DOCUMENTS
LES LOIS DE L’ÉCONOMIE, Tancrède Voituriez
Éditions Grasset, 201 p., 15 € (février 2010)
Christophe Mory

Cortès est un auteur dramatique à succès qui écrit une pièce sur la relation entre l’économiste Keynes et l’écrivain Virginia Woolf. Il vient d’acheter un appartement au troisième étage dans un immeuble où emménage une famille au cinquième (plus clair, donc, plus vaste, plus tout ce qu’on voudra). Julien, le père, est trader et la mère, Susanna, Italienne, trimballe son mal-être de mère-qui-craint-mal-faire entre son psy, une certaine nonchalance et les affectueuses pensées pour son père resté dans les Pouilles.
Bien évidemment, Cortès tombe amoureux de Susanna et va lui proposer un rôle dans sa pièce, précisément celui de l’auteur de Mrs Dalloway… Mais c’est plus fin que cela. L’histoire d’amour n’est qu’un élément ; les lois de l’économie régissent le monde et les destins personnels.
« La spéculation, cet art de créer de la richesse par anticipation » permet d’amasser des trésors, mêmes humains : « Les marchés financiers canalisent nos pulsions de mort et, ce faisant, créent de la richesse, peut-on rêver plus utile socialement et plus ingénieux ? » Et au moment où nous aimons montrer du doigt les traders qui reçoivent chaque année des bonus étourdissants, on est en droit de se demander si l’on doit « renoncer à créer des richesses sous prétexte qu’il y a des perdants ». Les lois sont implacables : on gagne, on perd. Tout se quantifie. Où est le mal à spéculer sur les matières premières dès lors que ça rapporte ? Tancrède Voituriez pousse le cynisme à nous le faire oublier.
De ce roman où s’épousent la tragédie et l’économie, le milieu du théâtre et celui de la finance, on sort un peu abasourdi, comme s’il était impossible désormais de croire en l’homme. On rit, on se régale de bien des détails savoureux, des observations fines ; on pleure aussi. On se crispe car la fin annoncée se révèle peu à peu pour marquer le lecteur durablement.
Julien s’est remis à lire : « Son imagination, longtemps comprimée par l’absence de lecture, s’empare du roman. » La nôtre aussi. Une réussite. ●
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LE RETOUR DU GÉNÉRAL, Benoît Duteurtre
Éditions Fayard, 219 p., 17,90 € (mars 2010)
Par Christophe Mory

Benoît Duteurtre est romancier, pamphlétaire, journaliste, critique… Ce qu’on appelle un homme de lettres qui s’empare d’un sujet parce qu’il l’obsède ou parce qu’il aime y traîner. Avatar de l’honnête homme du XVIIe siècle, l’homme de lettres est reconnu pour son équilibre et la façon qu’il a de regarder le monde et non pas de s’en emparer mais de le restituer pour qu’on y trouve des raisons d’y demeurer. Ces gens là, souvent rêveurs, parfois dandies, sont assurément à décorer, en tous cas à écouter et à lire. Benoît Duteurtre a traité de la cigarette, des embouteillages, des trains, des vacances, du passé qu’on refuse de respecter en restaurant les pierres et qui quitte le champ des aspirations, que sais-je encore. Écrivain de l’effondrement ? Du délitement, plutôt.
Las de notre pays qui sombre, il invoque le général De Gaulle non en nostalgique mais en intellectuel qui cherche dans le passé ce qui pourrait moins réenchanter l’avenir que l’encourager.
Au début de l’histoire, prétexte du roman, une nouvelle directive européenne interdit la mayonnaise qui ne soit pas réalisée selon les nouvelles normes d’hygiène ; « en rapprochant certains mots comme norme, directive et, plus encore, hygiène, cette arme faite pour balayer les vieux usages, sous prétexte de prévention des risques ». Autrement dit, c’est la fin de l’œuf mayonnaise, hors-d’œuvre entre tous dans nos habitudes alimentaires. Les nouvelles normes qui prolifèrent sur tous les sujets nous assomment-elles et sont-elles la source de la neurasthénie ambiante ? Le narrateur s’en défend : « Mais quelque chose me semblait plus déprimant encore que tout cela : l’idée d’être moi-même un absurde geignard en train de se lamenter sur la métamorphose des choses. » N’est-ce pas ridicule de se plaindre ? La presse internationale se moque des Français, « ce peuple ayant perdu toute influence, réduit à se mobiliser pour la défense d’un usage barbare comme l’abus de nourriture grasse ».
Et puis, un soir, les écrans de télévision se brouillent. On entend le générique de Radio Londres et on voit apparaître qui ? Je vous le demande : le Général De Gaulle him-self. Une première fois, une deuxième fois… Après tout, Jeanne Calmant mourut à 122 ans et il n’en a que 120. Il prend la parole et il appelle à la mobilisation de tous : « Dans cette nouvelle bataille, le rôle de la France sera primordial si nous montrons la voie à d’autres peuples foudroyés par le totalitarisme économique. » Le mot est dit. Nous sommes sous la coupe des puissances financières. Retour au politique obligatoire ! La liberté gaullienne engendre une liberté de ton ; non pas un retour sur soi, car le Général est profondément européen. Il s’agit de susciter « un formidable élan dans le pays pour en finir avec la politique de l’abandon, pour réveiller nos villes et nos campagnes, pour défendre notre industrie et notre culture ; pour que chaque coin de France possède sa ferme, son usine, ses artisans, ses commerces, comme chaque pays devrait en posséder… » On va arrêter, s’il vous plait, d’utiliser l’anglais comme langue diplomatique. L’Angleterre, en Europe, est un passager clandestin : elle profite de tout sans payer.
Le Général lutte et s’exprime librement : « Cet effondrement marquait l’aboutissement de quarante ans de mauvaise politique menée par les gouvernements de tous bords sous la bannière du renoncement – au moins de transformer une nation prospère en terre de désolation. » Il faut se rendre à l’évidence et enfin les journalistes rencontrent Charles De Gaulle (alors qu’on croyait à une imposture). Cela va loin : de nouvelles élections et voilà le Grand Charles affublé de tante Yvonne qui reprennent le chemin de l’Élysée ! Il développe un programme fascinant. J’en tire une seule réforme parmi les intelligentes : « Implantation d’un appartement social dans chaque immeuble d’habitation. » Voilà qui évite la ghettoïsation des pauvres… Tout est pertinent car le diagnostic est largement partagé.
Le pays, la France, ne serait-elle pas hypocondriaque comme le narrateur : cherchant à tout expliquer et s’abandonnant à une foultitude de consultations et de médicaments ? On écoute « mes analyses où le délire de persécution se donne des apparences logiques ». La Nouvelle révolution Française (NRF, joli clin d’œil à un des éditeurs de l’auteur) est en marche pour combien de temps ? Le monde saura la mâter, hélas.
Une dernière partie exprime le terrible constat d’une jeunesse qui ne croit plus en rien, qui ne sait à rien (Duteurtre use la langue et l’orthographe des SMS, c’est à hurler !). L’Éducation nationale, comme tous les services publics, est morte. Ah oui, on a voulu tout privatiser pour le meilleur confort du consommateur qui désormais pourra comparer. Un épisode fâcheux dans une cabine téléphonique confond le narrateur : « Une voix enregistrée m’annonça que je serais bientôt mis en contact avec une personne humaine, à condition de m’acquitter du coût du service : 1,35 euro plus 11 centimes la minute, soit 10 francs au minimum, c’est-à-dire vingt fois l’unité de base des anciens téléphoniques. » Voilà où nous en sommes. Nous le savons, nous nous en préoccupons. Mais quoi ?
Benoît Duteurtre se place ici entre le pamphlet et le roman. Il se partage entre l’envie de créer et celle d’en découdre ; et l’on pourra regretter qu’il ne choisisse pas d’emblée. Car le roman, jamais ne saura maquiller un pamphlet. Mais l’essentiel est ailleurs : le promeneur donne son regard. A-t-il traversé un cauchemar ? Ou le rêve d’une France comme celui d’une princesse endormie ? En tous cas, il aura secoué bien des idées reçues avec la sévère tendresse de l’homme de lettres. Le lire nous rassemble. ●
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LA HAVANE-BABYLONE, Amir Valle
traduit de l’espagnol par François Gaudry, Éditions Métailié, 336 p., 22 € (février 2010)
Par Adeline Bronner

La prostitution. Un sujet qui déchaine bien des passions et pas seulement celles de client(e)s. Le plus souvent, le débat se réduit à une guerre de tranchées entre partisans et opposants, entre défenseurs de la liberté de tapiner en toute liberté et défenseurs farouches des valeurs morales et religieuses. De ces débats ne sort pas grand-chose de bon, ni de particulièrement probant. On a un peu de mal à prendre au sérieux les filles branchouilles de la rive gauche quand elles viennent parler de « combat féministe » de ces glorieuses putains, et encore plus ces marchands de morale qui sont bien souvent clients occasionnels ou réguliers des bordels de la République. Un débat qui finalement n’a pas le moindre intérêt. Autrement passionnants, les témoignages des putains et ceux des écrivains. Grisélidis Réal a été une des premières à dire qu’être putain est un métier et qu’on peut y trouver du plaisir. L’écrivain américain, William T. Vollman, qu’on dit grand connaisseur, leur offrait un des plus beaux hommages avec le roman-fleuve intitulé Une famille royale. Avec cet essai remarquable, Amir Valle nous propose un voyage édifiant et effrayant au cœur de la prostitution cubaine, et le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’il va provoquer quelques hoquets.
Amir Valle est écrivain, journaliste et Cubain. De son goût pour le polar, on retrouve dans cet essai le sens de l’intrigue et de la présentation des personnages et des situations les plus dérangeantes. Le journaliste, lui, apporte le goût pour la précision historique et un talent certain pour faire parler les gens. Cet essai se construit à la fois comme une étude historique et sociologique, mais également comme un formidable recueil de témoignages : les cavaleuses et les maquereaux livrent ici leur quotidien et pertinent sur la société cubaine contemporaine, mais également sur la réalité du tourisme sexuel.
Des histoires simples où la morale bourgeoise ne trouve sans doute pas sa place, pas plus que la morale communiste d’ailleurs, mais après tout la vision du réel n’a jamais été très appréciée par le politique de quelque bord qu’il soit. Ce qui frappe en premier lieu, au-delà de la crudité des propos – comme quoi appeler un chat un chat dans nos sociétés si libérées n’est pas si simple –, est la grande simplicité avec laquelle les putains comme leurs macs parlent de leur métier, de la complexité des sociétés où les lois s’appliquent surtout envers les plus faibles et avec un arbitraire qui ne déparerait pas de l’Ancien Régime. Ces témoignages présentent une société cubaine profondément gangrénée par la prostitution et posant à bien des égards de nombreux problèmes sociaux et culturels, mais ils montrent également que la sexualité tarifée ne peut être simplement considérée comme une forme d’esclavage, sauf à considérer que toutes celles qui parlent de plaisir, de goût pour la chose et la multiplicité des partenaires sont des mythomanes ou des hystériques.
L’autre grand apport de ce livre est l’enquête historique qui montre à quel point l’esclavage a inscrit la prostitution dans les mœurs de l’île. Les blancs débarqués de leur monde bardé de morale chrétienne furent les premiers à se vautrer dans la fange avec ces « sauvages luxurieuses », transformant ce que Diderot définissait comme un respect de la morale naturelle en une nouvelle arme de domination et de destruction des sociétés en place. Lorsque l’île tomba sous la domination de Batista, la prostitution passa entre les mains expertes de la mafia et la réputation de Cuba se calcula en nombres de passes et de bordels dont le nombre culmina à plus de 1 400. La révolution cubaine ne mit pas fin à la prostitution malgré son interdiction officielle. Et lorsque les devises américaines et les touristes remirent les pieds sur l’île, la prostitution fit un retour tonitruant dans la réalité sociale cubaine. Prostitution multiforme, effrayante parfois, avec les enfants, les animaux, une belle réussite du capitalisme dans l’un des derniers bastions communistes : quelle que soit la demande, elle sera satisfaite pour le plus grand « plaisir » des milliers de touristes venus d’Europe d’abord, puis bien vite du reste du monde.
Si le livre d’Amir Valle propose un vaste échantillon de témoignages, il ne cache jamais qu’assumée ou pas, la prostitution reste une épine douloureuse dans la société cubaine. Entre Sade et Machiavel, l’île des délices sombre désormais dans une crapulerie sans nom. Une offre et une demande monstrueuses se rencontrent sous le regard complice des policiers et des édiles locaux. La corruption des mœurs conduit à une dépréciation de soi qui, à grande échelle, fragilise durablement une société. Car les prostitués, les cavaleuses sont souvent des filles qui ont une vie « normale » dans la journée, mais dont les salaires ne permettent en aucun cas de payer le nécessaire. Alors quand, en quelques heures, elles peuvent rapporter à leur famille de quoi vivre pendant plusieurs semaines, pourquoi hésiter ? Si, à Cuba, les filles ne sont pas soumises à la prostitution par « obligation », leur « choix » reste pourtant à questionner. Un livre brillant, dérangeant souvent, qui révèle un Cuba dont les tour-opérateurs ne parlent pas… ni les journalistes du Monde diplomatique. ●
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LA PANTHÈRE, Stéphanie des Horts
Éditions JC Lattès, 305 p., 18,50 € (février 2010)

Par Brigit Bontour
Moins connue que Gabrielle Chanel, Jeanne Toussaint vécut et régna à la même époque qu’elle et dans le même monde qu’elle. D’abord dans celui des demi-mondaines, ces femmes avec qui l’on se distrait mais que l’on n’épouse pas. Les conseils de famille chez les aristocrates au début du XXe siècle étaient impitoyables. Puis, quelques années plus tard, grâce à sa rencontre avec Louis Cartier, dans la planète luxe.
Louis Cartier l’aima, ne put convoler avec elle, mais lui offrit la direction de la joaillerie, lui apprit la magie de la création, lui donna le pouvoir de l’artiste. Elle en abusa. Elle la fille née pauvre en Belgique devient l’âme d’une des maisons les plus célèbres du monde où rois et maharadjahs venaient régulièrement acheter des merveilles à leurs femmes ou à leurs maîtresses. Jeanne croisa les figures marquantes du siècle : Claudel, Fitzgerald, Hemingway, Cocteau, Misia Sert, Stravinsky… et bien des têtes couronnées.
Comme Chanel, elle a le talent et le courage, la volonté de revanche aussi. Alors, elle crée un bestiaire fabuleux. Avec le dessinateur Peter Lemarchand, elle creuse l’idée de bijoux animaliers. Des félins souples, des oiseaux de paradis, des insectes, des chimères, des reptiles deviennent des broches, des bracelets, des boucles d’oreille. Plus tard, la célèbre panthère jaillira de l’imagination de Jeanne. La première sera dessinée à l’attention de la duchesse de Windsor, les suivantes déclinées selon le désir de ses illustres amateurs de bijoux.
Jeanne a le sens de la création et celui de la diplomatie commerciale : « entre nous, on ne parle pas d’argent », dit-elle en évoquant ses clients les plus fidèles qui, parfois, lui apportent une cassette de bijoux digne des mille et une nuits à retailler ou moderniser.
Elle a aussi l’amour du pays et résiste à sa façon : durant l’Occupation, elle ose mettre dans les huit vitrines de la boutique un oiseau bleu, blanc, rouge, derrière les barreaux d’une cage dorée. Les Allemands n’aiment pas, ils l’arrêtent. Chanel la sort de sa geôle.
Vérité historique ou imagination de la romancière ? Qu’importe, car dans ce roman nerveux, incisif, la grande et la petite histoire se mélangent. L’auteur fait passer tour à tour un souffle de profondeur et de légèreté, imagine un frère à sa Jeanne Toussaint qui, comme Chanel, était mystérieuse sur son passé. Qui, comme elle, travailla d’arrache-pied pour se sortir de sa condition et se découvrit au passage un talent hors pair.
Stéphanie des Horts, en mettant ce personnage original et attachant au premier plan, fait revivre une figure qui a illuminé de son éclat et de son énergie le XXe siècle. Jeanne Toussaint, cette femme de caractère, au cœur brisé par les hommes, préféra concevoir des bijoux plutôt qu’attendre de se les voir offrir en compensation d’une rupture. Elle avait compris que là étaient le pouvoir et la satisfaction.
Autant que dans le mariage auquel, en éternelle petite fille de sa génération, elle songea pourtant toute sa vie. ●
Par Christophe Mory
La Panthère est un de ces romans féminins qu’on le lâche pas. C’est l’histoire de Jeanne Toussaint, racontée par elle-même : Stéphanie des Horts utilise le Je-Narrateur et signe là un livre de pseudo confessions ou des pseudo-mémoires. Elle se glisse en tous cas dans la peau de son personnage, une héroïne du XXe siècle.
Jeanne Toussaint est née à Bruxelles, d’un père commerçant, d’une mère dentelière : sa sœur aînée, Charlotte, si aimée, fuit le foyer familial et part pour Paris. Jeanne veut la rejoindre. Le père est malade, la mère, femme glaçante et distante, s’associe à un Allemand qui devient son amant, prend de plus en plus de place dans la maison, jusqu’à abuser de la fillette. La rencontre d’un étudiant argenté et fantasque, Pierre de Quisonas, permet à Jeanne de quitter son pays et d’arriver à Paris. Elle y retrouve Charlotte, devenue « cocotte ». « Horizontale tu es, horizontale tu resteras ! » Vie frivole où l’on choisit les hommes pour leur train de vie, l’élégance et le bijou qu’ils offriront en cadeau de rupture. Un aviateur, Pierre Hély d’Oisel, entre dans la vie de Jeanne. Un autre Pierre, une autre promesse de mariage qui ne peut tenir. Jeanne est emmenée dans le monde, à l’opéra, dans les salons. La guerre de 14 lui enlève son baron. Elle rencontre alors son menton, Louis Cartier. Alors commence une collaboration splendide. Jeanne devient le bras droit du joaillier qui croit en son goût sûr. Les années 1920 rassemblent les talents, les élégances, les légèretés : « Les courtisanes de la Belle Époque sont devenues les aristocrates des Années folles. » « L’époque est audacieuse, on n’a pas peur d’oser, ni de choquer, tant mieux, ma quête d’innovation est permanente. »
La famille Cartier s’oppose au mariage de Louis et de Jeanne. Qu’importe, elle restera 13 rue de la Paix et insufflera son talent, elle qui ne sait pas dessiner mais transmettre son goût si sûr. C’est elle, la « Panthère » qui a pour devise « Marche ou crève », qui ne desserre pas les dents même devant l’officier allemand l’interrogeant au Majestic pendant l’Occupation. « La Panthère, le fauve qui va placer la maison Cartier au-delà de ses concurrents, lui offrir sa personnalité et l’inscrire dans l’éternité », c’est elle.
Stéphanie des Horts crée autour de la Panthère un tourbillon de personnalités et de personnages hauts en couleur. On croise Cocteau, Proust, l’abbé Mugnier, les frères Cartier, James de Rothschild, Maria Felix, Coco Chanel, l’amie de cœur de Jeanne, et tant d’autres. Ce ballet croise la ronde des bijoux : « Montures insolites, juxtaposition de pierres, saphirs jaunes et tourmalines, améthystes et coraux et puis des aigues-marines, des combinaisons comme on n’en a encore jamais vues. » On apprend que le célèbre flacon de parfum Chanel N°5 reprenait la forme des flasques de vodka des troupes russes. Géniale Coco comme le fut Jeanne Toussaint.
On suit ce singulier destin au long de ces trois cents pages envoutantes, félines, cruelles parfois, toujours tendues vers l’élégance ; une façon aussi de relire un siècle à travers l’histoire du luxe. ●
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CAMUS L’INTOUCHABLE !, Jean-Luc Moreau
Éditions Écriture-Neige, 258 p., 18,95 € (janvier 2010)
Par Valère-Marie Marchand

