un roman remarquablement inepte. On a parfois l’impression d’une succession de fantasmes sous acide, d’expériences vécues de stars du rock, la queue au garde-à-vous devant les groupies boutonneuses et leurs mères en tenue d’ado très attardée. La fameuse relation père-fils qui est supposée sous-tendre l’« action » du livre se déroule entre McDo, hôtels miteux et Punto en passe de rendre l’âme. Il est pratiquement impossible de trouver un fil conducteur autre que les délires sexuels compulsifs du père. On cherche vainement le côté initiatique de la chose et les quelques moments drôles du livre, comme la dérouille magistrale infligée à notre lapin par une adepte du
self defense, sont noyés dans une soupe ennuyeuse en diable. Ces piteuses mémoires d’un VRP bien peu transgressif sont à éviter absolument.



PAVILLON 7, Antoine Beauquier
Éditions du Jubilé, 17 € (décembre 2009)
Par Hubert de Champris


Inspiré – et, probablement, par quelque haute instance spirituelle –, nourri du traitement des graves questions de l’heure, dont l’une, la recherche sur les cellules souches embryonnaires, récapitule tous les errements de la modernité, maîtrisé comme peut l’être un grand roman, le premier ouvrage d’Antoine Beauquier permet à son auteur de se voir inscrit d’emblée au panthéon des écrivains. Certes récusera-t-il cette inscription pour se dire tout au mieux non pas le héros, mais seulement le h.é.r.a.u.t., le messager au service de Dieu. Voici un livre qui comblera Daniel-Ange, voici un « policier » qui nous parle des anges. Il nous les met en scène sans mièvrerie, avec le plus rigoureux des savoir-faire. Et c’est la forme, la forme quasi-parfaite de ce livre qui, avec la ferveur, la simplicité, l’aisance et l’étymologique enthousiasme de celui tenant ferme son art et son propos, s’adapte ainsi au fond. C’est qu’il nous parle des anges, ce bouquin, des anges et de ceux qu’évoquait naguère, à l’implicite, l’expression « faiseuse d’anges ». Rarement aura-t-on vu roman policier tout aussi mêmement roman du Sens, saga miniaturiste (composé de cinquante-trois courts chapitres) du sens de la vie, illustré par quelques personnages à la fois solidement et subtilement campés, dont l’auteur, une à une, retourne les arcanes, et montre, sans aucunement donner l’impression qu’il tenterait dans son orgueil de romancier deus ex machina de le démontrer, que toutes ces vies vérifient la maxime de Schopenhauer : « Rien n’est absolument hasard. » On répugne parfois à rendre compte d’un « policier » de crainte de vendre la mèche. Mais, celui-ci, dont le brio ne serait après tout que le fruit factice d’une belle intelligence ou d’un savant technicien du verbe minuscule s’il n’épousait aussi profondément l’intention de son auteur, aussi paradoxal que cela puisse paraître, livre ses clefs avec une telle innocence, et, souvent, sous forme de clins d’œil, qu’on ne doit ressentir scrupule à y faire allusion. Car il n’y a ici nulle énigme, et si le secret, « les misérables tas de secrets » (Malraux) demeurent, ils se recueillent sous l’orbe du Mystère. Là, un à un, les personnages déposeront les leurs, du carriériste avocat Philippe Carrière, du professeur de médecine Lattman, des infirmières, des musulmans de banlieue (ceux-là sont de nos jours un genre en soi) en passant par le commissaire Fesch (tel, avant béatification, une réincarnation momentanée de Jacques Fesch, qui sait ?). Leurs destinées se croisent et s’interceptent. Surtout sont-elles, de la plus humble (celles des femmes en général) à la plus hautaine, chacune à leur manière, des preuves et des épreuves. Des preuves de la Providence, des épreuves au service de la Vérité. Tous ces personnages qui grandissent sous la plume d’Antoine Beauquier sont d’involontaires chasseurs d’Absurde : ils le pourchassent après avoir perçu la radicale inefficience de son postulat. En lieu et place, à la suite de Jean Guitton et de ceux ayant parcourus semblables contrées, seront-ils ainsi conduits à opter pour le Mystère. Roman réaliste, Pavillon 7 – dont le titre, camp pour camp, symbolise un Pavillon des cancéreux d’un autre type, une nouvelle concentration, une Sibérie non moins glacée, scandaleuse et mortifère, n’est-ce pas – s’analyse in fine comme une simple, pure, évangélique, mystique et presque elliptique transposition artistique de nos vies. Une parabole, en somme. Tout être tant soit peu sensible y prendra goût et, serait-il a priori réfractaire à l’intention de l’auteur, pourrait se voir conquis, ou, plutôt, débordé. Car, sans le dire, sans même l’écrire – c’est là tout le divin doigté de l’écrivain –, au long de ces pages, Antoine Beauquier, en informant son lecteur, l’édifie, lui donne une matière nouvelle, une forme au creux de laquelle s’imprime à l’encre subtile ces mots qu’André Frossard avait si vivement ressenti à l’instant même de sa conversion : vie spirituelle.