Tout ou presque a été dit sur Camus et l’on a fini par occulter – commémoration oblige – le caractère foncièrement contestataire et contesté de son œuvre. Grâce à Jean-Luc Moreau, voici un Camus moins idéalisé, plus partial que jamais, plus discutable aussi, plus vivant sans doute… Si chacun connaît la célèbre querelle qui l’opposa à Sartre, on a en revanche un peu trop tendance à oublier ses échanges souvent conflictuels avec André Breton, Roland Barthes, Raymond Guérin ou Georges Bataille. On est également enclin à ne voir en Camus que le pâle reflet de sa légende. En raison de sa mort prématurée, Camus bénéficierait-il d’une sorte d’immunité post-mortem ? Son attitude philosophique et littéraire a-t-elle toujours été conforme à sa présumée intégrité intellectuelle ? En bref, celui qu’on surnommait « le grand prêtre de la morale absolue », n’aurait-il pas eu, comme tout à chacun, ses défaillances et ses dérives ? C’est, en tout cas, la problématique soulevée avec courage par Jean-Luc Moreau. Camus « l’intouchable » fut, en son temps, notamment au moment de la publication de L’Homme révolté, attaqué pour sa manière de brouiller les pistes, ses argumentations à sens unique, ses références pas ou peu vérifiées, ses sources plus ou moins erronées, ses impasses dans le domaine poétique (quand il s’agit, par exemple, de Lautréamont) et philosophique. Dérangeant, cet essai l’est assurément. Car, bien au-delà du « cas Camus », c’est aussi sur nos modes de lecture, nos aveuglements respectifs ou nos amnésies culturelles, que nous incite à réfléchir Jean-Luc Moreau. N’aurions-nous pas perdu, avec l’uniformisation de la presse littéraire, le sens même de la réplique (voire de l’autocritique) ? Et quelle place occuperaient aujourd’hui ceux qui hier encore osaient attaquer au vitriol l’un des représentants les plus populaires de l’intelligentsia française ? Plus, en effet, on prend connaissance de cette contre-enquête, mieux on comprend que les droits de réponse jadis adressés à Camus n’auraient désormais pas ou peu de chance d’être publiés. Pire encore : il semblerait que le combat des idées ait cédé la place à une sorte de défaitisme ambiant, à un no man’s land intellectuel où le mot même de débat risque bel et bien de tomber aux oubliettes. Ce constat, si inquiétant soit-il, méritait vraiment d’être soulevé… C’est désormais chose faite, avec en plus, ce qui ne gâte rien, un réel regard critique. ●
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UTOPIES AMÉRICAINES, EXPÉRIENCES LIBERTAIRES DU XIXE SIÈCLE À NOS JOURS, Ronald Creagh
Éditions Agone, 397 p., 24 € (octobre 2009)
Stéphane Beau

Voilà un livre qui présente au moins deux grandes qualités. La première : rappeler à tous les anti-américanistes primaires (pléonasme ?) que les Américains ne sont pas tous de grosses brutes, gorgées de Coca-Cola, qui passent leur temps à tripoter leur flingue en regardant des débilités à la télévision ; la seconde : nous expliquer que l’utopie, finalement, ce n’est pas si… utopique que cela, et qu’en retroussant un peu nos manches nous avons les moyens, sinon de changer fondamentalement le système, du moins de lui opposer des alternatives concrètes et respectables.
Dans Utopies américaines, Ronald Creagh passe en revue toutes les principales tentatives de vie communautaire libertaire qui ont été expérimentées aux États-Unis de 1816 à nos jours. Premier constat : elles ont été nombreuses, et même si, dans la plupart des cas, leur existence a été brève, certaines ont survécu plusieurs décennies durant – voire existent encore. Second constat : elles n’ont pas été le fait de quelques farfelus en rupture de ban avec la société mais, dès les origines, elles s’appuient sur des convictions clairement exposées par des idéologues, des penseurs autochtones et autres militants qui n’ont aucunement à rougir face à leurs confrères européens. Certains de ces penseurs sont assez connus en France : c’est le cas de Thoreau par exemple ou d’Emma Goldman. D’autres, tout aussi importants, le sont moins : Amos Bronson Alcott par exemple, Benjamin Tucker, Josiah Warren, ou d’autres grandes femmes telles que Voltairine de Cleyre ou Margaret Fuller…
Car, ce que nous oublions trop souvent, c’est que les États-Unis n’ont pas attendu l’actuelle « Obama-mania » pour placer la question sociale au centre de leurs préoccupations sociales et politiques. La question des droits individuels, de la place de l’État, des libertés fondamentales en matière de croyance, de déplacements, de choix professionnel, etc., tout cela a été débattu là-bas avec une énergie et un dynamisme qui n’a même pas toujours eu son équivalent dans des pays tels que la France ou l’Angleterre. Rappelons-nous, par exemple, qu’au début du XXe siècle, le syndicaliste et socialiste Eugène Debs, alors incarcéré pour ses idées, faisait aux élections présidentielles des scores dont n’osent même pas rêver nos actuels représentants de l’aile gauche de la gauche ! Hélas, l’histoire est joueuse et ce qui reste aujourd’hui de plus visible de cette féconde période de combats pour les libertés individuelles, c’est… le libéralisme, avec tout ce qu’il a de plus mortifère. Ce qui ne nous interdit pas de nous rappeler que le libéralisme, avant de devenir un principe d’aliénation, était supposé être un principe d’émancipation…
Mais malgré tout, il convient de rester réaliste : si toutes ces expériences d’utopies mises en acte sont éminemment sympathiques, si certaines d’entre elles ont démontré qu’elles étaient parfaitement viables et durables, ce qui ressort quand même de tout cela, en négatif, c’est que ces expériences ont toujours été minoritaires et qu’elles ont toujours dû se battre durement pour survivre dans le magma humain environnant. Ce qui éclate désespérément, à la lecture de Ronald Creagh, c’est qu’il n’y a rien de moins naturel, finalement, que la vie naturelle !
C’est ainsi que la plupart des communautés présentées dans le livre de Ronald Creagh ont fini par fermer leurs portes. Certaines en raison des pressions exercées par le monde extérieur (expropriation, conditions climatiques difficiles…), mais beaucoup, aussi, ce qui est plus embêtant, en raison de problèmes internes : mésententes, conflits d’intérêts, irrespect des règles tacites ou formelles… Car l’Homme, on a beau dire, reste quand même un drôle d’animal, aussi doué pour la construction que pour la destruction !
Le problème, c’est peut-être que l’utopie, que l’auteur définit très judicieusement comme étant « une ouverture à des alternatives inattendues », est avant tout, comme il le précise également quelques lignes plus loin, une affaire d’« audace ». Et l’audace, c’est bien joli quand il s’agit de s’en servir pour spolier les biens d’autrui ou s’enrichir au-delà de toute mesure, mais quand cette audace doit déboucher sur l’altruisme, le partage, l’effort gratuit, c’est une autre histoire…
Sans compter que le modernisme et le confort, auxquels nous nous sommes habitués, constituent des freins de plus en plus importants aux velléités de retour à une vie plus saine, plus naturelle, débarrassée du superflu… Déjà en 1800, quand les utopistes invitaient leurs concitoyens à venir les rejoindre dans leurs communautés, à renouer avec le travail manuel et à vivre frugalement, ils ne convainquaient que peu d’adeptes, alors que le mode de vie qu’ils préconisaient ne différait finalement que très peu de celui de ceux qu’ils interpellaient. Mais aujourd’hui ? Comme le note très bien l’auteur, « l’Occidental moderne ne supporte guère de vivre avec une dent cariée ou de perdre, faute de soins, un être chéri ».
L’utopie n’est pas un vain combat. C’est sans doute même un combat essentiel. Aujourd’hui comme hier. Mais ce n’est pas, et ce ne sera jamais, hélas, le combat de tous les hommes. Le modèle communautaire, tel que présenté dans ce volume des Utopies américaines, avec ses forces et ses faiblesses, ne sera jamais un modèle global, un projet de vie généralisable à tous les hommes. Par contre, ces expériences, heureusement peut-être pour l’humanité, se renouvelleront toujours et se développeront sans fin.
Il existera toujours des individus qui refuseront de se plier aux règles sociales et économiques, aux morales mensongères et utilitaristes, des hommes et des femmes qui refuseront d’être des loups parmi les loups et qui continueront, par l’exemple concret de leur vie « en dehors », de renvoyer à la face du monde l’image de la folie des hommes… Ces hommes et ces femmes seront traités de tous les noms : anarchistes, rebelles, déviants, criminels, dégénérés… peu importe… car ils savent bien, ces « porteurs de torches » (pour reprendre le titre d’un très beau roman de Bernard Lazare) que, même s’ils sont l’objet de mille critiques, ce sont eux qui, au final, permettront à la « lumière » de ne pas s’éteindre définitivement au sein de l’humanité ! ●
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LETTRES D’UN AMOUR DÉFUNT. Correspondance 1929-1944, Pierre Drieu la Rochelle & Victoria Ocampo,
édition établie par Julien Hervier, Bartillat, 240 p., 25 € (octobre 2009)
Par Christopher Gérard

« Deux enfants fascinés et perdus » : c’est ainsi que Drieu décrit le couple éphémère qu’il forme avec la splendide Victoria Ocampo, rencontrée le 7 février 1929. « L’abbesse et le baladin » convient aussi : la brillantissime femme de lettres, qui inspira la passion à Ortega y Gasset et à Keyserling, et le dandy hanté par la décadence, tous deux « païens mystiques privés de catacombes et de Dieu ». Malgré le départ de Victoria pour son Argentine natale, où elle jouera un rôle de premier plan, les anciens amants continuent de s’écrire jusqu’à la fin, jusqu’à la mort volontaire de Drieu le 15 mars 1945. C’est leur correspondance croisée que nous présente de façon exemplaire Julien Hervier, auteur e. a. d’une somme sur Drieu et Jünger. D’un côté, la grande dame, polyglotte (non dénuée de snobisme) ; de l’autre, le séducteur grognon qui entend verser et son encre et son sang (« L’encre pour moi est une liqueur magique qui m’isole »). Victoria observe son ancien amant avec tendresse et lucidité, fidélité aussi malgré leurs désaccords politiques : quand Drieu s’enthousiasme – mais y croit-il vraiment ? - pour un socialisme fasciste imaginaire, Victoria lui rétorque : « tu perds la tête, Pierrot ». Elle comprend que ce qui obsède Drieu le réfractaire, c’est de se jeter dans la mêlée au nom d’une idéologie sur laquelle il ne se fait pas la moindre illusion (« Le nationalisme bassement démocratique qui ronge tous les pays devient la plaie de notre civilisation » ou « La vieille Europe a soif de boire son propre vieux sang », « Pauvre Europe, (…) prête à se fracasser la tête au son des tambours »). Lisant leurs lettres, on assiste à la genèse d’oeuvres majeures de l’écrivain, comme Rêveuse bourgeoisie. Mais aussi à la plongée de Drieu dans le nihilisme, tempérée par le recours aux mythes archaïques et sauvée par sa réelle noblesse, car l’homme fut un preux. Un preux attaché à se dénigrer : sans coeur, mufle (ce qui n’est pas entièrement faux), paresseux (idem), etc. Mieux : « Un prophète aux couilles rongées par les fourmis. » Qui fait mieux dans le masochisme ?
La lecture de cette correspondance bouleverse aussi par la tendresse des amoureux, maladroite chez Drieu, sororale chez Ocampo. ●
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À MES PROCHAINS. Lettres 1943-1984, Antoine Blondin
Éditions La Table Ronde, 218 p., 20 € (octobre 2009)
Par Marc Alpozzo

Inimitable Blondin ! Jusque dans sa correspondance la plus simple, la plus courte, on retrouve l’efficacité de son style, ses plus simples jaillissements de la langue. On connait bien sûr l’auteur d’Un signe en hiver pour ses bons mots, son ton souvent léger, la force tragique de ses romans, de ses nouvelles ou de ses scénarios. Le voilà maintenant présenté dans sa version d’épistolier.
Cent trente sept lettres, cinq correspondances, quelques grivoiseries, et surtout, un ton qui prend très souvent celui de l’angoissé, de l’homme qui doute. À mes prochains : autant de proches, autant d’intimes qu’il aimait aimer ; autant d’êtres chers qu’il désirait avoir physiquement auprès de lui. Ses parents, à qui il écrit cette première lettre pleine de tendresse et de reconnaissance, dont les premières lignes sont ainsi écrites : « Si mon exil dure assez longtemps pour faire de moi un homme, je veux que vous sachiez combien fut merveilleuse l’enfance que vous m’avez faite. » Parents chéris à qui il ne manque pas d’écrire régulièrement de ses années de S.T.O. jusqu’à son retour d’Allemagne. Son ami Roland, qu’il appelle affectueusement « Mon petit Roland », et auquel il confesse ses doutes les plus sévères : « Le grand air, la solitude, la mer, toutes ces denrées subtiles retrouvées, si elles m’arment pour notre hiver n’assaisonnent guère le mauvais ragoût que je m’évertue à grand-peine à mijoter : je porte un mauvais sujet et un livre régressif. Cela m’écœure sans arriver à m’angoisser. J’ai envie d’en changer pour une petite histoire en forme de longue nouvelle filée. » Ou Roger Nimier, une autre de ses fortes amitiés, auquel il se confie sans fard, homme avec lequel il noue une relation suffisamment intime pour lui avouer, par exemple, à propos de son roman en cours : « J’irai ensuite me cacher pour finir ma connerie très affligeante. » À Michel Déon, ce prochain, pétrie de doutes lui aussi, et qu’il rassure : « Où tu as tort, c’est de penser que ton roman est rate. Tous nos romans sont ratés, pour nous ; peut-être pas pour les autres. »
À mes prochains porte donc un titre qui en dit long sur ses relations épistolaires entretenues de manière très irrégulières certes, mais fidèlement, tout au long de quarante longues années avec ceux dont il partageait la vie et, sans qui, il n’aurait pu aller jusqu’au bout de la sienne.
Que ce soit ses lettres longues ou la moindre carte postale, voilà qu’il nous apparait qu’Antoine Blondin n’écrivait jamais à la légère. Quarante années de correspondances sont ainsi reprises ici ; peu de lettres en somme, une quantité qui rejoint la minceur d’une œuvre pourtant forte, colorée, à l’image d’une vie, difficile souvent, mais pleine de grivoiseries, se partageant entre tours de France, voyages, mais aussi la difficulté d’écrire ; sans oublier bien sûr ses « prochains » : autant de visages, autant de figures qui colorent le paysage littéraire, qui occupent sa vie et sa pensée ; le destin d’un homme joyeux et vagabond à l’extérieur, mais pétri à l’intérieur d’une angoisse existentielle, de doutes profonds qui gravent une vie. C’est d’ailleurs à sa mère, en 1943, qu’il écrit ces quelques lignes : « Spirituellement, l’ascendant progressif que je prends sur mes camarades de chambre m’est un réconfort puissant. Je cherchais un sens profond à ma présence ici, je l’ai trouvé. Elle doit être celle d’un pitre et celle d’un chef. » Voilà qui est dit ! Ces correspondances sont ainsi l’expression de la vie d’un singe en plein hiver, parfois dégouté d’écrire, jamais d’aimer, jouant les bohèmes, les insouciants, et qui a fini par accepter son image de joyeux drille, de poète ami de la bouteille et de la fête. Ces quelques lettres, ces quelques cartes postales sont précieuses pour les amateurs de Blondin : elles nous dévoilent un tout autre personnage que celui que l’on croyait connaître jusqu’ici. Celui d’un homme prenant ses responsabilités de fils et de Français ; celui d’un homme obsédé par son passé, le sens de sa vie, le sens de la famille et de l’amitié fraternelle. C’est le portrait d’un homme qu’il nous dessine, dans ses lettres ou cartes postales parfois reproduites dans ces pages, selon un graphisme rond, dont la particularité essentielle, exquise, était de ressembler à celle d’un enfant, caractéristique d’un Blondin qui semblait avoir du mal à assumer sa condition d’adulte. Un adulte en proie au difficile métier de vivre, souvent insatisfait ; occupé autant par l’écriture que par ses prochains, conscient du désordre dans lequel il se débattait, et se demandant sans cesse ce que la vie avait fait de lui. Autant baladin qu’écrivain pris de doutes, c’est surtout l’âme d’un poète que la vie n’épargne pas toujours qui s’exprime silencieusement dans cette correspondance, dont la densité n’a d’égale que la minceur. ●
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GALAFIEU, Henry Fèvre
Éditions Ressouvenances, 20 € (juillet 2009)
Par Stéphane Beau

On me reproche parfois d’accorder trop d’importance aux rééditions et aux « exhumations » de vieux textes épuisés et d’auteurs oubliés. N’y a-t-il pas assez de nouveaux livres qui paraissent tous les ans, m’explique-t-on, écrits par des auteurs contemporains et bien vivants ? Pourquoi perdre ainsi son temps à farfouiller dans les bacs les plus poussiéreux des bouquinistes, à rechercher des volumes dont plus personne ne se souvient ? Le plus amusant, c’est que ceux qui me tiennent ces propos m’avouent généralement, en parallèle, et sans aucune impression de contradiction, que leur auteur de chevet s’appelle Nietzsche, Zola ou Proust, bref, des p’tits jeunes qui viennent juste de publier leur premier roman…
Ce type de discours perplexe à l’égard des rééditions n’est pas méchant, certes, mais il est beaucoup moins anodin qu’il n’y paraît. Car il témoigne très clairement de la manière dont les logiques de consommation et de mode viennent parasiter le champ littéraire. À partir de quand un livre n’est-il plus digne d’être lu ? Doit-on apposer au dos de chaque publication, entre le code-barres et l’ISBN, une date de péremption, comme sur les produits surgelés ou sur les yaourts : « à lire avant le… » ?
Et depuis quand l’idée de « nouveauté » a-t-elle quelque chose à voir avec celle d’« actualité » ? Pourquoi l’histoire littéraire devrait-elle se résumer à quelques grands classiques, accrédités comme tels par l’usage, aux dépens de tous les autres oubliés de la plume ? Combien de livres « neufs » paraissent chaque année qui ne nous apprennent rien de nouveau sur la nature humaine ni sur le monde qui nous entoure ? Et combien de vieux bouquins dédaignés dont nous n’avons même pas fini d’exploiter les richesses ?
La réédition de Galafieu par les éditions Ressouvenances, spécialisées dans la réimpression de fac-similés d’époque, vient illustrer de manière idéale les propos tenus ci-dessus. Qui se souvient en effet, aujourd’hui, d’Henry Fèvre (1864-1937), rejeton méconnu du naturalisme et de l’anarchisme, fils spirituel de Lucien Descaves et de Georges Darien ? Qui se souvient de ses livres ? Quasiment personne. Pourquoi lui redonner la parole, alors ? Pourquoi ? Mais parce que comme l’explique très bien Caroline Granier – qui a également publié chez le même éditeur, en 2008, Les Briseurs de formules. Les écrivains anarchistes en France à la fin du XIXe siècle – dans sa préface, le personnage de Galafieu représente encore aujourd’hui « l’archétype du révolté », archétype que l’on peut sans difficulté transposer au XXIe siècle : « À notre époque, Galafieu serait probablement un déserteur du travail, objecteur de croissance, refusant tout revenu minimum d’insertion et fraudant dans les transports en commun… jusqu’à ce qu’une armée de C.R.S. vienne le débusquer et que les juges l’accusent d’un quelconque attentat à l’ordre public. »
Qui est Galafieu, le héros du roman ? Un jeune homme normal, qui, une fois la porte du lycée claquée et sa période de volontariat terminée, se retrouve avec son destin en main. L’avenir qui semblait devoir lui être favorable s’assombrit soudain : le petit capital sur les rentes duquel il comptait bien se reposer a été englouti dans la faillite de son frère. Le voilà obligé de trouver dans le monde une place qui lui permette de survivre.
Cette place, Adrien Galafieu ne la trouvera pas. Il n’est pas plus bête qu’un autre pourtant, pas particulièrement méchant ni malhonnête, mais l’adaptation avec la société ne se fait pas. Très vite, il comprend que « pour être heureux, il faut trop d’effort ou trop d’adresse » car « on n’est pas heureux comme ça, naturellement ». Il devine avec beaucoup de lucidité le complexe fonctionnement des rouages de la réalité sociale, mais il est incapable « de se mettre au ton des autres, cynique avec les cyniques, voleur chez les voleurs, guetter les affaires et faire sa pelote sans scrupule, bandit s’il le fallait, sauvage si on voulait, cannibale au besoin… Et n’est-ce pas toujours ça en somme, sous une forme ou sous une autre, rixe de brutes ou partie d’échecs de malins, au coin d’un bois ou d’une Bourse, l’homicide, l’imbécile lutte des hommes pour vivre ? »
Cette lutte pour la vie, Galafieu ne parvient pas à la mener à bien. De déconvenue en déconvenue, d’échec en échec, il dégringole inexorablement toutes les marches de l’échelle sociale. Privé de tout, sans espoir, vêtu de guenilles, il finit par craquer et, dans un accès de rage destructrice, à planter son couteau dans la gorge d’un passant en hurlant : « Vive l’anarchie ! »
Certains critiques n’ont vu, dans les déboires de Galafieu, que les aléas de la vie d’un « raté ». C’est une grave erreur : Galafieu n’est pas un raté, bien au contraire : c’est un héros tragique, une pauvre victime d’un système qui, sous couvert de légalisme de morale et de raison, sait parfaitement se débarrasser de ceux qui rechignent quelque peu à rentrer dans les rangs. Il n’y a guère d’alternative : soit on joue le jeu, soit on quitte le jeu. Galafieu n’a pas pu (ou su, ou voulu, peu importe en fait) jouer le jeu : il doit disparaître. Quasi lynché par la foule en colère, à la fin du livre, le lecteur ne se fait aucune illusion : s’il se remet des coups reçus, il finira guillotiné ou emprisonné à perpétuité. Le monde n’entendra plus parler de lui comme l’écrit très bien Henry Fèvre dans les ultimes et inaltérables lignes du roman : « L’homme sombré, la chose s’efface. À peine un léger remous sur la surface sociale. C’est comme si rien ne s’était passé. » ●
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DANS LA PEAU D’UN ÉVÊQUE, Pietro de Pauli
Éditions Plon, 291 p., 19,90 € (septembre 2009)
Par Christophe Mory

Après La Confession de Castel Gandolfo (Plon, 2008), Pietro de Pauli, pseudonyme d’un mystérieux auteur qui se cache pour s’assurer une complète liberté de parole et d’écriture, signe ce « récit » pour le moins décapant. Son héros-narrateur, Marc Belhomme, qu’on avait connu dans 38 ans, célibataire et curé de campagne (Plon, 2006), est devenu évêque d’un petit diocèse rural. Il a 53 ans quand commence ce « journal » d’un évêque de campagne, qu’il va poursuivre pendant quatre mois.
Bernanos avait prévenu : « Ma paroisse est dévorée par l’ennui, voilà le mot. Comme tant d’autres paroisses ! » C’était en 1936. Soixante-dix ans plus tard, ce livre en fait écho.
Évêque, Marc est passé de l’autre côté de la hiérarchie ; il accepte timidement de succéder aux apôtres, il endosse la responsabilité ecclésiale. Courageux, intelligent, homme de foi et de prière, il raconte. Son témoignage est déclenché par une probable tumeur au cerveau qu’on a du mal à diagnostiquer, et qui pousse à l’urgence.
Que faire dans le diocèse quand l’Église coule ! Manque de vocations, vieillissement des prêtres, montée de la tradition, incompréhension du Vatican (l’Église souffrirait-elle elle-même d’une tumeur au cerveau ?), peur des évêques rassemblés à Lourdes… Le diagnostic est effrayant : on ne sait pas ce qui est pire d’une tumeur au cerveau de l’homme qui parle ou de l’Église qui se tait.
« Parfois, je me demande si l’Église n’est pas malade de la maladie de ses prêtres, de ses évêques, de son pape : la solitude […] La solitude devient un soliloque stérile qui éteint la capacité de dialogue, qui rend insupportable la contradiction […] Oui, l’Église est malade de son long soliloque, de sa solitude choisie, de son superbe isolement. » Et plus loin, il s’interroge : « Comment une religion de la communion engendre-t-elle tant de solitude ? »
Le malaise concerne tout le monde. Marc, Mgr Belhomme, est pris dans les secousses provoquées par la levée d’excommunication des quatre évêques intégristes, par l’affaire Williamson, par le viol et l’avortement de la fillette de Recife, par le buzz autour de la déclaration pontificale sur le préservatif… Il doit s’expliquer devant les curés, les paroissiens, les dames-cathé : « Une petite dame, toute menue, avec un filet de voix très doux, dit : "Sur les chambres à gaz, on peut s’expliquer, dire que c’est Williamson, mais le plus difficile, c’est quand les gens demandent pourquoi les divorcés, eux, sont toujours excommuniés." Là, c’est le déferlement, elles parlent toutes en même temps. » La question des divorcés-remariés revient fréquemment dans le récit. Mgr Marc Belhomme y est confronté : « Je crois que nous, les responsables de l’Église catholique, sommes dans l’impasse. » Et il reprend la formule du père Yves Congar : « On peut condamner une solution mais pas un problème. » Une justification jamais ne saurait faire jugement. Or, il s’agit bien de cela. Belhomme constate que l’Église se ferme sur elle-même à tous les niveaux.
Le Pape ? D’abord, Marc est clair : « Critiquer le Pape, ce n’est pas blasphémer. » Et, il faut bien le dire, l’erreur de casting est là : « Après tout, les vrais responsables de ce fiasco sont les cardinaux qui, à la mort de Jean-Paul II, ont cru pouvoir se défiler. Ils ont évité de se poser les vraies questions sur l’avenir de l’Église et l’annonce de l’Évangile aux hommes et aux femmes de ce temps. Ils ont élu un "pape de transition", en se disant que cela leur donnerait le temps de voir. Et on voit ce qu’on voit ! »
Les évêques ? Depuis qu’il en est, il peut mieux observer : « Au fond, la grande peur des évêques, c’est la disparition du catholicisme. Ce n’est jamais exprimé aussi clairement, mais c’est la croix qu’ils portent, la terreur qui est au fond du cœur. Et il faut bien avouer qu’il y a de quoi. […] La réalité terrible, c’est que tout manque, les chrétiens, les prêtres, les moyens matériels et financiers. Mais ce qui manque par-dessus tout, c’est le désir, l’élan, tout simplement l’Espérance. »
Les prêtres ? « Les populations qui traditionnellement "donnaient" des prêtres, c’est-à-dire les familles rurales nombreuses, ont disparu. Elles donnaient d’excellents curés de campagne. Aujourd’hui, la plupart des jeunes prêtres sont issus de familles bourgeoises traditionnelles. Et ça n’est pas sans poser de problèmes… Dans mon diocèse d’origine, j’ai vu ordonner ces dix dernières années de jeunes gens issus de ces familles-là. Ils sont très pieux et très obéissants, du moins en apparence. Quand on y regarde de plus près, ils obéissent davantage aux codes culturels de leur milieu qu’à l’esprit de l’Évangile. » Est-ce un problème de formation ? Belhomme-de-Pauli se demande : « Doit-on enraciner chez les jeunes séminaristes une vie spirituelle proche de la vie religieuse, au risque de les couper de la réalité, ou doit-on les plonger rapidement dans l’apprentissage des paroisses ? » Or, « sur la question des séminaires, chaque évêque veut être maître chez lui ».
Comment rassembler un peuple quand tout tend à le diviser davantage ?
Dans la peau d’un évêque dit tout haut ce que de plus en plus de chrétiens pensent tout bas. « Cette crise couve depuis des décennies, peut-être des siècles, et elle s’amplifie parce que l’histoire s’accélère. »
Le livre serait nauséabond si les observations de Marc Belhomme ne venaient pas non d’une désillusion mais d’une foi profonde. Face à la mort probable, on le voit prier, se réjouir du fond du cœur d’une ordination, croire de toutes ses forces en la bonne nouvelle : « L’Évangile porte des fruits chaque fois qu’un malade est visité, chaque fois qu’un pauvre est regardé comme un frère, chaque fois qu’un pécheur est pardonné, chaque fois que des ennemis se réconcilient, chaque fois qu’un être humain désire le bien et le bonheur d’un autre avant son propre bonheur, chaque fois qu’un humain qui souffre trouve un autre humain pour lui tenir la main. » On le voit dire sa messe comme si elle était sa première ou sa toute dernière messe, on sent battre son âme pauvre, chahutée, mais toujours ferme et belle. A-t-il de l’Espérance ? Ce livre exhorte l’Église à appliquer enfin le Concile Vatican II, Concile « plus important que celui de Nicée », avait dit Paul VI. Pietro de Pauli exhorte les théologiens à travailler non plus pour valider le passé pour prospecter dans l’avenir, pour s’appuyer sur la parole de Dieu. « Nous acceptons que Dieu nous juge, mais pas que Dieu nous pardonne », écrit-il.
Livre électrochoc, certes, mais livre écrit avec ce bon sens de qui veut accoucher d’une Église renouvelée par la foi et par l’Esprit ; de qui veut rassembler tous les enfants d’un même Père pour que l’Évangile ne soit pas qu’un texte ni l’Église qu’une institution. À lire d’urgence. ●
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LE LIVRE D’UN HOMME SEUL, Gao Xingjian
Éditions Points, 560 p., 8 € (janvier 2008)
Par Tang Yi-Long

Gao Xingjian n’est pas un héros. Il n’est pas un martyr. Il n’a jamais prétendu l’être. Il est un survivant. Il a vécu la révolution culturelle. Il a adhéré au parti. Il a probablement, comme d’autres, tenu à son heure le rôle d’accusateur dans des assemblées populaires. Ce n’est pas un reproche : il est difficile de faire reproche à un homme honnête d’une réalité à laquelle toute une génération chinoise n’a pas pu échapper, parce qu’il était impossible de se soustraire à cet univers pris de folie… et c’est bien là le principe de tous les totalitarismes, militaires ou populaires, quelle que soit l’idéologie dont ils se réclament.
Gao Xingjian n’est pas un héros, c’est un écrivain. Un grand, et la lecture de ce Livre d’un homme seul l’égratigne lui-même, lorsqu’on connaît suffisamment les périodes dont il parle pour suivre, dans les creux et les reliefs du récit, les faiblesses qu’il ne s’ingénie pas à cacher. C’est le livre, sans mensonge et peut-être sans trop d’omissions, d’un homme qui à du apprendre à mentir pour avoir ne serait-ce qu’une chance de survivre dans un monde où il n’y avait pas de place pour l’homme, où ne restaient que des insectes pris au piège d’une fourmilière infernale.
Gao raconte, narrateur-auteur, narrateur distancié, s’apostrophe lui-même en passant du « il » au « tu ». L’auteur sait qu’il n’était qu’un homme, tentant seulement de ne pas être le prochain insecte écrasé. Et Gao parvient, chose rare pour tout récit autobiographique, à ne pas compromettre la vérité de son œuvre en tentant d’en gommer ses lâchetés, lorsqu’il agit ou n’agit pas, paralysé par les mêmes peurs que les autres.
Il était presque impossible pendant ces années d’échapper aux embrigadements – pas forcément par conviction mais ne serait-ce que pour survivre. À lire ce livre largement autobiographique, Gao semble reconnaître avoir été lui aussi, à certaines heures, à la tête, même à un niveau modeste, de l’une ou l’autre des nombreuses factions qui se sont succédé – une des factions qui monta puis chuta avant que ses membres survivants, avec d’autres, soient réhabilités après la chute de la Bande des Quatre, de l’épouse de Mao, et la fin de la révolution culturelle.
L’homme a été membre du Parti communiste jusqu’à ce que, réfugié en France, il obtienne la nationalité française et s’en sépare (ou en soit rejeté) après une pièce de théâtre de plus sur les opposants fuyant la répression de l’après Tien-An-Men (Les Fugitifs).
Qu’importe. J’ignore si en choisissant Gao Xingjian pour Nobel, en 2000, les jurés voulaient récompenser un homme pour un magistère moral. J’espère que ce n’est pas le cas, car construire la reconnaissance littéraire sur un fondement bien-pensant, c’est biaiser toute l’œuvre de vérité qui est au cœur de l’écriture.
Je ne parle pas d’une quelconque Vérité absolue. Elle serait vaine. Mais de la capacité pour un écrivain de produire quelque chose qui soit vrai au sens littéraire, qui soit une vérité donnée au lecteur d’une façon honnête, sans subterfuge, sans la volonté de démonstration qui ne doit appartenir qu’à l’essai. Gao Xingjian offre cette vérité-là, celle qu’il a traversée, sans la maquiller.
Ce livre l’a certainement rendu encore plus indésirable en Chine qu’il ne l’était déjà. Pourtant, pour qui connaît la liberté relative qui existe aujourd’hui en Chine, ce livre qui montre ce qu’était le communisme chinois au pire des années 1960 et au début des années 1970 pourrait tout autant servir de pierre de touche pour mesurer le chemin parcouru. Le régime chinois, aujourd’hui, ne tolère certes pas encore la liberté politique, mais permet à sa population de vivre sans terreur. La différence est immense.
Moins connu que La Montagne de l’Âme du même auteur, ce Livre d’un homme seul est un témoignage d’une efficacité redoutable sur la période de la Révolution culturelle, suivant la trace d’un personnage pris dans l’engrenage de luttes où personne ne peut être exempt de la crainte de tomber. Le plus innocent des actes peut devenir le motif d’une dénonciation ultérieure. Le voisin ou l’épouse peut devenir la personne qui vous accusera. Rien de théorique dans cette affirmation. L’Homme seul qui écrit ce livre le vivra.
Ce n’est pas le premier témoignage des vicissitudes des années noires de la lutte des classes. Un courant littéraire entier s’est construit en Chine dans les années 1980 et 1990 sur le témoignage des souffrances endurées pendant ces périodes, sous le nom de littérature des cicatrices. Mais Le Livre d’un homme seul a une puissance qui lui est propre, peut-être parce que, plus que d’autres qui racontent le sort d’un individu ou d’une famille, il parle à travers l’expérience d’un système. Un système qui a engouffré et tient prisonniers ceux-là mêmes qui croyaient le guider.
Peu soucieux de s’engager, comme ses personnages féminins le lui reprochent, Gao Xingjian cherche seulement la possibilité de vivre et ne prend pas la posture du héros. Il fait beaucoup plus : il porte témoignage d’une véritable voix littéraire. Son humanisme aux ambitions modestes, réponse aux erreurs d’un XXe siècle qui a trop cru que le monde pouvait se forger sur des livres ou des idées, demande que la possibilité soit accordée à l’individu de ne pas hurler les mêmes slogans que son voisin, d’au moins se taire, voire d’écrire. ●
> À lire, le discours de réception au Prix Nobel de Littérature de Gao Xingjian : La Raison d’être de la littérature.
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COCTEAU-MARAIS, LES AMANTS TERRIBLES
Bertrand Meyer-Stabley, Éditions Pygmalion, 233 p., 20 € (septembre 2009)
Par Christophe Mory