ANGES, Julie Grelley,
Éditions Albin Michel, 184 p., 15 € (janvier 2010)

Par Brigit Bontour


Dans une autre vie, Colline ne pesait pas 109 kilos, et n’était pas meurtrière. Elle se nommait Lynn et était l’un des mannequins les plus recherchés de la planète. Sa vie était un conte de fées version téléréalité. Mais on ne rit pas dans le monde de la mode. On ne vit pas non plus. Alors un jour, elle plaque tout et revient se cacher en Normandie, se lançant un défi impossible : s’offrir un ange pour son usage personnel.
Les sceptiques diront que trouver un ange n’est pas chose aisée. C’est vrai, mais pas quand on a l’habileté de Colline qui ne désire qu’un castrat : un ange sans péché, sans désir, sans sexe. Du moins le croit-elle dans son délire.
Employée dans une boutique de bricolage, elle est sous contrôle judiciaire pour enlèvement et séquestration sur un jeune garçon, mais sa vie est tranquille, son patron n’est jamais là et ses fenêtres donnent juste sur la pension Saint Joseph pour garçons. Ça tombe bien, mais la tâche n’en est pas moins ardue et parfois, Colline se réveille après d’épouvantables cauchemars : celui de ses anges ratés dont elle a gardé les attributs dans des bocaux de formol.
Au début de sa quête mystique, en effet, elle était maladroite et plus d’un jeune garçon est monté directement au ciel dans des souffrances dantesques. Les trois premiers morts pendant la purification l’ont été à cause de sa maladresse. Elle s’était servie d’un fer à souder et d’un sécateur. Ensuite, elle est passée aux pinces coupantes et au fer à repasser. Pas plus efficaces, les « élus », une bonne dizaine tout de même, continuaient de disparaître.
Et puis apparaît David, 13 ans, beau comme un chérubin. Il est à la pension, elle correspond avec lui par SMS enflammés, il tombe amoureux d’elle jusqu’à ce qu’elle lui donne rendez-vous et qu’il découvre l’enfer. Le vrai.
Le premier roman de Julie Grelley est implacable de cruauté, de calcul, de folie. En psychopathe d’une rare intelligence, Colline trompe son monde et surtout elle-même, en stratège absolu. Elle a fait de la prison, elle a payé sa dette à la société et ses problèmes viennent de son expérience traumatisante de mannequin. C’est tout, elle a changé et n’a plus rien à se reprocher.
Entre mysticisme et schizophrénie Julie Grelley n’épargne aucun mécanisme mental de son héroïne dérangée à ses lecteurs, pas plus que les détails sanguinolents des meurtres pudiquement nommés « purification ».
Si des dizaines de thrillers paraissent chaque année sur le thème de la pédophilie masculine, rares sont ceux qui abordent le thème encore plus tabou des femmes prédatrices d’enfants.
Julie Grelley réussit sur cette réalité plutôt ignorée un roman dérangeant, d’une grande puissance, qui tient en haleine du début à la fin entre suspens, démence et mysticisme.




L’ARTICLE DE LA MORT, Étienne de Montety
Gallimard, 298 p., 18,50 € (octobre 2009)
Par Christophe Mory


Il y a du Schöndorfer dans cette façon de raconter. Moreira, journaliste, responsable dans son journal des nécros, travaille sur l’article qui sortira normalement au décès de Charles-Elie Sirmont, ancien secrétaire d'État, figure de l’humanitaire courageux qui s’est exposé à Beyrouth, à Dubrovnik, partout où la politique semblait vaine devant la guerre si les politiques ne s’exposaient pas eux-mêmes. Atteint d’un cancer, l’homme est à l’article de la mort. Pour Moreira, il y a urgence.
Homme d’engagement et de conviction, donc. Et c’est là qu’Étienne de Montéty rejoint Schöndorfer – on pense au film
L’Honneur d’un capitaine. Moreira cherche la faille, le détail où se cacherait le diable, qui nous emmène dans la guerre d’Algérie, aux pires moments où les SAS sont finalement dissous… par l’Administration française ! « Personne ne soupçonnait que la vie publique de Sirmont prenait naissance en Algérie, sur un coup de panique. […] Il avait fait un choix et avait passé le reste de sa vie à le regretter. » Faut-il croire, comme Moreira, que « tout être est multiple » ? Or, on n’écrit pas une nécrologie sur une faille. Mais on en a besoin pour l’écrire.
La carrure de Sirmont, sa trajectoire dans la Vème République, fait de
l’Article de la mort un roman à clefs. Montety raconte des faits réels et y mêle des noms pour déjouer les suppositions du lecteur. Car en Sirmont, il y a du Jean-François Deniau, du Jean d’Ormesson, du Malraux, du Bernard Henri Lévy : « Transformer un épisode, somme toute anecdotique, en un événement central, lui donner valeur de symbole expliquant, mieux qu’un long récit, la Guerre du Liban. Donner l’illusion qu’on a été au cœur de l’histoire et qu’on s’autorise à délivrer modestement la quintessence de ce qu’on a vécu. Tout un art. » Il fut sans doute l’un des premiers à transformer une rencontre en camps du Drap-d’or : « Sirmont raisonnait en stratège. Il analysait la situation en termes de besoin : pour nous, besoin de notoriété ; pour la presse, besoin d’émotions à offrir. C’était très nouveau à l’époque, ce discours. »
Parallèlement au portrait qui se précise au long du roman, Étienne de Montety décrit la stature et le quotidien et les doutes et la solitude du journaliste. Il en fait l’éloge sans grandiloquence. Moreira n’est ni un justicier, ni un flic, ni un détective, ni un redresseur de tords : sa démarche comporte un peu tout cela à la fois, mais il reste simplement journaliste :
« Il allait enquêter pour être en mesure, le jour venu, de publier un texte de dix ou douze feuillets. » « Paparazzi de l’âme » comme le dit un avocat assez désagréable au cours d’un dîner pénible où Moreira « en prend plein la gueule » ?
Comme si la nécrologie exprimait une époque, le travail de Moreira passe aussi par l’observation, l’auscultation de son temps. Qu’est-ce qui suscite aujourd’hui l’estime générale qu’on appelle héroïsme ?
« Et si notre époque demandait des héros, quand bien même ils seraient des imposteurs ? Elle est revenue des maîtres à penser et demande aux hommes d’être les acteurs de leur propre geste. » Le lecteur de journaux veut rêver et croire encore aux colifichets de la célébrité. Il a besoin de héros et en demande : « Ils participent à la mise en scène qui est devenue une façon d’informer. S’il n’y a pas d’histoire, il n’y a pas d’info. […] Notre émotion collective l’exige. […] Ce qu’on veut, c’est qu’il donne un visage au bien. » Comprenons bien, d’après Étienne de Montety, que si les héros se fabriquent dans la presse, ce n’est pas la presse qui fabrique les héros. La frontière est parfois mince. Sirmont aurait réussi son numéro d’équilibriste si la rigueur (et la passion) de Moreira n’avait pas pris le dessus. D’un article sur un mort, on comprend le paysage automnal d’une époque, d’une société malade, parce qu’elle ne croit plus en la miséricorde.
Un premier roman (et ç’en est un) a le mérite ou le défaut de vouloir trop en dire. Son auteur s’y révèle. Étienne de Montety n’échappe pas à la règle. S’expriment pêle-mêle : sa passion du métier, ses auteurs (Malraux, Bossuet, de Gaulle, Loti et toute la bibliothèque verte de son enfance), son respect de la religion
(« C’est quand même beau, la liturgie, ça aide à supporter la mort »), son sens de l’amitié et de la solitude… Sans doute aurait-on voulu qu’il parlât plus directement, sans les masques un peu convenus du roman à clef où bien des allusions tiennent lieu de propos. Il n’empêche qu’il s’en dégage une fraîcheur qui l’emporte sur la fausse innocence. Et c’est réussi.