« Les deux noms sont indissociables », prévient Bertrand Meyer-Stabley. Un même prénom, Jean, que garde Cocteau ; Marais répondant au diminutif de Jeannot. Ils forment « le couple mythique gay de la beauté et de la poésie ».
Marais a un destin singulier. Sa mère s’absente souvent, dit être en voyage. En réalité, elle séjourne régulièrement en prison pour cleptomanie. Le jeune garçon aurait pu être un voyou, lui-même menteur, voleur… Il voulait faire du cinéma, jouer au théâtre. À force de culot, il rencontre Marcel l’Herbier et obtient quelques rôles de figuration. Il veut être la doublure de Jean-Pierre Aumont dans une pièce du poète-dandy en vue : Jean Cocteau. En 1937, il joue le chœur dans Oedipe-Roi et retrouve Cocteau à l’Hôtel de Castille (37 rue Cambon, Coco Chanel paie les factures…) qui le reçoit en peignoir, fumant de l’opium, qui lu lit un acte de sa prochaine pièce et termine par « revenez la semaine prochaine, je suis fatigué ». Enfin, après deux mois, l’écrivain avoue : « Catastrophe, je suis amoureux de vous. » Marais est arriviste, d’une beauté à couper le souffle, d’une immense gentillesse, d’un sourire d’ange. Il écrira plus tard : « Les éloges de mon physique me servirent à comprendre qu’il fallait le combattre et ne pas profiter de lui. Je résolus de travailler aussi dur que si mon physique me desservait et qu’il me fallait acquérir le talent qui le remplace. » Il « va se dévouer corps et âme à rendre au poète son amour ».
Cocteau est alors un personnage unique dans le monde artistique parisien.
Une des réussites de ce livre est la peinture de ce milieu théâtral de l’avant-guerre. On y croise Jouvet, Madeleine Ozeray, Gabrielle Dorziat… on assiste au triomphe des Parents terribles sur la scène des Ambassadeurs, le 14 novembre 1938.
Jeannot devient une star et sa progression l’éloigne de son mentor. Une correspondance fabuleuse s’instaure. Bertrand Meyer-Stabley cite des inédits où l’on assiste à la métamorphose de l’éphèbe, de l’amant en… fils.
La guerre, l’Occupation, déchaîne une certaine presse qui, au nom du droit, des valeurs, des nouvelles lois de Vichy, stigmatise le couple homosexuel. Là encore, l’auteur décrit l’ambiance singulière de Paris : les théâtres sont pleins, la production cinématographique immense et la suspicion permanente. Dans l’opacité, Cocteau est fidèle à sa règle : « Ne pas se laisser aller au pessimisme, aux conversations qui vous enfoncent davantage. Travailler, croire, se montrer peu, parler avec le moins de personnes possibles. Faire comme si l’avenir ne dressait pas une énigme effrayante. Remercier le ciel de la chance de chaque jour. Une seule politique : la noblesse d’âme. » Mobilisé, Jeannot est d’abord gardien d’un clocher puis intègre la 2ème DB et part pour l’Est. Il en sortira avec la croix de guerre qu’il refusera de porter et qu’il a acquise par désinvolture avec un certain sens de l’élégance. C’était au cours d’une attaque, tout le monde s’allongeait sous les balles ennemies. Jeannot, ne voulant pas se salir, remonta dans le camion, alluma le moteur et mangea une pomme. On le gratifia pour avoir obéit au règlement, pour n’avoir pas abandonné le matériel… ! Souriant, généreux, décontracté, il semble dépasser les événements.
Grâce à une permission exceptionnelle accordée par Leclerc, il peut tourner La Belle et la Bête. Le tournage est exténuant pour lui (il faut cinq heures de maquillage quotidien) comme pour Cocteau qui somatise et développe une maladie de peau. On a quitté le théâtre pour le cinéma. Jeannot s’offre le luxe d’amours hétérosexuelles. De son côté, Jean a 52 ans et rencontre Dermit dit « doudou », 22 ans, ancien mineur, qui deviendra son jardinier puis son chauffeur puis son légataire universel. C’est avec Jeannot la fin des rapports amoureux, mais l’affection et l’ambition personnelle demeurent. De son côté, il se lie avec le danseur Georges Reich. Les vies se séparent mais les destins demeurent liés.
Bertrand Meyer-Stabley écrit là un livre d’amour qui, sans tabous mais avec une exquise pudeur, raconte la vie d’un couple qui rêve l’amour comme une survie à soi-même. ●
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L’HOMME QUI S’EST RETROUVÉ, Henri Duvernois
Éditions de l’Arbre vengeur, 230 p., 13 € (septembre 2009)
Par Frédéric Saenen

« Romancier habile mais d’une inquiétante fécondité » peut-on lire dans le Dictionnaire des auteurs de Laffont et Bompiani à propos d’Henri Duvernois (1875-1937). Et il est vrai qu’à l’examen de cette production vaste, où l’on recense également des nouvelles, des pièces de théâtre et une intense activité de journaliste, on pourrait légitimement se poser la question de la permanence de sa qualité.
L’homme qui s’est retrouvé apporte en tout cas la preuve que, s’il ne fut pas un créateur révolutionnaire, Duvernois avait une plume indéniablement originale, autant pour camper des personnages denses que pour mener d’efficaces dialogues.
À travers l’histoire de Maxime-Félix Portereau, le récit d’anticipation se met au service du questionnement philosophique et sous-tend une réflexion nostalgique sur la fuite du temps. Rien ne prédisposait en effet ce quinquagénaire établi, et au célibat bien peuplé, à vivre une aventure hors du commun. Tout bascule lorsque Portereau fait la connaissance d’un jeune scientifique qui lui propose de devenir son cobaye pour un voyage interstellaire à destination de Proxima du Centaure. La part la plus faible du roman réside sans doute dans l’aspect sommaire des préparatifs de l’équipée, Duvernois n’arrivant pas à la cheville d’un Jules Verne en matière de crédibilité documentaire. En quelques pages, l’affaire est pliée et notre astronaute en herbe quitte l’atmosphère terrestre en costume de ville, avec une faramineuse réserve de provision et d’oxygène.
De spatial qu’il devait être au départ, son périple s’avère temporel, Portereau débarquant sur une planète qui est l’exacte réplique de la Terre… telle qu’elle était quelque quarante ans plus tôt, en 1896 ! Si le lecteur accepte ces prémisses, empreintes d’une bonne dose de naïveté, il en goûtera les implications sur la destinée du personnage. Car le but de la science-fiction n’est pas de nous persuader que certaines aberrations sont possibles, mais de nous mettre en position d’analyser les réactions envisageables des individus si elles survenaient.
Remonté d’Autriche-Hongrie – où son engin s’est écrasé – à Paris, Portereau se met très logiquement en quête de sa famille. Il se présente à ses père et mère comme un vague parent du Canada, venu rendre ses hommages à ses cousins français, et, comble du miracle, il se rencontre lui-même, tel qu’il était dans la jeunesse dissipée de ses 20 ans. Le coup de maître de Duvernois réside dans la réalisation littéraire de ce fantasme étrange : inventer un homme, non pas qui revive son propre passé, mais qui l’investisse en protagoniste externe et qui, nourri de l’expérience de toute une vie, en puisse infléchir les tournants, en corriger les erreurs.
La profondeur de cette œuvre se révèle dès lors progressivement, et le lecteur ne peut s’empêcher d’être contaminé à son tour par l’envie de se retrouver lui-même dans une semblable situation.
Comme elles l’avaient déjà fait avec L’œil du purgatoire de Jacques Spitz, les éditions de l’Arbre vengeur nous convient ici à redécouvrir un classique de cette école française de science-fiction qui n’a décidément pas fini de nous surprendre. Et de nous émouvoir. ●
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LE DIABLE NOIR, Biographie du général Alexandre Dumas (1762-1806), père de l'écrivain, Claude Ribbe
Alphée/Jean-Paul Bertrand, 235 p., 19,90 € (décembre 2008)
Par Hubert de Champris

Il y a une manière agréable de lire la biographie du Général des guerres de la Révolution nommé Alexandre Dumas, celui-là même qui, descendant d’un nobliau normand exilé à Saint-Domingue, fit souche là-bas en épousant une esclave et en engendrant le parangon du romancier de cape et d’épée, l’auteur des Trois mousquetaires, connu sous le même nom. Elle est de, précisément, tenir le livre de Ribbe comme une explication de texte et de contexte menée au grand galop. Alors saisirez-vous les sources de l’œuvre et en détiendrez-vous bien des clefs. Il y en effet du père au fils, de tous les actes du père, d’abord ses faits de guerre, mais aussi toutes les déconvenues qu’il a pu rencontrer pour arriver, une filiation passionnée qui est celle du sang mais plus encore de l’inconscient. Vous découvrirez dans le livre l’origine de Monte Christo, verrez que l’épopée des Trois Mousquetaires fut, avant le rêve du roman, concrètement vécue par le Général de père, vérifierez en somme que le premier des nègres du fameux romancier n’était pas Maquet, mais, avant toute création formelle, cet inconscient collectif de la famille devenu à la longue un peu trop conscient et insistant pour demeurer dans les limbes où végète la pensée des défunts et ne pas éclore au grand soleil de la littérature française, ce soleil là aurait-il d’abord été un soleil noir.
L’autre façon de mener sa lecture, eh bien est-elle politique. Elle a mot non pas « intégration », mais : assimilation. Elle est de comprendre la leçon que nous devons tirer des heurts, bonheurs et malheurs de la saga de la famille Dumas. Il est sûr que Claude Ribbe a retiré et continue de retirer bien des choses de l’histoire – de toute l’histoire – de ceux qu’il n’aurait sans doute pas mauvaise grâce de nommer plus et mieux que ses ancêtres : son être même. Il n’est pas sûr – assimilation pour assimilation – qu’il ait, justement, assimiler ce passé comme il conviendrait. Voilà, songerez-vous peut-être à la seconde, que nous parlons de convenances mal à propos. Mais, précisément, il existe une orthodoxie non sans doute de l’Histoire proprement dite (et souvent improprement ressentie, dès lors, fallacieusement jugée), mais de l’Histoire des idées politiques et morales. Pour la connaître, l’accepter et l’apprécier, il nous faut s’extirper de la mêlée, renoncer, pour se dire juge, à se comporter comme juge et partie, bref, ne plus avoir partie liée avec son histoire, pour entrer dans l’Histoire. ●
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PRÊTRE, GENÈSE D’UNE RÉFLEXION, André Manaranche
Éditions du Jubilé, 380 p., 22 € (octobre 2009)
Par Hubert de Champris

Le titre est somme toute modeste : c'est ici à un panorama d'une réelle richesse que se livre André Manaranche. Panorama historique en premier lieu : quasi tout le XXème siècle y transparaît. André Manaranche est un jésuite, et c'est peu dire qu'à travers lui, toutes les caractéristiques (imaginaires ou réelles) que l'on associe à la Société de Jésus se révèlent. Celles-ci ont toutes trait à l'intelligence : intelligence de soi, intelligence des personnes et personnalités que l'on rencontre, intelligence – nous ajouterions : verticale et horizontale, transcendante et immanente - des évènements. Certes, André Manaranche se montre dans ce livre pressé, empressé pour ne pas dire emporté par sa plume qui paraît avoir le souci, le besoin de tout dire, mêlant dans un même paragraphe, quand ne serait pas dans une même phrase – une même phase – la précision du détail à la G. Lenôtre et la considération plus intellectuelle. Dans une première partie (mais, à vrai dire, la préoccupation court tout au long de l'ouvrage), notre père jésuite travaille et montre avec insistance qu'il a été travaillé par la différence pouvant exister entre le simple prêtre diocésain et le prêtre religieux. Avouons-le : pour le lecteur profane, cette précaution, cette préoccupation apparaissent dans un premier temps inutile, voire surannée. Ce n'est qu'au fur et à mesure de la lecture qu'André Manaranche parvient à lui faire percevoir l'intérêt sous nombre d'aspects de la question. Il n'en demeure pas moins que les sphères ecclésiales ont passé des décennies à réfléchir à cette question avec un sérieux qu'on osera dire au sens toponymique du terme, déplacé, puisque la conclusion se réduit à ces mots : nulle opposition, mais parfaite, humaine et théologique complémentarité ! C'est l'histoire de l'Église de France vécue par un prêtre très peu gallican qui parcourt ces pages familières dans la forme (mais aussi amicales et d'un altruisme qui confine à l'humanisme bien pensé dont devrait faire montre au premier chef tout homme de Dieu)... et familiales dans le fond : famille auvergnate de Manaranche et nombreux ordres, congrégations, associations, séminaires de tous acabit, visités, enseignés par lui. Le Père Manaranche veut tout brasser, tout confronter : gens, pratiques et théories. Il demeure jeune parce que c'est un esprit naturellement et foncièrement jeune – à l'image du Saint-Esprit dont une formule latine ne dit-elle pas que « jeune », il l'est éternellement ? Cette impression explique nous semble-t-il que ce panorama historique se double d'une analyse du panorama des discussions, des disputes théologiques vécues par l'Église d'une assez rigoureuse exactitude. Dans le sillage d'André Manaranche, nous nous retournons vers les décennies passées et concluons à la justification de ses positions. Privilège du Juste, qui est d'abord celui qui a reçu le don de voir juste. ●
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LA FOI N’EST PAS COUTUME, Hyacinthe-Marie Houard (avec Laurence Papon-Mermet)
Éditions du Jubilé, 191 p., 14 € (janvier 2010)
Par Hubert de Champris

Au premier abord, le titre nous intrigue. Certes, à l'aube du XXIème siècle, la foi, que ce soit la foi pensée de celui qui se croirait intelligent ou l'antique foi du charbonnier, tout aussi valable et respectable, ne court pas les rues. Mais il se peut que l'auteur veuille nous dire que la foi n'est pas assimilable à une habitude, à un état dont nous aurions bien tort d'imaginer qu'il nous est acquis ad vitam aeternam. On comprend alors que l'acte de foi réitéré, travaillé, réfléchi, et comme nourri de sa propre sève ainsi continuellement engendrée et entretenue, oui, pareil acte de foi est seul apte à créer en nous cette « tranquille accoutumance » à la foi dont parle l'auteur, et à la conforter. C'est donc en ce sens que l'abbé Houard nous parle. Car, curiosité du livre, nous n'avons pas l'impression de lire. Non, nous entendons Hyacinthe-Marie Houard en sa méditation. Il déroule avec une sorte d'égalité de ton, avec une pédagogie accomplie et semble-t-il une certaine serénité, le fil de sa pensée. Cela commence avec Charles Péguy, toujours d'actualité lorsqu'il s'agit de vérifier que les travers du monde moderne sont des vices inhérents à toutes les époques parce qu'ils sont en dernière analyse, pour qui sait les lire, des attestations en bonne et due forme de la réalité du péché originel pour finir en toute simplicité avec des conseils pratiques propres, diraient les mauvaises langues, à parfaire en vous le bon chrétien. (L'Histoire montre que les mystiques chrétiens avaient les pieds sur terre et l'abbé Houard, en mystique raisonné, promoteur à la suite de Thomas d'Aquin et Benoît XVI de la raison comme arme de justification du christianisme [conjointement à son fondateur, cela va sans dire] s'inscrit dans ce sillage.) Entre les deux, la grande histoire du christianisme racontée, actualisée avec simplicité, science et précision, sans préciosité aucune par notre abbé, s'illustre aussi bien de Marivaux, Montaigne, Spinoza ou Saint Ex que d'apologétistes plus classiques tels que Pascal, Saint Augustin, Bernanos, Pascal, Saint Athanase, Claudel, Teilhard et tutti quanti, sans oublier les évangélistes et un Sartre se découvrant fort dévot à la Vierge dans un texte de 1940. Nous le voyons : fondateur de l'IRCOM et de l'Institut Albert-le-Grand, Hyacinthe-Marie Houard, ici encore, n'en finit pas de professer. Il ne le fait pas du haut de sa chaire, mais du creux – un creux bien dense, on l'a compris – de ces pages typiques de ces bons petits livres qui sont viatique si ce n'est de la foi, mais de ce qui est, c'est selon, tantôt son préalable, tantôt sa prolongation, nous avons nommé : l'intelligence de la foi. ●
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ÉCRITS POLITIQUES, Marquis de Sade
Textes choisis, présentés et annotés par Maurice Lever
Éditions Bartillat, 290 p., 13 € (septembre 2009)
Par Frédéric Saenen