MÉMOIRES DE MARC-ANTOINE MURET, Gérard Oberlé,
Grasset, 278 p., 18.50 € (septembre 2009)
Par Marc Alpozzo


« Ceux qui pensent que leur vie vaut d'être racontée, devraient toujours s'en charger eux-mêmes. » Ainsi nous parle Marc-Antoine Muret au commencement de son récit. Sa voix, chargée de tout ce que la mémoire offre de faillibles, d'inventions, de divagations, de menteries, résonne du fin fond du XVIe siècle, et nous parvient, dans ce grand bruit assourdissant, pas toujours très intelligible, d'un siècle révolu, baroque, lumineux et cruel à la fois. Un siècle humaniste.
La vie de Marc-Antoine Muret est l'histoire d'une liberté, celle d'un homme qui agit selon sa nature en dehors de tout déterminisme, celle d'un homme qui écoute son corps, d'un homme qui préfère aimer et jouir d'un savoir que de recevoir les honneurs destinés aux serfs sociaux, qui choisit l'errance du poète et la débauche à la servitude morale. C'est donc l'histoire d'une vie assez peu ordinaire que nous offre Gérard Oberlé. Celle d'un homme qui a su trouver ce courage de ramasser sa liberté, qui a eu la farouche volonté d'assumer cette liberté naturelle, donnée à la naissance de chaque individu.
C'est l'histoire d'un homme qui ressemble de très près à des intellectuels, des poètes, des philosophes qui ont su goûter aux délices que nous offraient la vie et notre nature, sans la moindre honte, la moindre gêne ; caractères affirmés, tournés vers la vie et le bonheur, et fuyant les honneurs (
« qui déshonorent », comme le disait Flaubert).
À l'instar de Casanova, Lord Byron, Montaigne, La Boétie, Marc-Antoine Muret est un homme qui nous dit ce qu'est la liberté. Et nous l'enseigne par sa propre vie.
C'est donc au moment où
« son sable est presque passé », aux portes d'une vie qui s'achève, qu'une « foule de souvenirs mélancoliques ou joyeux » vont être désormais couchés sur le papier. C'est ainsi que se clos et s'ouvre le récit de l'existence faite de convictions et de débauches de Marc-Antoine Muret. C'est sur un aveu qu'il entame ses mémoires : « J'ai vécu deux vies, deux vies de même durée, mais fort dissemblables, car la seconde fut comme l'antithèse de la première. »
Et l'homme qui nous parle sait combien une vie peut être faite de ces délices consommés que l'on censure au nom de la morale, de ces imprévus qui font toute la consistance et la fragilité d'une existence ; cet homme sait combien l'indépendance d'esprit peut coûter cher à celui qui ose l'assumer. Celui qui s'adresse à nous ici est l'un de ces grands humanistes de la Renaissance, il eut comme élèves Montaigne, Jodelle et quelques autres poètes. Celui que l'on ressuscite ici, dans une langue chatoyante et charnelle, est lui-même un poète qui fut l'ami de Ronsard et de Baïf.
Cet esprit élégant et subtil qui nous parle a, toute sa vie, chéri la liberté, les livres, la musique, la table, le vin et les beaux lurons. Aussi confesse-t-il sans remords ni regrets qu'à 58 ans, il ne se trouve pas étonné de recevoir son
« lot de délices et de peines » qui ne sont que la récompense et la rançon d'une vie qui fut célébrée et vécue sur le mode de la malice et parfois de l'irrévérence. Une vie vouée aux lettres qui lui offrirent la consécration littéraire, à la musique qui lui offrit la joie, à la gourmandise qui lui brisa la santé, aux pratiques voluptueuses qui furent autant d'infirmités qui « ont feutrés [ses] penchants d'homme de chair aussi bien que [ses] humeurs belliqueuses de savant ».
Aussi je voudrais, par ces quelques lignes, vous parler d'un homme dont l'histoire vous hantera pendant longtemps. Celle d'un homme qui a vécu sans ressentir la moindre nécessité de condamner sa nature, au nom d'un devoir moral abject que la société des hommes s'impose. Celle d'un artiste qui s'est accordé le droit d'aimer la beauté des jeunes hommes sans craindre les réprimandes de l'éternel et qui, pour ce penchant dit « contre nature », fut condamné à Paris, brûlé en effigie à Toulouse, chassé à Venise, et pour ce même penchant, obtint la citoyenneté de Rome. Allez donc comprendre !
Gérard Oberlé écrit ce récit pour que l'on se souvienne, et que l'oubli du latin, la mort des langues d'autrefois n'enterrent à jamais ce poète qui vécut en homme affranchi, et qui fut sûrement l'un des plus beaux humanistes français. Il déclare d'ailleurs à propos de ce personnage qu'il ressuscite :
« Pour moi, il incarne la Renaissance. Les poètes de la Pléiade l'ont eu pour maître. Montaigne, avant, aussi. »
Il aura pourtant été