Le concept de « libertinage » occulte en grande part les multiples facettes du Divin Marquis. Depuis quelques années, on explore néanmoins in se le Sade juriste, le Sade théologien, le Sade philosophe, etc. En s’appuyant sur une judicieuse sélection d’extraits, les Éditions Bartillat apportent à présent un éclairage sur le Sade politique.
L’introduction de Maurice Lever, spécialiste patenté du « bloc d’abîme » sadien, cerne le paradoxe qui anime l’attitude de ce spécimen unique face au pouvoir : « Nul écrivain ne possède moins […] le goût de la théorie. Nul n’est plus éloigné que lui de l’esprit de système », affirme-t-il d’emblée. Mais force est de constater que, lorsque le pervers Donatien se plaît à décrire les parties fines, il agence avec minutie ses personnages et de leurs postures, jusqu’au moindre détail. La ritualisation et la « cérémonialisation » de la débauche atteignent alors leur comble, révélant un souci de la Loi inattendu chez cet athée intégral.
L’expérience politique de Sade se base en outre sur une anti-valeur, peu conforme à servir de base à une quelconque éthique collective : la solitude. « Le prochain ne m’est rien : il n’y a pas le plus petit rapport entre lui et moi », s’exclame-t-il du fond de la geôle où il s’est mis. S’il se contrefiche de la Société, de ses interdits et de ses dirigeants, le libertin n’en demeure pas moins le générateur d’un « ordre », qu’il organise selon ses propres protocoles, comme en autarcie. Cette coercition, parallèle et marginale, lui garantit l’espace indispensable à l’exercice de sa souveraine liberté. Elle s’inscrit dans une dialectique très originale entre « la Loi et le pouvoir individuel fondé sur la sexualité ».
Tenant d’un aristocratisme du sang et d’un retour au féodalisme, Sade ralliera pourtant les révolutionnaires par rejet de la « bourbonnaille », qui a selon lui corrompu le régime traditionnel en suscitant la noblesse de robe. Le Seigneur de La Coste méprise les accointances de sa caste avec la bourgeoisie mercantile. Est-ce la révolte que lui inspire cette classe en pleine ascension qui va le pousser à s’acoquiner avec les éléments ultras de la Révolution ? En tout cas, en 1793, Sade sera le porte-plume quinquagénaire de la terrible Section des Piques et deviendra l’ami de la Terreur. Michelet le croquera en ces termes : « Professeur émérite du crime, il enseignait avec l’autorité de l’âge et dans les formes élégantes d’un homme de sa condition, que la nature, indifférente au bien, au mal, n’est qu’une succession de meurtres, qu’elle aime tuer une existence pour en susciter des milliers, que le monde est un vaste crime. »
Le trait est de toute évidence forcé. Lever parle de façon plus pondérée d’un « monarchisme critique » et entrevoit, sous les outrances du Marquis, une authentique revendication libérale. Il l’apparente aux « monarchiens », frange partisane d’un parlementarisme bicaméral qui, n’excluant en rien la royauté, tente de concilier « droits des princes et des droits des hommes ». D’ailleurs, à cette époque de bouillonnement intellectuel, Sade fréquente à la fois les « citoyens actifs » de la Place Vendôme et le club des Impartiaux de Stanislas de Clermont-Tonnerre ! L’homme n’est pas à une contradiction près ; au moment cependant de choisir entre les constitutionnalistes contre-révolutionnaires et les sectionnaires, il rejoindra prudemment ces derniers.
Il faut dire que son ardent désir d’assister au triomphe de ses pièces sur les scènes parisiennes l’emporte sur toute autre décision. On se demande quelle aurait été la destinée de Sade s’il avait opté pour l’Émigration ; il aurait peut-être échappé au piège de la fièvre moraliste qui s’empare de la vertueuse et salubre République et se referme comme une nasse sur les esprits seulement préoccupés par l’art de jouir, en parfaits cyniques… Sade le comédien aura beau prétendre suivre les règles du jeu de l’idéologie dominante, il ne se reconnaîtra plus dans les mesures de salut public et les déclarations patriotiques de la nouvelle France. Il ne peut décidément s’orienter que vers l’Anarchie absolue, en professant l’abolition des codes, des principes et de la religion, et en prônant le vide institutionnel.
Inséré dans le roman épistolaire Aline et Valcour, le récit Tamoé ou l’utopie est la meilleure illustration de l’idéal sadien en matière d’organisation sociale : « [Un] univers clos sur lui-même, où règnent l’ordre et l’harmonie, et le sage législateur (Zamé) chargé d’exprimer la pensée politique de l’auteur. » C’est en somme le mythe de l’âge d’or qui est dépeint ici, et que Sade fera sien un temps. La prose de cette narration, dans le sillage de Thomas More ou Campanella, n’a pas grand-chose de commun avec le langage vrai que Sade mettra en œuvre par la suite dans ses opuscules, pétitions, lettres et « choses vues ».
Le recueil permet ainsi de redécouvrir l’audacieuse Idée sur le mode de la sanction des lois de novembre 1792, véritable appel à une démocratie directe, ou encore l’impressionnant Discours aux mânes de Marat et de Le Peletier, homélie durant laquelle Sade a ces mots étonnants à propos de Charlotte Corday : « Le barbare assassin de Marat, semblable à ces êtres mixtes auxquels on ne peut assigner aucun sexe, vomi par les enfers pour le désespoir de tous les deux, n’appartient directement à aucun. Il faut qu’un voile funèbre enveloppe à jamais sa mémoire, qu’on cesse de nous présenter, comme on ose le faire, son effigie sous l’emblème enchanteur de la beauté. Artistes trop crédules, brisez, renversez, défigurez les traits de ce monstre, ou ne l’offrez à nos yeux indignés qu’au milieu des furies du Tartare. »
Malgré cette fervente activité, Sade sera rattrapé par l’Histoire et suspecté d’être un ennemi opportuniste et modérantiste de la République. Sa revanche ne tarde guère : intégré dans La Philosophie dans le boudoir, Français, encore un effort si vous voulez être républicains constitue une attaque globale du christianisme, auquel est amalgamé le théisme de Robespierre. C’est aussi l’un des plus virulents plaidoyers contre la peine de mort jamais écrits, dont l’humanisme de façade est contrebalancé par une constante apologie du crime. La bienheureuse Tamoé est mise sens dessus dessous et Lever peut commenter au sujet de ce pamphlet : « Qui ne perçoit, derrière ces pages, l’étrange ricanement, noir et glacé, si fréquent chez Sade, et qui est sa façon de railler ? Ce diable d’homme n’a jamais su manier l’ironie, sans que s’y mêle un frisson d’horreur. »
Par Stéphanie des Horts
Il n’était pas qu’un auteur d’ouvrages érotiques ! Le marquis de Sade avait prévu bien avant tout le monde la grande fracture qui allait s’abattre sur la France et lui faire vivre les heures les plus sombres de son histoire… la Révolution. Alors même qu’elle fait rage, que les têtes tombent et que les beaux esprits s’enflamment, Sade la décrit de l’intérieur et en montre ses contradictions. Opuscules, discours ou encore essais utopistes sur la société idéale, il n’hésite pas à braver l’interdit pour faire entendre sa voix : « Aujourd’hui chacun veut avoir autant d’autorité dans l’État qu’il y a de moyens de l’usurper. On ne connaît plus ni subordination, ni raison, ni coutume, ni devoir. On n’a plus de principes sur rien. » Des écrits qui sonnent le glas de l’Ancien régime et que l’on pourrait presque appliquer au monde d’aujourd’hui… Tristes tropiques… ●
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ENQUÊTE SUR EDGAR ALLAN POE, Georges Walter
Éditions Phébus, 620 p., 13 € (mai 2009)
Par Frédéric Saenen

Au nom de Poe sont immanquablement associées une kyrielle d’images figées, dont le lectorat moderne a hérité en grande part suite à sa réception posthume en France. Surgit à l’esprit l’atmosphère sans pareille de ses contes fantastiques : la fissure fatale à l’équilibre de la maison Usher, le sardonique miaulement d’un chat noir emmuré, le visage décomposé de ce supplicié voyant se rapprocher le couperet pendulaire qui doit le sectionner par le milieu. Mais Poe, c’est aussi, avec le litanique Nevermore ! de son corbeau, le premier texte poétique à succès qui fut diffusé par voie journalistique. C’est cet auteur révélé, réécrit, recréé par Baudelaire, Mallarmé puis Valéry. C’est surtout un talent que l’on dit gaspillé par les ravages d’un alcoolisme abyssal.
Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain. Le choix de chaque mot de ce titre aux dehors simples semble avoir été mûrement pesé. Celui d’enquête tout d’abord, qui tranche avec l’ambition de l’exercice biographique. Georges Walter marque d’emblée ici sa volonté d’emboîter le pas de son sujet, d’en mener une filature serrée tout en assumant les aspects erratiques et hasardeux de sa démarche. Ainsi le récit des événements de la vie de Poe est-il complété de descentes, à un siècle et demi de distance, sur les lieux qu’il fréquenta : sa thurne d’étudiant (numéro 13 !) à l’université de Virginie, l’école militaire de West Point où il laissa le souvenir d’un cadet médiocre, les diverses demeures qui furent le cadre de sa précaire existence. En creux des quelques daguerréotypes représentant l’écrivain apparaît plus largement une véritable cartographie de la Côte Est américaine. En effet, hormis un séjour en Angleterre durant son enfance, le destin de Poe s’inscrivit sur une quasi verticale de 600 km, s’étendant de Boston (Massachusetts) à Sullivan Island (Caroline du Sud). Une « trajectoire terrestre […] de la forme que dessinent les étoiles de la constellation du Lynx », signale Walter, à qui aucun détail n’a échappé.
Au centre de ce parcours en pointillé, la ville de Baltimore, celle où tout s’achèvera, celle où tout a vraiment commencé. Le 3 octobre 1849, on y ramasse dans le caniveau un individu à l’agonie. Est-il victime d’un délire de boisson ? La chose n’aurait pas de quoi étonner : nous sommes alors au plus fort de la fièvre électorale, et il est monnaie courante de voir des prosélytes, démocrates et républicains, soûler à mort le moindre quidam afin de lui extorquer son vote. Toujours est-il que notre inconnu trépasse au terme de quatre jours de souffrance. Les rares personnes à avoir assisté à sa fin apprirent bien plus tard qu’elles avaient recueilli les ultimes divagations d’un génie délabré doublé d’un immense homme de lettres.
Donc, Edgar Allan Poe n’était plus. Walter insiste sur cette triple dénomination, en particulier sur son deuxième élément, car il est surprenant que Poe ait tenu à conserver le patronyme de son « parâtre » adoptif, John Allan. Affairiste prospère et rigoriste, Allan ne nourrira que des préventions envers cet orphelin de père qu’il accueille comme son propre fils. Jusqu’à la faute, impardonnable : l’adolescent contracte de fortes dettes de jeux auprès de ses camarades de classe, tous plus fortunés que lui. Edgar se voit dès lors évincé du cœur de son mentor, qui ne lui fournira plus aucune aide et se désintéressera complètement de son cas, malgré de déchirants appels au secours.
Poe, un parfait raté ? Allan en était persuadé, comme tous ceux qui colportèrent sa réputation de soiffard invétéré. George Walter, quant à lui, tord le cou à cette « éthylomythologie ». L’écrivain tenait mal l’alcool – un fait établi dont se jouèrent à plusieurs reprises certains de ses congénères malintentionnés – et fut à l’origine de quelques retentissants scandales dans la bonne société. De là à vouloir faire de l’intempérance le ressort fondamental de ses échecs… Le plus acharné à soutenir cette fadaise puritaine fut le révérend Rufus Wilmot Griswold. En tant que légataire de son œuvre, il se chargea de tailler à Poe un costume de poivrot qui, hélas pour notre père-la-vertu, eut l’heur de plaire à la postérité. Quand la faucheuse crispa enfin le gros doigt sentencieux du « Iago » Griswold, il ne se trouva guère d’exégète pour entretenir la flamme de cette grincheuse mémoire. Par contre, que de commentaires autour de Poe ! Et ce n’était que justice.
Après un passage sans gloire dans l’armée, Poe entra en journalisme. S’il avait publié quelques vers de jeunesse (mais fut-il jamais vieux, lui qui mourut à 40 ans à peine ?), c’est dans la critique qu’il allait faire ses armes, au point de devenir une figure redoutée de la polémique littéraire. Il savait exprimer ses admirations, parfois mettre de l’eau dans son vin quand le respect de la ligne éditoriale ou de la pure bienséance l’exigeait ; par contre, quand il se déchaînait, aucune considération qui le freinât dans son élan, ni le prestige de sa cible (il écorniflera sans ménagement Dickens et le vénéré Longfellow, pensez…) ni les risques que lui-même encourait à se discréditer auprès des lecteurs ou de ses confrères.
C’est pourtant en poète que Poe se ménagera définitivement une place au panthéon de la littérature universelle. (Sur)vivant en permanence dans des situations financières désastreuses, il saura se réfugier aux pires moments de crise dans les sphères de la création. Ses conceptions du langage, du monde et de la divinité fusionnent, elles se veulent totalisantes et tendent vers l’harmonie, le Beau absolu. À maints égards, ses successeurs verront en ses pages les prémonitions de découvertes ultérieures, d’ordre philosophique ou scientifique. La relativité d’Einstein, eh oui, serait déjà en germe dans Eureka, texte-phare, somme testamentaire dont Poe disait, peu avant de disparaître, qu’il ne pouvait de toute manière plus rien produire d’autre.
Walter réhabilite enfin pleinement l’« américanitude » de Poe, dimension que ses inconditionnels français se gardent en général de souligner, sous prétexte que sa prose si magistralement traduite par Baudelaire en serait devenue supérieure à l’originale ! Oui, Poe était un homme du Sud, avec ce que cela supposait de préjugés, de hantises, de traits culturels et identitaires. Toutefois, lui qui méprisait la politique hissera toujours son art au-delà de l’idéologie, et il faudra attendre de mirobolants glossateurs pour dénicher, dans la blanche écume du maelström qui engloutit Gordon Pym, une suspicion de racisme larvé. Basta de ce foin, à laisser en pâture aux aliborons de la citoyennerie vigilante. Ne leur en déplaise : Poe n’a pas pris part à la guerre de Sécession du côté des tuniques grises et n’est nullement l’aïeul spirituel des exaltés à cagoules du KKK. Il fut juste un voyant aux poches vides et au cœur débordant, qui s’évadait du réel en contemplant la voûte céleste à la lunette et en arpentant les grands espaces de son intériorité, de salle en salle, jusqu’à la Chambre Rouge. Il fut ce pionnier de l’imaginaire, persuadé que l’âme n’a pas de fronteer. Et quand bien même : lui aurait eu le courage de la franchir. ●
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LE ROMAN DE LA LUNE, présenté par Claude Aziza
Éditions Omnibus, 840 p., 26 € (mai 2009)
Par Frédéric Saenen

« On n’est pas allé dans la lune en l’admirant. Sinon, il y a des millénaires qu’on y serait déjà. » Lorsqu’il formulait cet aphorisme dans son recueil Poteaux d’angles, Henri Michaux n’évoquait que la prouesse technologique des astronautes de la missions Apollon XI, en ce jour mémorable de juillet 1969 où fut enfin foulé le sol du satellite terrestre.
Mais avant d’assister aux images historiques des manœuvres d’approche de la sonde, au pas de géant antigravitationnel de Neil Armstrong, au plantage de la bannière étoilée qu’on aurait dit de métal tant elle était raide dans cette atmosphère raréfiée, combien avaient rêvé de conquérir cet astre ? En bateau, à dos de volatile ou dans le sillage d’une escadrille d’oiseaux migrateurs, en ballon, à coups de fusée-obus tirée d’un immense canon ; depuis Lucien de Samosate, l’homme occidental entretient le fantasme d’atteindre les cratères et, qui sait ? les habitants de ce soleil nocturne.
Grâce au Roman de la Lune des Éditions Omnibus, nous embrassons en huit cents pages l’essentiel de la littérature lui consacrée. La sélection, principalement française, court de la Description des États et empires que tenta (l’authentique) Cyrano de Bergerac en 1657 à l’incontournable exploration de Jules Verne, premier « roman scientifique » à part entière. On ne pouvait toutefois faire l’impasse, dans un tel registre, sur quelques titres étrangers. Voilà pourquoi figurent au sommaire un classique de H.G. Wells ou encore L’Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfall narrée par Edgar Allan Poe.
Dans sa préface, Claude Aziza propose quant à lui un regard érudit sur toutes les facettes (ou devrait-on dire les phases) de fascination qu’exerça la Lune sur les esprits : la religion, l’astronomie, le cinéma, la poésie même, rien n’a échappé à son recensement et montre que l’homme s’est toujours interrogé sur la nature de cette présence blanchâtre, tantôt disque, tantôt croissant, qui veillait sur son sommeil, ses encanaillements et ses songeries.
« Sélénites » pour Cyrano, « Lunatiques » selon Louis Desnoyers, « Luniens » chez Pierre Boulle, les peuples hypothétiques de notre lointaine sœur ne semblent créés que pour mieux renvoyer, à ceux qui viendraient à les débusquer, leur propre questionnement philosophique. Car, après l’avoir redoutée ou vénérée comme une déesse, « penser la Lune » relève d’une expérience existentielle qui fait vaciller les dimensions constitutives de notre appréhension du réel : le Temps et l’Espace, conjugués dans la Distance.
Quelle déconvenue dès lors si, au lieu de découvrir une vaste étendue vierge, les courageux voyageurs arrivant sur place n’étaient guère tombés que sur un globe fangeux et boueux, composé… de crotte ! C’est la situation qu’imagina Abel Beffroy de Reigny en 1787. Elle était d’un mauvais goût si incongru qu’il préféra la signer du prudent pseudonyme de « Cousin Jacques ».
Outre les œuvres intégrales, le volume comporte un dossier et des extraits choisis de très belle qualité. Pour preuve, le savoureux passage des Entretiens sur la pluralité des mondes habités de Fontenelle. Au fil de ses considérations relativistes sous-tendues par une logique sans faille, le beau causeur admet l’idée d’une forme de vie sur la Lune, pas forcément humaine certes, mais qu’il serait possible de rencontrer, à condition de traverser « le grand espace d’air et de ciel » qui nous en sépare. Il compare d’ailleurs cette confrontation avec le Troisième Type à celle que vécurent les Indiens d’Amérique et les Espagnols au XVIe siècle. En visionnaire circonspect et sage, Fontenelle concluait de la sorte ses conjectures : « Le monde achèvera peut-être de se développer pour nous ; on connaîtra jusqu’à la Lune. Nous n’en sommes pas encore là, parce que toute la Terre n’est pas découverte, et qu’apparemment il faut que tout cela se fasse d’ordre. Quand nous aurons bien connu notre habitation, il nous sera permis de connaître celle de nos voisins les gens de la Lune. » C’était en 1686. ●
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LETTRES À UN JEUNE HOMME, Max Jacob
Éditions Bartillat, 138 p., 14 € (janvier 2009)
Par Christophe Mory