renié par ses amis, Marc-Antoine, par son pays ; il aura échappé deux fois au bûcher car on n'aimait pas les sodomites en ce temps-là. Et, de Paris à Toulouse, ou encore de Bordeaux à Venise, puis enfin à Rome où il finit par trouver grâce, c'est un peu comme si les sociétés occidentales ne pouvaient supporter la vue d’un homme de lettres, cultivé et délicat, vivant en accord avec ses maîtres, et surtout en accord avec ses désirs.
Il fut de cette race de « maudits » que l'on s'efforça d'oublier, dont on prit soin d'effacer la moindre trace, de refouler l’existence dans l'inconscient collectif, dont on s'acharna à fournir une image caricaturée… si l'on ne l'avait tout bonnement pas jetée aux oubliettes de la culture.
Voilà pourquoi, très certainement, Gérard Oberlé s'entête à dépoussiérer ce nom d'un de nos précieux humanistes, de rendre ses lettres de noblesse à un poète oublié. Il nous a peint, dans une langue absolument magistrale, l'histoire d'un homme qui a reçu tous les présents : envahi de livres depuis l'enfance, pétri de culture classique, latin et grec, un enseignement qui a forgé un caractère, puis l'a sauvé, qui a fort vite claqué la porte des salles de classes, s'est détourné de ses profs (qui n'étaient à ses yeux que des
« savantasses »), a erré et a payé une vie d'errance le prix fort. Il nous offre dans style fort maîtrisé des mémoires qui ne pâliraient pas de honte devant celles d'Hadrien. Il nous raconte une histoire en deux temps.
« Tavernes, bordiaux, prison, de ma vie de brigand ce fut le lot ! Adieu Marc-Antoine, pardonne-moi de t'avoir traîné dans mon enfer. » C'est ainsi que la vie vous mène. Car elle est sans appel. Vous pouvez vivre heureux, être aimé, vivre à votre fantaisie, et rien ne pourrait laisser présager le malheur qui va bientôt fondre sur vous. Et pourtant ! La fracture est là ! Le couperet tombe ! La prison, puis la fuite et l'errance ; Marc-Antoine est de ces hommes que ni le destin, ni la prison n'aura épargné. Il va pourtant assumer sa vie jusqu'au bout. Une vie faite de choix et de rencontres : « J'étais un bragard exubérant, mais c'était moi seul, et non la fatalité, qui minait le sol sur lequel je batifolais. Le désastre ne se serait peut-être pas produit si j'avais croisé plus tôt l'astre qui a bouleversé ma vie au cours de la deuxième année de mon séjour parisien. Trente-deux années se sont écoulées depuis notre rencontre, mais ma main tremble autant que mon cœur au moment où j'écris son nom sur ce cahier. Il s'appelait Luc-Memmius Frémyot et venait de Bourgogne. »
De professeur qui ne trouve pas de chaire à l'Université pour cause de « mauvaises mœurs », chassé et menacé du bûcher de Poitiers à Venise, c'est finalement à Rome que Marc-Antoine va trouver grâce, en revêtant un habit d'ecclésiaste. Deux existences menées sur le mode de la dichotomie absolue. Deux existences qui montrent que l'on peut être honni sur sa terre natale et auréolé sur une terre d'accueil. Mais surtout, que la morale étriquée des bourgeois, la vie austère des aristocrates n'auront su avoir raison d'un hédonisme éclairé, et d'un ami des lettres.
Alors oui ! La détermination de certains à maintenir Marc-Antoine dans l'illégitimité, à le pourchasser, à le réduire au désespoir, aura tourné court. À 58 ans, l'artiste qu'il est, qu'il fut, ce poète maudit, infréquentable qu'il fallait enterrer vivant, dont tout devait être fait pour que le public oublie jusque son existence, son nom, et qui s'était reconverti à une vie vouée à Dieu pour échapper à la censure et la mort, de Poitiers à Paris, et de Bordeaux à Venise, protégé pourtant à Rome, écrit, narre son récit pour son neveu, le jeune Marc-Antoine.
Il raconte son histoire rocambolesque et atypique, de sa naissance à sa mort.
Sa mort. Elle survient le 4 juin 1585.
Après de longues souffrances, Marc-Antoine Muret s'éteindra dans les bras mêmes de son fidèle François Benci. Cette mort aurait d'ailleurs dû être le linceul recouvert à jamais sur le nom d'un poète, dont les vers en latin, à jamais oubliés du public, auraient été semés aux quatre vents. Mais c'était sans compter sur quelques passionnés, dont Gérard Oberlé, latinistes convaincus, qui ont exhumé cette belle histoire de la liberté, pour donner le change à une époque, où l'esprit des lettres, les humanismes, et l'esprit d'indépendance semblent sur le déclin.
« O quoties obitum linguae statuere latinas ! / Tot tamen exequiis salva supertes erat ! » (« Sans cesse on proclame que le latin est mort / et pourtant il a survécu, sain et sauf à chacun de ses enterrements ! »), Joseph Eberle, Lingua Morta.