À partir de 1921, Max Jacob se retire à Saint-Benoît-sur-Loire. Il repasse de temps en temps à Paris ou à Quimper, sa ville natale. Intime de Picasso et d’Apollinaire, ayant contribué à la vie folle et créatrice de Montparnasse, il consacra auprès des bénédictins son temps à la prière, la méditation, la peinture et la correspondance. Son mysticisme vient cautériser voire sublimer une homosexualité qui l’anime et qui le morfond comme un péché toujours regardé en face sans être parfaitement assumé.
De Saint-Benoît-sur-Loire, la correspondance est pléthorique : lettres à un poète, lettres à un jeune poète, nouvelles lettres à un poète… Nombreux en effet sont les jeunes artistes qui lui soumettent leurs textes : « Je ne cesse d’écrire des lettres – dix au moins par jour – tout travail suspendu. » Parmi eux, Jean-Jacques Mezure, né en 1921, étudiant en céramique à Vierzon, un jeune homme qui lui envoie un poème et une lettre admirative. Commence alors un échange épistolaire qui durera trois ans, de 1941 à 1943, dont Mazure a gardé miraculeusement 51 lettres et 20 méditations, sauvés d’un bombardement qui a soufflé sa maison et détruit le reste.
Bartillat publie ces cinquante et une Lettres à un jeune homme, édition soignée avec un index de noms, livre mince mais profond. Max Jacob s’y montre attentif, attendri, amoureux : de lettres en lettres, il attire le jeune homme à lui : Monsieur, cher monsieur, cher ami, Cher monsieur Jacques, mon cher Jacques, Très aimé Jacques, mon très aimé Jacques. On assiste à la progression des dévoilements du cœur. Il le tutoie très vite : « Oui, mais tu dois me tutoyer aussi. Autrement, c’est gênant. Ca a l’air d’un tutoiement de supériorité absurde. Le tutoiement général est un signe d’amitié réelle, de fraternité. »
Car il s’agit bien d’intimité quand au-delà des considérations esthétiques on en vient à parler de la foi, de sa propre prière, de sa vocation. Jacques se demande s’il n’est pas appelé au sacerdoce. Max est troublé : « Je suis confus de votre confiance en moi. Elle m’impose des devoirs qui sont lourds. » Il l’encourage à se confier à son curé et s’inquiète : « La question est que j’ai peur que tu t’illusionnes et que tu ne prennes un vrai amour de Dieu pour la vocation sacerdotale. » Et, plus loin : « Suis ta destinée ! Mais n’oublie pas que sacerdoce signifie strictement dévouement et dévouement absolu. Et monachisme signifie obéissance, c’est-à-dire jardinage, labourage, cuisine et vaisselle. » Alors, quelle place prendre dans l’Église ? « Nos pauvres curés trinquent toujours. Ils semblent bien médiocres aux élites chrétiennes et le premier mouvement de l’élevé est de rabattre un tremplin contre ce qui s’offre à sa vue. Mais aux autres, ceux qui ne sont pas l’élite ! Le curé semble trop haut, or, un curé n’est pas fait pour les élites, l’Église entière n’est pas faite pour les élites : elle est faite pour la foule. Saint Pierre ne va pas au pied de la Croix : il a suivi de loin le Seigneur et il l’a renié. Ce reniement porte toute la question. »
De quelle élite parle-t-il ? De ces chrétiens qui méditent. « Je considère la méditation quotidienne comme nécessaire et obligatoire. Un chrétien qui ne se recueille pas une heure le matin et un peu le soir n’est pas un chrétien […] la méditation est une descente. Il s’agit de prendre les vérités de l’Église et de se les assimiler jusqu’à l’adhésion, le oui répondu par tout l’être. » Pour Max Jacob, la méditation permet de briser l’écorce du moi pour (re)devenir perméable : « Est-ce donc que la grâce ne vient que là où il y a écorchement c’est-à-dire perméabilité ? D’ailleurs, il ne peut y avoir de poésie que là où il y a eu choc, et pour qu’il y ait choc, il faut la perméabilité. »
À côté des édifications de l’âme, on notera des mesquineries fort humaines : une jalousie à peine voilée pour Jean Cocteau (qui fut son amant), une misogynie déconcertante et cette confusion permanente entre le mysticisme et le désir sexuel : le premier exprimant le second.
Restent les conseils littéraires et esthétiques, passionnants, égrainés comme des trésors sur lesquels on s’arrête pour réfléchir ou qui alimentent immédiatement : « Mais surtout, imaginez, inventez. Personne n’imagine ni n’invente ! La littérature meurt d’inanition ! Hélas, l’imagination ne se donne pas et pour imaginer dans l’humain, il faut connaître les hommes, ce qui n’est pas possible encore à votre âge, alors !... Continuez… » En fin, cette remarque en passant qui touche le lecteur et résume peut-être tout ce recueil : « Il faut lire pour s’agrandir. » ●
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RAMON, Dominique Fernandez
Grasset, 810 p., 24,90 € (janvier 2009)
par Christophe Mory

Dominique Fernandez est au sommet de la gloire littéraire rêvée : normalien, agrégé d’italien, auteur d’une quarantaine de livres, prix Médicis (1974) pour Porporino ou les Mystères de Naples, prix Goncourt (1982) pour Dans la main de l’ange, membre de l’Académie française. Que demander de plus ? L’unité avec soi-même. Elle doit outrepasser une fêlure plus grave qu’une plaie intérieure car elle touche à la destinée : son père, Ramon Fernandez. L'académicien, l'écrivain, le fils ouvre ses archives pour une visite guidée dans l'histoire de la littérature du XXe siècle que l'on regarde de l'intérieur avec ses forces et ses dangers. Et c'était bien nécessaire.
Les lettrés ont lu Ramon Fernandez et savent qui il est : un génial critique plutôt socialiste qui entrera au Parti Populaire Français de Doriot, collaborera pendant la guerre, sera l’un des thuriféraires de Goebbels et mourra en 1944 d’une crise cardiaque ou d’un cancer échappant ainsi à l’Épuration et au plus que probable peloton d’exécution. Pas facile dans le monde des lettres de se faire un prénom. Dominique devait dépasser Ramon pour réussir. Pire, il devait le faire oublier ; devenir une lumière pour effacer l’ombre. Et c’est vrai qu’il y a quelque chose de lumineux chez Dominique Fernandez tant dans son physique de jeune homme que dans la restitution des éclairages méditerranéens, siciliens, italiens.
En débutant, il aurait pu écrire un premier roman, forcément autobiographique, pour se débarrasser du sujet et s’affirmer. Il aurait pu aussi s’étendre longtemps chez le psychanalyste pour évacuer cette figure de commandeur trop importante pour s’assumer, trop abjecte pour se libérer. Non, il aura attendu d’avoir presque 80 ans, gardant Ramon en lui comme pour le ré-enfanter. Il en sort ce livre épais de 800 pages : le dossier d’une vie.
Car il s’agit bien d’un dossier avec ses pages de notes (sur le tango), des notes de lectures (Molière, Gide), le recopiage des carnets de sa mère (liste qu’il avoue un peu « fastidieuse »), les souvenirs (le cadavre du petit Claude), l’histoire littéraire, celle des idées, la politique… Dominique Fernandez traque le détail en romancier : « Au romancier de prendre ici […] la relève de l’historien. Je dois imaginer ce qu’il sera toujours impossible de prouver » ; en critique, en historien voire en universitaire pour l’exhaustivité de certains passages. Il se répète parfois. On le regretterait s’il ne s’agissait pas d’une honnêteté absolue, une volonté de livrer toutes les archives : de constituer le dossier. « La dévotion comme le dénigrement sont exclus de mon projet, écrit-il. Le fils cherche à s’expliquer l’inexplicable. » Ou encore : « J’écris ce livre pour essayer de percer le secret d’un destin si trouble qu’il a suscité jusqu’ici plus d’interrogations que de réponses. » Il n’est pas impossible que cette dernière phrase s’adresse à lui-même.
Né en 1894, fils de l’ambassadeur d’Argentine en France et de Jeanne Adeline, Ramon est fils unique. Jeanne est une véritable Genitrix, castratrice, qui ne supporte pas que son fils quitte le foyer et encore moins qu’une femme y entre. Elle lui interdit d’aller à la guerre quand toute une génération part pour le front. Fondatrice du Vogue français, féministe modérée, « jouissant d’une autorité morale et d’une réputation littéraire qu’on accorde rarement à une journaliste », snob « par nécessité et par goût », elle côtoie le Tout-Paris et particulièrement ceux « dont la plume faisait l’opinion ». L’abbé Mugnier la mentionne dans son journal. C’est lui qui baptisera « le petit Dominique »… Courtisée par Paul Deschanel qui aurait perdu la tête pour elle, elle aurait pu être la première Dame de France. Elevé par cette mère tentacule, Ramon se forme « en causant dans les salons, en voyageant, mais aussi en bûchant, seul, le soir, dans sa chambre après le spectacle ou le souper ». Il se forge une très solide culture anglaise. Voudra-t-il rejoindre Londres en juin 1940 ? Sa mère l’en empêchera.
Jeune homme incertain, il fréquente Lucien Daudet et Marcel Proust qui le présente à Jacques Rivière. Il entre à la NRF, écrit trois versions d’un premier roman impublié, Philippe Sauveur, que Dominique a retrouvé et qu’il semble découvrir en même temps que le lecteur.
Il écrit à Jacques Rivière : « Je crois fermement que le secret de la vie, c’est qu’à la volonté de vivre corresponde constamment la possibilité de vivre. Savoir jusqu’où peut aller la possibilité et quand il faut arrêter la volonté afin de ne pas créer l’artificiel, c’est cela qui est difficile. »
Pour Jeanne, on « ne s’élève, on ne réussit que par les relations » – vision de la société très particulière, souligne Dominique Fernandez, le petit-fils.
Financièrement, « mon père n’a jamais eu de place définie dans la société ni de revenus stables. Il subsistait d’articles, de corrections de manuscrits, de conférences, de piges glanées ça et là, de secours allongés par sa mère. » Insouciance toute latine, dirions-nous vu de l’extérieur ou ascèse sociale propre aux hommes de lettres qui veulent vivre de leur plume ?
Entre alors un nouveau personnage : Paul Desjardin. Il a acheté l’abbaye de Pontigny dans l’Yonne et y organise des rencontres. Son élève préférée, Liliane Chomette, fraîche agrégée, protestante, suit ses travaux et ses lectures. Ils s’écrivent presque tous les jours des lettres où le feu est à peine couvé. « En ne s’adressant qu’à l’âme, cette dévotion habitue la princesse lointaine à mépriser tout ce qui est du corps », commente Fernandez. Liliane, travailleuse, économe, âme parfaite et entière, totalement désincarnée comme si le vieux Desjardins l’avait déshabillée de la chair pour se l’approprier en toute impunité. « L’acte physique du mariage sera une profanation de son idéal. » Elle note. Que de notes dans son agenda chaque jour ! Quelques mots suffisent : « 31 août. Matin : parlé avec Fernandez, de Rousseau, Goethe, la construction de la vie. Puis accompagné MD à la Poste. Au soir, petite promenade sous la charmille avec MD. » Précieuse source pour le biographe qui peut ainsi constater la progression des faits et des sentiments. Approche, rencontre, fiançailles, mises en garde de Paul Desjardins et agacements de la mère, Jeanne, qui ne voile pas son sentiment de trahison ou d’abandon. « Que d’efforts de la part de RF, pour justifier intellectuellement le besoin de possession physique ! » Le mariage a lieu le 1er décembre 1926 à la mairie du VIe arrondissement puis au temple. Liliane écrit : « Je ne pouvais ignorer que c’était une entreprise désespérée. » Dominique ne peut constater que les antipodes : « Exubérance baroque contre rigueur huguenote. »
Ramon publie son premier livre, Messages, comme un « contre Proust ». Balzac, Stendhal, Conrad, Meredith et le cardinal Newmann sont analysés. Liliane travaille énormément : elle enseigne, prépare ses cours avec ardeur, corrige ses copies avec une application presque rageuse ; elle corrige les épreuves de la Recherche du temps perdu, participe aux découpages de Guermantes et de la Prisonnière. Pendant ce temps, Ramon joue la belle vie. Ils sortent énormément, presque tous les soirs avec presque tous ceux qui comptent dans le paysage littéraire : Mauriac, Prévost, Malraux, Céline, Drieu… Comme s’il avait hérité de sa mère la culture des réseaux et des gens. « Le restaurant ne coûtait pas cher, le temps semblait élastique. » On se retrouve aux Mariniers, sur les quais. On cause, on fume, on boit… Ramon boit beaucoup et de plus en plus. Il « aime être aimé de sa femme à condition qu’elle le lui rappelle pas les réalité de la vie à deux ». Il dépense, aime les voitures, les motos, la vitesse et les femmes. Quand l’a-t-il trompée ? On ne saurait le dire même si le fils cherche la trace dans les carnets. Tout se passe comme si Ramon n’avait jamais abandonné ses maîtresses d’antan. Liliane note dans son carnet les soirées à l’attendre, les pleurs, la solitude, l’abandon. La question économique a dévasté leur ménage : colères, humiliations et très vite les excès, les coups, les robes déchirées. Elle travaille, elle s’occupe des deux enfants qui naissent de leurs unions (Irène et Dominique, lequel mérite énormément d’attention à cause d’un asthme violent) pendant que Ramon vit d’oisiveté, de sorties, de nuits hors du logis. « Il veut qu’elle brille dans les conversations littéraires mais elle est tout simplement éreintée, crevée, dit-elle. »
Il publie Molière ou l’essence du génie comique, certainement l’une des meilleures analyses de Molière ; « prendre quelqu’un au sérieux, c’est ne faire qu’un avec lui ; prendre quelqu’un au comique, c’est faire deux avec lui ! », tout est dit. Puis vient un roman, le Pari, qui « pèche par un excès de commentaires » selon le fils. « Certes, poursuit-il, l’écueil du roman à thèse est évité, mais les intentions du romancier sont partout manifestes. […] le romancier authentique doit laisser agir, laisser vivre ses personnages, ce qui n’est pas le cas dans le Pari. » Rares sont les enfants d’écrivains ayant une telle lucidité, une telle honnêteté sur l’œuvre de leur père.
Le Pari va avoir un énorme succès et obtenir le Prix Femina. Cette année-là, Céline obtient le Renaudot pour le Voyage au bout de la nuit que Ramon soutient dans Marianne. Ce sont alors des années fécondes en relations, en dîners. Liliane est de plus en plus abandonnée et les dettes, les rappels du fisc, les sommes à payer pour la maintenance et les réparations des voitures viennent noircir le paysage. « La politique empiète de plus en plus sur la littérature », remarque Dominique. Le 6 février 34, place de la Concorde, la charge policière fait 20 morts et 2 300 blessés. Nul ne peut rester insensible ni neutre. Ramon est socialiste. Il se dit du « camps des porte-monnaie vides » et s’engage dans l’AEAR, l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires, et écrit dans la Commune, sa revue. C’est le moment où les scènes conjugales redoublent de violences. Dominique Fernandez semble persuadé « qu’ils s’aimaient encore ». Propos de fils. Le lecteur lambda ne peut que douter et regarder avec effroi ce couple qui ne parvient pas, question d’époque, à se séparer.
On assiste aux prodigieux débats entre Gide, Mauriac, Maritain et Ramon sur l’engagement politique et sur la nécessité désormais d’entrer au parti Communiste. Ramon commente : « Le communisme de Gide est la transposition des croyances chrétiennes dans un monde purement humain […] Entre le socialisme et le communisme, il y a sans doute une différence de degré dans l’impatience. »
Liliane retourne à Pontigny et rencontre Angelo Rossi, le bon ange gardien, italien, attentionné et doux. Ramon perd son temps de réunion en meetings politiques. Il aime jouer aux grues devant la gare saint Lazare, ces jeux de loteries où l’on attrape des jouets et des faux bijoux par une pince à trois branches. Il boit. Le couple doit se séparer. Liliane habitera rue César Franck, dans le XVe et Ramon rue Saint Benoît, au numéro 5, où logera Marguerite Duras qu’il aidera à publier son premier roman. Dominique charge son père : « légèreté, irresponsabilité, abandon de foyer, violences conjugales : plus coupable, il n’aurait pu se rendre ». La politique active l’intéresse plus que le « recueillement de l’étude ».
Le Front populaire est un désastre. Pour Ramon, Blum manque d’autorité. « Front Populaire et Guerre d’Espagne, les deux événements s’appuient mutuellement pour redéfinir les positions politiques de chacun et en particulier de RF. » Bernanos et Mauriac passent du franquisme aux républicains. Ramon suit la direction opposée. Gide publie son Retour d’URSS. Il n’est plus question d’être communiste. On laissera cela à Aragon. « Ramon est seul, obsédé par sa solitude, son échec, son impossibilité d’écrire. » Il adhère au PPF en mai 1937. Pour provoquer Liliane ?
Que dit Jacques Doriot ? D’abord, il a l’expérience prolétarienne, ouvrière. Il clame : Ni Moscou ni Berlin. Comme Drieu… Ensuite, la France doit appartenir aux Français pour plus d’indépendance et d’autonomie. Le PPF a une fibre sociale : les 200 familles doivent passer la main. Le peuple a besoin de chefs et non de riches. Enfin, il faut un chef dont le modèle est Doriot lui-même. À ce moment-là, il n’est pas question d’antisémitisme, qui viendra en 1938 « par le biais des sections d’Algérie, les Européens réclamant l’abolition du décret Crémieux de 1870 qui attribuait la nationalité française aux juifs d’Algérie ». Pour la seule année 1937, Ramon écrit pas moins de trente articles dans l’Émancipation nationale, l’organe du parti. Ancien communiste, maire de Saint-Denis, Doriot en veut à Maurice Thorez. Ramon déchaîne sa plume contre le communisme. Attaquant frontalement son chef. « Jacques Doriot, écrit-il à Céline, m’a rendu l’optimisme dont, tu le sais (car tu me connais, coquin), j’ai vitalement besoin. »
Le divorce avec Liliane est consommé bien qu’il tarde pour des questions financières et aussi à cause de la mauvaise foi de Ramon. Espère-t-il revenir au logis familial ? Il y a pensé. Pour l’heure, nous sommes en 1938, il écrit comme un forcené dans la presse : glissement du romancier vers le journalisme. Dominique est sévère mais lucide : « L’écrivain, abandonné à lui-même, suivant sa pente sans contrainte, croit penser davantage, alors qu’il ne fait que s’enliser dans l’obscur, défaire doucement sa pensée dans l’émotion qui a déclenché l’idée première. » L’Émancipation nationale contre la NRF ? C’est trois cent mille lecteurs contre trois cents lettrés, constate Ramon. Le 1er juillet 1938, Doriot intronise Ramon au Bureau politique du Parti. Quelques mois plus tard, Drieu démissionne du parti : « Je suis dans une bagarre épouvantable à cause de Fernandez qui fait de la pagaille dans le parti », dira-t-il.
Les événements, les tensions, les solutions radicales vont le pousser dans l’extrême. Doriot inscrit l’antisémitisme à son programme et fustige Blum comme judéo-marxiste.
Ramon se remarie avec Betty qu’il aimait depuis longtemps et qui avait ce qui manquait à sa femme : « féminité, élégance, frivolité ». Il informe Liliane par lettre. Elle lui répond selon une phrase d’une chanson souabe : « Pour le temps que tu m’as aimée, je te remercie et je souhaite qu’ailleurs ce soit mieux pour toi. » Ramon devenait une figure emblématique de la Collaboration.
Et la tension monte en Dominique écrivant. Il tente de comprendre, de distinguer la collaboration active et la collaboration passive ; de diviser la collaboration en plusieurs époques avec chacune leurs influences. C’est à se demander si Ramon ne se moque pas, comme Chostakovitch écrivant pour Staline de la musique mièvre.
Du 4 au 26 octobre 1941, Ramon est du voyage en Allemagne pour rencontrer Goebbels. Avec lui, Marcel Jouhandeau et Jacques Chardonne. Tapis rouge et première classe : on visite les maisons de Beethoven et de Goethe, opéra, vins, rencontre enfin avec le ministre de la Propagande qui leur annonce la suprématie culturelle du saint Empire germanique et propose une association d’auteurs européens pour y contribuer !
En retour, les comptes-rendus sont sans équivoques, bien que Dominique y traque des étincelles éphémères. En 1942, une commission est réunie à la bibliothèque nationale pour examiner les textes à transmettre aux éditeurs, textes qui contribueraient à la politique allemande. Ramon y siège et favorise la publication de bons textes, notamment de Mauriac. On ne peut lui en tenir rigueur. Mais la tension entre l’auteur (Dominique) et son sujet (Ramon) augmente toujours, jusqu’à ce cri mal rédigé, dicté, énervé, comme fou : «Mais attendez un peu, je n’arrive pas à le dire, c’est trop dur, trop pénible pour un fils de révéler une action franchement abjecte de son père. Attendez un peu… le temps que je reprenne souffle, que j’essaye d’équilibrer ce geste de collaboration active par des initiatives prouvant que l’esprit de résistance n’était pas éteint en lui. » Le calme revient quand il s’agit de relire et d’analyser le Proust puis le Balzac de Ramon Fernandez, où l’on retrouve le critique perspicace et juste, l’un des derniers du siècle. Quand la politique quitte la littérature, l’intelligence se fait matière et le goût prédomine. Hélas, « la Politique : voilà la grande intruse dans la vue littéraire française ». Deux nouveaux titres en 1943 : Itinéraire français et Barrès, le premier donnant la part belle à Péguy.
Ramon Fernandez s’effondrera à table, chez Lipp. Crise cardiaque ? Abus d’alcool ? AVC ? Betty appelle Mamé qui appelle Liliane. Tout est fini. Liliane demande la permission de veiller le corps. « Vers six heures du matin, Mamé entre dans la chambre et me dit de m’en aller. Je mets un dernier baiser sur ses mains. » Jusqu’au bout la Grand’mère aura voulu garder l’autorité sur son fils, sur son corps. Terrible dernière phrase qui semble tout expliquer.
Ramon est un livre essentiel pour son auteur. Et pour les lecteurs attentifs de l’œuvre de Dominique : « Les personnages des romans que je me suis mis à écrire plus tard – héros fourvoyés, partagés entre la célébrité professionnelle et la flétrissure sociale – sont à l’image de la première idée que je me suis formée de mon père. Tous, ils adressent, en quelque sorte, un message de solidarité à mon père. » Reste la question homosexuelle.
Homosexuel, Ramon ? À l’époque, on disait « pédéraste » pour remplacer le mot d’« inverti » qu’utilisait Proust. Et pourquoi pas ? Une hypothèse qui touche Dominique : « L’homosexualité, conduite humaine universelle, ne dépend ni de l’époque ni des milieux, ni de la mode. » Une clé de lecture comme une autre qui expliquerait le « je t’aime-moi-non-plus » avec Drieu la Rochelle, homo refoulé ; qui donnerait sens à l’admiration pour Gide et aux formidables pages sur son Corydon. Mais ce n’est qu’une clé de lecture qui, hélas, aveugle toujours l’auteur de l’Étoile Rose et de la Gloire du Paria. Pourquoi cette justification permanente de l’homosexuel ? Le combat est passé, il est gagné : on s’en fout. « L’homosexualité n’a jamais cessé de paraître à mon père un sujet important, à traiter avec attention, sympathie et respect. » Soit. Et plus loin : « Personne avant mon père n’avait osé cette association : L’attitude de l’homme moyen à l’égard du pédéraste est exactement semblable à son antisémitisme. » Le parallèle empêche tout jugement, interdit l’ironie et sacralise ce qui relève de l’intime, de la vie privée. Il n’est pas nécessaire d’en rajouter : on est tous d’accord. Dominique veut-il se justifier par rapport à son père ? Son dossier Ramon n’est pas le lieu d’une telle plaidoirie. Le péché de Dominique Fernandez est d’y revenir dans tous ses livres avec une insistance qui tourne à l’obsession. Il y reviendra encore dans un ouvrage à peine annoncé dans ce Ramon. Pour que la boucle soit enfin bouclée dans la quête de cette unité si nécessaire à l’immortel ? En attendant, il reste à (re)lire le Proust et Messages que Grasset a la bonne idée de republier dans ses cahiers rouges. ●
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LA BELGIQUE EN TOUTES LETTRES
coffret en 3 volumes, textes assemblés par Véronique Jago-Antoine et Hugues Robaye
sous la direction de Marc Quaghebeur,
Éditions Luc Pire, 1045 p., 24 € (octobre 2008)
Par Frédéric Saenen

C’est un pays mouchoir, dont on ferait, croit-on, le tour en quelques enjambées. Et pourtant… C’est un pays dense, irrigué de cultures, étonnamment multiple, travaillé par une angoisse de fond que vient parfois zébrer une injure à la Haddock ou une esclaffade breughélienne. Agglomérat – que d’aucuns jugent arbitraire – de peuples et de langues, la Belgique est ce puzzle trois-pièces arrimé au temps et qui, depuis bientôt deux cents ans, est en quête d’identité.
Quelle littérature peut-il sortir d’un tel berceau ? Ni quête cosmique, ni épopée conquérante, ni éloge de la nation millénaire. Les Belges préfèrent fredonner une rue, un marais, un brise-lame, une rivière. Leurs éléments sont la terre, l’eau et leurs épousailles de boue. Le feu, lui, n’est pas un donné naturel mais le jouet de Prométhées métallos. L’air manque certains jours, du coup, affamé d’ailleurs, on lève les yeux au ciel. On y lit « Ceci n’est pas un nuage », et tout demeure.
Les trois volumes de La Belgique en toutes lettres permettent d’appréhender les nuances de l’introuvable « âme belge » qu’Edmond Picard s’évertuait à saisir et Jules Destrée à nier. Des extraits de romans, d’essais, de pièces de théâtre, des poèmes, des témoignages de voyageurs étrangers accompagnent le lecteur au cœur de la géographie (le « milieu » disait-on jadis dans l’enseignement primaire), de l’histoire, des mentalités et des coutumes.
La visée patrimoniale de l’entreprise est claire. La jeune génération n’y est que peu convoquée, le royaume semblant s’être figé entre 1993 et 1995, aux marches du Palais de Laeken et dans les artères de la capitale, pour pleurer Baudouin ou les victimes de Marc Dutroux. Mais peut-on reprocher aux anthologistes d’exprimer autrement que par le vide la lacune créative que vit actuellement cet État, en radicale remise en question ? L’époque n’est plus aux grandes figures, partant aux grands portraits. Elle n’est même plus à rien de « grand », donc la littérature s’y disperse, s’y dissout. Les « événements » et les « dates » se sont transmués en aléas et en échéances. Albert II, souverain bonhomme, tient les rênes du pouvoir durant ses audiences privées et au moment névralgique des discours de Noël ; le Premier ministre, s’essoufflant entre deux couloirs communautaires, ne fera, espérons-le du moins, que passer. Et on se demande bien quel Émile Verhaeren ou quel Conrad Detrez pourraient inspirer les stratégies de la gouvernance et les montagnes russes de la crise financière.
Revenons à nos morceaux choisis… Un étrange sentiment naît au long de l’excursion dans ce lopin aux contours irréguliers : la nostalgie de ce qui aurait pu être, de ce que nous aurions pu être. Car nous en avons eu, d’infatigables chantres du régionalisme, des naturalistes remarquables, des surréalistes subversifs en diable, des symbolistes brumeux, des poètes intellectualisants ou engagés, des macaques flamboyants et carnavalesques, des néo-classiques sourcilleux, et des historiens, et des chroniqueurs. Et pas systématiquement calqués, avec une décennie de retard, sur le patron hexagonal, non. Des originaux. Des voix, des talents, des plumes. Hélas, comme chantait Brel, « ce n’est qu’après, longtemps après… » que l’on s’aperçoit de l’ampleur de l’héritage.
Tout commence par le paysage. Les images défilent, et l’on s’émerveille des contrastes d’un territoire si exigu. De la digue d’Ostende aux forêts profondes, en passant par le ring de Bruxelles, les évocations en prose ou en vers signées Gaston Compère, Pol Vandromme, René Hénoumont, Jacques Izoard, Nell Doff, cent autres, communient avec le génie du lieu. Sur les béguinages de Rodenbach rôdent un silence de novembre et une mélancolie mortifère à souhait que ne pollue aucun touriste. Sander Pierron caresse quant à lui les courbes de l’Art Nouveau et Pierre Nothomb se juche sur la ligne de faîte que représente la ville d’Arlon, au confluent des aires latines et germaniques. Chacun se cherche son heimat de poche, dans ce pays où l’on s’empêtre dans l’entrelacs des frontières invisibles. Où l’on bute sur l’horizon, vu que l’horizon est à l’intérieur.
Après l’espace, le temps. Le second pan de la sélection n’est pas le plus volumineux pour rien. On y débrouille vaille que vaille les différences entre les emplois adjectival et substantivé du vocable Belgique. On emprunte le raccourci qui mène de la « belgité » du baron de Reiffenberg à la « belgitude » forgée par Claude Javeaux et Pierre Mertens dans les années 1970. Jean Muno nous convainc qu’il est inconcevable de devenir un héros brabançon dans une rue chevauchant le bilinguisme. Le malaise croît, la schizophrénie guette. Se raccrocher à l’héroïsme des pères fondateurs, brillamment dépeinte par Pirenne ou Stengers ? Courageux… mais insensé. Remonter à la source signifie pour certains s’arrêter en 1830, pour d’autres aux Bourguignons, quand ce n’est à Jules César… Les saumons ne se reproduisent pas favorablement dans les canaux d’ici. Forcément : ils ne partent jamais à égalité.
Enfin, après les dates et les sites, le peuple. Les gens. Moi, vous, eux. André Baillon apparaît comme l’archétype de l’éleveur de poules, Jean-pierre Dopagne du prof et Jean-Philippe Toussaint du téléspectateur lambda. La Belgique qui mange, festoie et se déguise tient tout entière dans ces ultimes fragments, de processions en kermesses, de frites encanaillées en « soupers » à 18 heures tapantes. La Belgique engloutie aussi, celle des ruines sur lesquelles nous marchons toujours. Prêtons l’oreille à Malva, Santocono et aux prolétariens qui nous décrivent sans lyrisme la fosse quand, aujourd’hui, les terrils sont en phase de rabotage et les charbonnages, de muséification. Laissons-nous aveugler par la coulée de fonte en fusion du Happe-chair de Lemonnier, celle qui incandesçait à l’époque où les délocalisations pouvaient encore se mesurer en kilomètres, pas en fuseaux horaires. Jetons-nous dans la gueule des « Villes tentaculaires » ou sur les pas de Georges Eekhoud, dans les troquets hallucinants d’Anvers, « La Nouvelle Carthage », pour oublier que nous sommes à l’ère où l’architecture publique confond trop volontiers urbanistique et échafaudages de galeries commerciales…
Voici donc la Belgique, à travers ses spécificités et en toute intimité, livrée sous coffret. Ce triptyque constituera un excellent outil pédagogique, exhaustif nonobstant de notables absences, et bien pensé (soulignons au passage le haut vol des notices introductives, rédigées dans une langue limpide et synthétique). Mais il ne se limitera pas à cela, loin s’en faut. Les Belges francophones devraient ainsi profiter de cette publication pour s’y plonger, s’imprégner de leur passé, écouter le bruissement du substrat flamand qui frémit au creux de leur être, dans cette zone anagrammatique qui fonde l’identité : les tripes et l’esprit. L’idée du dialogue entre frères ennemis pourrait se faufiler par la bande de la littérature, ces mille pages en offrent l’opportunité. Et si, malgré tout, la Belgique est vouée à ne plus être qu’un rêve de papier, autant qu’il soit fait de celui-là, avec ces mots-là… ●
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JÉSUS SANS JÉSUS, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur
Éditions du Seuil/Arte Éditions, 274 p., 20 € (novembre 2008)
Par Adeline Bronner

L’aventure de la création, de la mise en place et de la stabilisation d’une religion est passionnante. Une véritable enquête de police scientifique. Car la religion chrétienne agit, à bien des égards, comme un virus. Elle a trouvé un point d’entrée dans l’organisme romain, elle a noyauté certaines cellules, a dupliqué son patrimoine génétique, profondément affaibli l’organisme impérial jusqu’à sa chute. Comme tout virus, elle n’a pas saisi que cette chute pouvait signifier sa propre disparition, comme tout bon virus, elle a trouvé rapidement comment s’adapter à son nouvel environnement. C’est cette histoire que nous raconte, avec talent et humour, les deux vilains garçons de l’exégèse chrétienne, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur. Leur point de départ est, dans ce livre, l’un des textes les plus opaques, les plus difficiles et pourtant sans doute le plus connu des textes chrétiens : l’Apocalypse de Jean de Patmos. Ce texte qui a « soigné » l’imaginaire chrétien et alimenté son millénarisme fut peut être l’ultime tentative des véritables judéo-chrétiens pour stopper l’inexorable ascension de pagano chrétiens.
Une affirmation comme celle-ci ressemble à ces jeux d’esprit que les religieux de tous poils pratiquent avec passion autour d’un mot, d’une phrase ou d’un verset. Mais au-delà de cette première impression, il y a un remarquable travail d’exégèse, une enquête menée au cœur des textes, des traditions et de l’Histoire, pour démontrer que la confiscation du personnage de Jésus, que sa transmutation en Christ a eu des effets catastrophiques sur plus de deux millénaires.
De nombreux auteurs se sont attaqués à la naissance du christianisme, démontant avec art son ascension dans l’Empire. Mais rares sont les historiens, qui ont interrogé le personnage « historique » de Jésus. Ainsi, depuis la victoire du christianisme dans l’Empire, notre vision de Jésus est celle d’un type plutôt gentil, un peu simplet, avec des accès de violence et un don certain pour la magie. Pendant quelques temps, le type raconte sa vision de la foi, la venue du monde de Dieu, un monde d’amour et de respect et tutti quanti. Le même est ensuite crucifié sur ordre de Ponce Pilate, condamné à mort pour rébellion contre Rome. Trois jours après sa mort, il apparaît à différentes personnes et voilà qu’on se met à parler de résurrection. Trois cents ans après sa mort, l’aspect juif de Jésus est gommé et, au Moyen Âge, plus question de parler de circoncision ou de montrer un type sémite, ni pour lui ni pour sa mère – ni pour ses fidèles –, à l’exception notable de Judas, le « traître » dont le type sémite est largement accentué. Quant au message d’amour et de générosité, il est relégué loin, mais alors très loin derrière celui de « soumets-toi ou crève » !
Comment un juif devient l’arme absolue d’une secte pour abattre la religion « mère » ? Tel est le propos de ce livre. Un propos qui s’incarne dans un nouveau regard sur l’Apocalypse de Jean, réponse brutale et cinglante au paulinisme qui gagne petit à petit tout l’organe chrétien. Paul de Tarse, le juif devenu chrétien à la suite d’une chute de cheval, qui va lancer l’opération « Rupture avec nos pères ». En donnant la prééminence sur les gentils, en pointant le refus des juifs de se soumettre au message de Jésus. Après lui, les pères de l’Église poursuivront sur cette voie avec la « bonne » volonté qu’on sait. La conclusion s’incarnant dans la phrase de Jean de Chrysostome, condamnant les juifs à la vindicte éternelle, puisque le sang de l’agneau tâche à jamais leurs mains et celles de leurs enfants.
Un livre passionnant qui démontre comment cette religion de femmes et d’esclaves a paradoxalement utilisé toutes les armes des « faibles » pour renverser les puissants. Cultivant le goût de la mort, du sang et du martyre, elle quitte les villes pour noyauter les campagnes. Regardé avec mépris et dégoût par les autorités romaines, elle finit par submerger l’empire en jouant sur ses marges et sur le poids des faibles. Une fois installée, elle développe avec une brutalité inouïe un corpus orthodoxe et, avec les armes du pouvoir, sabre et tranche toutes les têtes qui pensent autrement. Et l’Apocalypse de Jean de Patmos, de réquisitoire contre les positions de Paul, devient l’ultime argument pour sacraliser la vision des Pères de la nouvelle Église de Rome.
Pour poursuivre et approfondir les propos du livre, Mordillat et Prieur propose un coffret DVD sur l’Apocalypse, ses interprétations, ses mises en scènes. ●
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L’AUTRE MOITIÉ DU SOLEIL, Chimamanda Ngozi Adichie
Éditions Gallimard, 499 p., 25 € (septembre 2008)
Par Adeline Bronner