PEUT-ÊTRE UNE HISTOIRE D’AMOUR, Martin Page

Éditions de l’Olivier, 196 p., 18 € (août 2008)

Par Thierry Richard


« Virgile, c’est Clara. Je suis désolée, mais je préfère qu’on arrête là. Je te quitte Virgile. Je te quitte. » C’est le message que Virgile, jeune publicitaire trentenaire, découvre un soir, en rentrant chez lui, sur son répondeur. Le hic, c’est que Virgile ne connaît aucune Clara…
C’est le talent reconnu de Martin Page que de trouver des accroche-lecteurs qui vous font toujours entrer dans ses livres en salivant (son premier roman, Comment je suis devenu stupide, présentait le pari fou d’un jeune homme, persuadé que l’intelligence rend malheureux, de s’abrutir volontairement). Ici, pour son cinquième livre, nous voilà plongés dans une histoire étrange, poétique et loufoque, souvent drôle ; celle d’un jeune homme plaqué par une fille qu’il ne connaît pas et qui, par défi ou par instinct de survie, décidera de la reconquérir.
Mais rien de tout ça, bien sûr, ne va de soi. Virgile choisit d’abord d’ignorer ce mystérieux message, le considérant comme une farce ou une erreur. Mais la nouvelle de cette « rupture » se répand auprès de ses amis qui rivalisent alors de sollicitude à son égard, lui dont la vie sentimentale a toujours été jusqu’à ce jour une véritable Berezina. Une seule explication possible se fait alors jour dans son esprit, il est atteint d’une tumeur au cerveau et celle-ci grignote sa mémoire au point de lui avoir fait oublier Clara. Bien évidemment il aura vite la confirmation qu’il ne souffre d’aucune maladie incurable et il lui faudra donc explorer bien d’autres pistes (« Le mois d’octobre prenait un tour intéressant, Virgile avait échappé à la maladie et un mystère surgissait dans sa vie ») avant d’en avoir finalement le cœur net. Ou pas.
Dans ce roman où la fantaisie est très présente (les parents de Virgile sont saltimbanques dans un cirque itinérant, lui-même vit dans un hôtel de passe, sa meilleure amie, lesbienne, se lance dans les arts divinatoires…), l’humour pince-sans-rire récurrent (« Virgile avait été amoureux d’elle à son arrivée. Deux choses avaient arrêté ses élans : elle était sa supérieure et elle était insensible à son charme »), Martin Page déroule une histoire douce-amère aux allures de conte philosophique. Car cette fille dont il n’a pourtant aucun souvenir lui manque peu à peu et l’entraîne vers une réflexion plus profonde sur ses précédents échecs sentimentaux, et le sens de sa vie passée (« Tu es misanthrope, tu manques de confiance en toi, tu travailles dans la pub et tu vis dans un immeuble à putes. Normal que les femmes ne soient pas à l’aise »).
Ne vous attendez pas pour autant à une suite de rebondissements rocambolesques, Martin Page peinant quelque peu au final à maintenir le rythme de la mise en bouche sur 200 pages et ajoutant du coup de multiples circonvolutions au récit, de savoureuses digressions cependant, sur Paris, les rapports amoureux, la maladie, Hemingway et les McDo, l’« architecture éphémère » de la publicité, la destinée des éléphants et les enfants des autres. Sa drôlerie coutumière va alors se loger dans les épisodes les plus inattendus comme cette analogie entre les supermarchés et les rives du Gange à Bénarès ou le rapprochement entre le développement du tourisme et la multiplication des histoires sentimentales…
Mais au final, on retiendra que cette rupture virtuelle achèvera par remettre de l’ordre dans la vie de Virgile, ce garçon sans grand goût pour la normalité, allant même, peut-être, jusqu’à lui donner un sens. Ce n’est déjà pas si mal.




HÔTEL DE LAUSANNE, Thierry Dancourt
La Table Ronde, 174 p., 18 € (août 2008)
Par Thierry Richard


Thierry Dancourt a lu Modiano, c'est une évidence. Son premier roman, Hôtel de Lausanne, distille une atmosphère étrange, douce-amère, comme suspendue, qui évoque immanquablement l'auteur de La Place de l'Étoile.
Daniel Debaeker exerce le métier peu courant de chasseur d’objets rares pour de riches collectionneurs. Un matin venteux d’automne, il rencontre par hasard, sur le banc d’un cimetière, Christine Stretter, une jeune femme mystérieuse et fantasque. Immédiatement séduit, il la suit et pénètre peu à peu son univers, entre une mère disparue, un père collectionneur de mappemondes et un fiancé fou de cinéma, assistant réalisateur et chroniquement absent. Une étrange relation va alors se nouer entre les deux jeunes gens, une relation qui ne dit pas son nom et dont on comprendra
in fine qu'elle fait écho à des événements survenus il y a bien longtemps, une relation faite d’échappées successives dont les hôtels de Paris et de Province deviendront le théâtre intime. Une relation vécue comme une longue errance.
Car
Hôtel de Lausanne est un roman aux multiples vagabondages.
Errements entre les personnages, tout d’abord. Énigmatiques, passagers, ils recèlent tous leur part de mystère, un ancien professeur de danse habitué des bistrots, un mystérieux acheteur d'antiquités belge, une mère dont on ne parle pas, un inquiétant collectionneur, possesseur de fauteuils Royère et surveillé par la police marocaine, ainsi que toute une galerie de seconds plans, gardien d'hôtel, chauffeur de taxi, patronne de bar, remarquablement esquissés de quelques mots.
Promenade dans des paysages très soigneusement topographiés, ensuite. La géographie de Thierry Dancourt, très présente dans le livre, s’étend de Paris, avec ses larges avenues (toujours précisément nommées), ses immeubles bourgeois, ses jardins à l’abandon et ses cafés sans âge, à Casablanca avec son front de mer, son architecture coloniale et sa chaleur irrespirable, en passant par quelques villes de Province. Les deux protagonistes principaux entretenant par ailleurs une passion étonnante pour les voyages immobiles à travers les livres (
« Elle s’était étendue sur le lit, Blois, Ville royale à la main. Elle en lisait un passage à voix haute tandis que je regardais par la fenêtre. »)
Mais vagabondage des sentiments surtout, puisqu’une totale liberté, une insouciance absolue et presque désespérée semblent caractériser les rapports entre Daniel et Christine. Une Christine troublante, mal dans son époque, dont on ne comprend jamais vraiment toutes les attitudes. Un Daniel en demi-teinte, hésitant, fataliste, traînant tout un monde disparu avec lui (« 
Il s’était tiré une balle dans la bouche un an auparavant presque jour pour jour dans son appartement du Quai Voltaire. […] C’est à lui que je pensais, Henry de Montherlant, alors que nous suivions l’avenue Raymond-Poincaré, laissant derrière nous la rue Lauriston. »)
Ce premier roman dit la subtilité des sentiments, l’étrangeté des choses les plus banales, les liens invisibles et forts entre passé et présent. Il dit tout cela avec douceur et élégance. Une grande partie de son charme réside d’ailleurs dans l’atmosphère que Thierry Dancourt réussit à y installer, les vides laissés volontairement dans les caractères, les situations, les zones d'ombre cernant les événements, laissant ainsi libre cours à l'imagination du lecteur pour compléter le tableau et improviser ses propres harmonies sur la trame mélodique du récit lui-même.
Hôtel de Lausanne, qui a reçu en novembre dernier le Prix du Premier Roman 2008, est un livre fort réussi, évanescent, tout en creux, comme une brume de petit matin, une fumée de cigarette tenue par de longs doigts de femme aux ongles rouges. Une femme qui s’appellerait Christine Stretter.