Le Biafra, vous vous souvenez ? Les centaines de milliers de morts, les premières guerres « séparatistes », les premières images insoutenables d’enfants atteints de kwashiorkor, cette maladie au nom imprononçable, mais médiatiquement tellement « sexy », et bien sûr Bernard K. et ses coups de gueule. Le Biafra, région sécessionniste du Nigéria, création européenne mortifère en terre d’Afrique, comme tant d’autres. Du Biafra, comme de beaucoup d’autres conflits de la région, nous savons tout et rien, mais souvent par le prisme déformant du regard de l’homme blanc. L’histoire des vaincus, racontés par les vainqueurs a toujours quelque chose de sordide. Et puis cette façon dont les Blancs se sentent encore autorisés à expliquer au monde ce qui ne va pas en Afrique. Imaginez un instant, les guerres vendéennes ou l’épuration racontées par des Noirs, des Maliens, des Guinéens, des Rwandais ! La roue tourne heureusement et de toutes l’Afrique s’élèvent des voix pour reprendre le fil de leur histoire et nous tendre le miroir de nos mépris – cette délicieuse réponse des intellectuels africains à notre petit « nabotléon ». Les romanciers sont publiés par les grandes maisons, certains sont même honorés de nos prestigieux prix littéraires. La littérature africaine diverse, brillante, politique, polémique s’impose petit à petit chez nos libraires. Une subtile révolution où les mots et les vies nous obligent à admettre que la richesse de l’Afrique n’est pas seulement dans son sous-sol.
Chimanda Ngozi Adichie est une écrivaine nigériane renommée, honorée par le Commonwealth Booker Prize pour L’Hibiscus Pourpre en 2005. Elle revient avec un roman qui plonge ses racines dans l’expérience dramatique de sa famille confrontée à la guerre du Biafra-Nigéria au début des années 1960. Une chronique des dix années de brûlures nationalistes et de manipulations occidentales, un constat de la fin d’une innocence chèrement payée, le trajet de deux jumelles prises dans la tourmente. Un livre remarquablement construit qui s’affranchit de la linéarité pour montrer la complexité d’une histoire politique et les réactions diverses des protagonistes.
Début des années 1960 au Nigéria, un jeune garçon de l’ethnie Ibo quitte son village pour devenir le boy d’un intellectuel, impliqué dans le mouvement indépendantiste et révolutionnaire qui incarne ses milliers d’hommes et de femmes pour qui le nationalisme fut un formidable élan d’espoir et de fierté. Ugwu rencontre chez son maître sa compagne, la très belle Olanna, fille de bourgeois nouveaux riches de Lagos, qui tente d’échapper à sa condition de belle héritière pour incarner, elle aussi, le renouveau africain. Face à ce couple, on trouve son alter ego, avec la jumelle d’Olanna, Kainene, moins belle, plus lucide, plus dure en apparence, qui poursuit les affaires de son père, sans complexe, et qui se défie des idéalismes de façade. Elle rencontre un jeune Britannique fasciné par l’art des pots cordés, journaliste cherchant à écrire un roman sur cette Afrique en pleine mutation.
On suit avec les deux jeunes femmes la vie de cette bourgeoisie africaine, oscillant entre idéalisme révolutionnaire et volonté affairiste. La vie compliquée d’une nation fabriquée par la main coupable de l’homme blanc, qui assemble des communautés diverses qui, malgré tout, sont parvenues à trouver un équilibre fragile. Les Haoussas musulmans au nord, chouchoutés par le pouvoir blanc, les Ibos et du sud, noirs, chrétiens et/ou animistes méprisés par les anglais parce que trop « négroïdes ». À l’intérieur de ces groupes, les plus riches, éduqués à l’étranger, qui sont à la fois les plus portés à la révolution et les plus sensibles aux sirènes du pouvoir industrialo-politique. Face à eux, la masse des petits, des plus pauvres, des villageois, ces populations qui se défient de l’étranger, de l’ethnie voisine, du village voisin. Là, les grandes phrases et habitudes des gens des villes amusent et ennuient, là se trouvera la chair à canon pour entretenir le bûcher des folies humaines.
La situation politique se dégrade brutalement. Le Biafra décide de s’affranchir du géant Nigérian pour ne plus avoir à subir la violence des Haoussas et de leurs alliés Yorubas. Sous le signe du soleil levant, les Ibos se lancent dans une sécession sans espoir contre le géant voisin. Il ne faudra que quelques mois pour que la situation militaire tourne au fiasco total. Le Biafra est asphyxié, sa résistance brisé, sa population jetée sur les routes, affamée et bientôt soumise à la première famine médiatique. Les deux sœurs regardent leur monde se détruire, elles découvrent la peur et la détresse et comprennent vite à quel point les grands discours et les idéaux sont solubles dans la souffrance et la faim. Confrontées à l’horreur d’une guerre où les belligérants font assaut d’abominations, elles tentent de préserver ce qu’elles peuvent de leur environnement avec un courage et une volonté si courants chez les femmes soumises à ces rudes temps des guerres d’hommes.
Chimanda Ngozi Adichie ne cède jamais aux jérémiades misérabilistes ou aux discours rageurs, sa peinture de la société nigériane, des relations entre les ethnies, est remarquable de sobriété et d’intelligence, tout comme la construction psychologique de ses personnages qui empruntent ici ou là au réel. L’idéaliste professeur, la belle femme courageuse, la femme d’affaires brillante, le Blanc amoureux d’une Afrique idéale mais également capable d’un engagement passionnel et désintéressé. Avec une grande pédagogie, elle implique son lecteur dans la réalité quotidienne d’une nation en temps de paix comme en temps de guerre. Loin des idées reçues et des appréciations occidentales, ce roman est à la fois une page de l’histoire du Nigéria et un hommage non dissimulé à ces hommes et femmes qui ont voulu croire leur rêve possible et qui sont parvenus à dépasser leur rêve détruit pour se reconstruire, malgré tout. ●
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LE RÉSEAU CARTE, Thomas Rabino,
Éditions Perrin, 398 p., 23 € (avril 2008)
Par Gerald Messadié

Au grand dam des mythologies qui se bâtissent sur elle, il n’y a jamais de point final à l’histoire. Les recherches des historiens l’enrichissent constamment et contraignent à des révisions. Tel est le cas de celles que rapporte Thomas Rabino dans Le réseau Carte, coup de projecteur saisissant sur un des chapitres cruciaux et méconnus de l’histoire contemporaine en général et de la Résistance en particulier.
En 1941, le SOE (Special Operations Executive), branche de l’espionnage britannique, découvrit un réseau de résistance en Provence-Côte d’Azur qui semblait étonnamment puissant ; il était dirigé par un peintre et affichiste, André Girard, qui revendiquait quelque trois cent mille hommes en armes et capables d’agir sur-le-champ. « Carte » de son nom de code, Girard était un personnage paradoxal et difficile ; il disposait d’intelligences dans les milieux pétainistes, notamment avec le général Weygand, il était anti-allemand, anti-communiste et anti-gaulliste ; il se prétendait apolitique. Les Anglais fondèrent sur lui de grands espoirs et se laissèrent même convaincre de créer une radio libre, Radio Patrie, censée émettre depuis la France occupée, mais en réalité basée à Oxford, et dont le but était de damer le pion aux émissions de la France Libre diffusées par la BBC. Guère en peine d’outrecuidance, Carte exigea même que ces émissions-là fussent suspendues. Le SOE lui prodigua cependant argent, matériel et soutiens pendant plusieurs mois. En effet, Weygand, mentor supposé de Girard, était pour les Anglais et les Américains l’homme capable d’évincer De Gaulle, avec qui leurs relations étaient exécrables.
Girard entretenait bien des contacts avec les chefs résistants, tels Henri Frenay et Emmanuel d’Astier de la Vigerie, mais son irrédentisme anti-gaulliste obstiné faisait avorter tous les projets d’union. Girard se livra également à des manœuvres singulières, telles que de proposer à ces derniers des subventions américaines ; en effet, les États-Unis poursuivaient depuis Genève, où était installé Allen Dulles, patron de l’OSS, ancêtre de la CIA, leurs propres tentatives de noyautage de la Résistance. Ce fut ainsi que Bénouville, reprenant la filière de Girard, obtint des sommes considérables pour le réseau Combat, à l’intense colère de Jean Moulin. Girard intéressait les Américains en raison de son anti-gaullisme, ravivé par le ralliement du PCF à De Gaulle.
Après la suppression de la ligne de démarcation en 1942, les Anglais s’étonnèrent, puis s’énervèrent que le réseau Carte demeurât inactif. Et pourtant les exigences de Girard augmentaient : il exigea des Anglais que leur aide fut vingtuplée. Ils flairèrent l’imposture et le délire. Jugement téméraire : Carte fut réellement actif dans le Midi et il fut un vrai Résistant. Toutefois l’agent Peter Churchill, qui était en rapport avec lui, se lassa de risquer sa vie sur les allégations d’un personnage qu’il ne maîtrisait pas. À la fin, comme Girard risquait de compromettre les opérations de la Résistance gaulliste, les Anglais le soupçonnèrent de mythomanie, sinon de double jeu, et le firent venir à Londres. Il ne revit jamais la France : ils lui interdirent d’y retourner et l’expédièrent aux États-Unis, où il mourut en 1968. Vilipendé par certains, exalté par d’autres, Girard fut volontairement « oublié » de beaucoup d’historiens.
Rabino a eu accès à des documents inédits des archives françaises, anglaises et américaines, ainsi qu’à celles de la famille (Girard était le père de l’actrice Danièle Delorme). Il a interviewé des Résistants tels que Druon, Aubrac, Crémieux-Brilhac et son récit est d’une clarté et d’une précision sans reproche. Fourmillant d’anecdotes et portraits, il se lit comme un roman, qualité supplémentaire pour un ouvrage d’histoire.
Cependant il est parfois difficile à interpréter si l’on ne considère que l’affaire Carte sans tenir compte de la toile de fond ; il pourrait alors être mépris pour le dossier d’un épisode extravagant de la guerre, alors qu’il est bien plus révélateur. Il éclaire, en effet, la trame occultée de la Résistance : les conflits entre les défenseurs d’une idée héroïque de la France et les tentatives de mainmise étrangères sur une véritable armée de l’ombre capable d’infliger de graves dommages au IIIe Reich.
Girard appartenait à cette vaste partie de la population, y compris l’armée, pour qui l’armistice avait été une humiliation insupportable et qui demeura fidèle à Pétain ; ce fut d’abord dans l’armée que naquit la conviction que la guerre n’était pas terminée et qu’il fallait reprendre les armes, et ce fut également ainsi que Vichy subventionna de ses fonds secrets, administrés par Weygand jusqu’en octobre 1941, les premiers réseaux de Résistants. L’arrivée de Laval au pouvoir en 1942 et le caractère résolument collaborationniste du gouvernement sonnèrent le glas de cette illusion. Parallèlement, les premiers réseaux communistes et gaullistes commençaient à s’organiser ; en dépit des cabales partisanes, ni les Anglais ni les Américains ne purent se les approprier et ils furent contraints de les soutenir. L’anticommunisme fanatique de Girard lui voila les yeux ; il crut pouvoir incarner à lui seul une résistance indépendante, dupa les Anglais et fut dupé par les Américains, dont les rivalités se poursuivaient sur le territoire et dans l’ancien empire français.
Taxé de démence par les Anglais, guère enclins à la subtilité dans ces heures noires, Girard était, au-delà de ses outrances et rodomontades, un personnage comparable à De Gaulle, fidèle à une certaine idée de la France, mais aussi à Pétain, ce qui l’opposa farouchement au chef de la France Libre ; en dépit des infamies du régime de Vichy après 1942, il était persuadé de l’existence d’un « bon Vichy » que, paradoxalement, Raymond Aron fut le seul à tenter d’expliquer dans son Histoire de Vichy.
L’ouvrage de Rabino présente le mérite d’arracher le lecteur à une l’imagerie d’Épinal colportée par trop d’esprits simplistes ou partisans. On y trouvera, entre autres, mais non sans amertume, des révélations sur les efforts anglais pour diviser la Résistance et miner les fidèles de la France Libre. Et des épisodes délirants, tels que la tentative d’endormir des centaines de milliers de soldats allemands à l’aide d’une drogue versée dans les livraisons de sucre à destination du Reich.
Un livre indispensable à l’histoire de notre temps. ●
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LA LÉGENDE DE NAPOLÉON, Sudhir Hazareesingh
traduit de l'anglais par Albert Sebag, Tallandier, 414 p., 27 € (janvier 2006)
par Hubert de Champris

Si le jeune historien Sudhir Hazareesingh avait vu le jour à l'île de la Réunion, nous aurions pu vaticiner autour de la formule du psychanalyste Daniel Sibony « l'origine de la haine, c'est la haine des origines » : en gros, notre auteur aurait fait un rejet de celle nommée jadis l'île Bourbon et d'une enfance toute vouée au culte de la famille royale. Mais voici que notre auteur est né à l'île Maurice et qu'il conserve des souvenirs fort heureux d'une enfance baignant dans une commune admiration familiale de l'Empereur. Qu'à cela ne tienne : Française au XVIIIe, l'ancienne île de France fut conquise par les Anglais en 1815 et la famille Hazareesingh s'est rétractée sur le temps antérieur à cette date, magnifiant, mythifiant celui (on allait écrire Celui !) qui s'avérera la plus sympathique victime du pays aux falaises d'albâtre.
Quelle est la thèse de l'historien mauricien ? On aurait largement sous-estimé le poids de l'imprégnation de la pensée (c'est-à-dire à la fois le nostalgique souvenir que les Français en auraient gardé et les diverses et variées interprétations possibles d'un hypothétique corps de doctrine propre à l'Empereur) napoléonienne dans les consciences, ce, de la Restauration à la Troisième République en passant par la Monarchie de Juillet, la Deuxième République et un nouvel Empire que l'on qualifiera de Second si l'hypothèse même de sa résurgence vous paraît inenvisageable.
L'auteur s'est régalé en dépouillant une foule d'archives départementales – des rapports préfectoraux adressés au ministère de l'Intérieur pour l'essentiel – dénombrant chahuts sur chahuts. Quelles étaient ces rebellions villageoises que le jargon contemporain diplomatiquement correct qualifierait d'« incivilités », ces désobéissances civiles, ouvertes ou insidieuses, ces insolences qui constituaient autant d'affronts envers la dignité bourbonienne et que connurent en premier les localités de l'axe – celui qui relia Golfe Juan à Paris, cette Route Napoléon dont Laffrey ne fut pas la moindre étape et le très républicain et stendhalien (c'est tout comme) Dauphiné, le havre rêvé ? À l'occasion de divers anniversaires organisés soit par le pouvoir en place, soit par les fidèles de l'Empereur (par exemple le 15 août, jour de la Saint Napoléon), les carbonari français (souvent d'anciens grognards, des membres de confréries secrètes, du moins discrètes) manifestaient en souvenir de Napoléon et se signalaient au passage au bon souvenir de la maréchaussée. Cette guérilla contre-festive, récurrente, lancinante, qui harcelait les autorités dès que l'occasion se présentait, s'est accompagnée d'un culte forcené d'objets, séditieux selon l'autorité légitime, plutôt cocasses et inoffensifs à nos yeux de démocrates. Dans ces pages-là, Hazareesingh nous fait sourire et peut-être même rire tant cette confiance (qui confinait bien des fois à une naïveté quasi infantile) dans le charisme occulte et la sainteté toute laïque d'un empereur qui n'était, au reste, pas défunt pour tout le monde comportait quelque chose de touchant qui traduisait d'une part, ensemble la perspicacité et l'immaturité politiques foncières de ceux qu'Hazareesingh nomme the masses (p. 54) – les masses – d'autre part, la nature de l'affectio societatis que l'inconscient collectif de ces époques aurait voulu voir s'incarner entre gouvernés et gouvernants, entre cette assemblée (d'ecclesia : assemblée, église) laïque (de laos, le peuple) qu'on peut donc dénommer église enseignée et une église enseignante (le souverain, l'Empereur en l'espèce), entité certes profane dans ses statuts, mais que la première ambitionnait sourdement de voir s'adjoindre en vis-à-vis, sacralisée par ses soins à défaut d'être en soi sacrée.
Outre le plan purement événementiel et la composante émotive, pour ne pas dire émotionnelle dans laquelle s'inscrit la saga que furent l'élaboration et les divers modes d'expression de la légende napoléonienne, Hazareesingh esquisse les raisons de la permanence, de l'actualité de la pensée doctrinale de Napoléon tout au long du XIXe siècle. Il s'attache pour se faire au cas Constant et à l'inconstance de ses idées. L'amant de la libertaire Madame de Staël nous dirait qu'en se déclarant napoléoniste, il ne changea pas d'idées mais que son évolution fut le fruit de sa découverte de la plasticité - pis : de l'anamorphose – inhérente à la richesse, à la modernité, en somme au caractère fatalement intemporel (et, en conséquence, perpétuellement actuel) des principes éminemment universalistes qu'il ne savait point jusqu'alors que la pensée républicano-bonapartiste véhicula.
Dans ces pages, la Restauration apparaît sous un triste jour. Cette impression, inévitable pour le lecteur, l'auteur, lui, aura garde de s'en prémunir : c'est là un syndrome inhérent au chercheur, à l'archiviste, à l'historien qui passe des mois à brasser des liasses de vieux papiers, les yeux rivés sur l'objet de sa recherche, que d'absolutiser son sujet en se laissant s'y assujettir. (La vérité se situe peut-être entre les deux, entre Hazareesingh et la thèse relativiste sur ce point de Frédéric Bluche). L'historiographie récente a plutôt tendance à réhabiliter la Restauration (santé des finances publiques grâce à l'action du baron Louis, probité de son personnel [comparé aux autres régimes, taux de corruption le plus bas qu'on ait jamais connu]) et, plus encore, Charles X par rapport à Louis dix-huîtres. Balzac n'eut pas aimé ce régime s'il devait s'assimiler au moisi d'une grande part de sa bourgeoisie.
Trop influencé par l'école historiographique social-démocrate et son amitié avec Pierre Rosanvallon, Hazareesingh colporte (p. 172) la fausse légende [on l'a vu, les deux termes ne sont pas redondants : il y a des légendes vraies, celle de Napoléon en est une] de l' « invasion étrangère » entre 1789 et 1792. Relisons Chaunu (cf. entre autres, Danse avec l'Histoire, entretiens avec Éric Mension-Rigau, Fallois) : une fois encore, c'est le contraire qui est exact, c'est la Révolution qui a voulu exporter de manière offensive ses idéaux. Page 233, notre auteur écrit aussi : Elle accoucha à Paris, au château de la Malmaison. D'une part, la Malmaison ne se situe pas à Paris ; d'autre part, le futur Napoléon III est né rue Laffitte (Paris 9e) (voir Pierre Milza, Napoléon III, Tempus/Perrin).
On ne sait que trop que le salaire de l'auteur, celui du traducteur, aussi (qui travaille sous l'ombre anxiogène de l'adage latin que vous connaissez), ce n'est pas que le salaire du labeur, c'est celui de la peur, la peur du final cut ignare, imbécile, absurde, involontaire, c'est selon, du correcteur ou de l'imprimeur. Le mercurien analytique que s'avère être tout bon lecteur pourrait ainsi relever ces perles (de culture) qui nous contraint à nous muer l'espace d'un instant en puriste, cette version noble du professeur vieux garçon et complexé qui trouvera toujours à redire. Mais, ce n'est point seulement la charité chrétienne, comme on le dit, qui doit nous inciter à s'en abstenir, mais le constat que l'emporte ici de la part du traducteur la constante, l'endurante et, pour ainsi dire, la précautionneuse transcription du flux de la pensée qui engendre chez le lecteur l'impression que c'est l'historien qui, directement, s'adresse à nous dans notre langue maternelle.
Aussi, d'éventuelles scories ne doivent que faire ressortir de plus fort la portée certes bien évidemment historique de l'ouvrage, mais aussi morale. Car ce livre devra donner à qui se respecte mauvaise conscience. L'auteur aurait sans doute dû approfondir son propos sur les différences de traitement, sur les aptitudes naturelles que chacun des régimes possédait dans sa lutte contre la constitution ou l'amplification de ladite légende. Il était dans l'ordre des choses que le matérialisme grand bourgeois des Orléans exécrât tout ce que l'épopée napoléonienne comportait de noble et de prestigieux. Le nez encore sur le guidon, trop près de l'évènement, la Restauration, quant à elle, n'a pu saisir que, tout bien pesé, l'ambition réelle tant du général Bonaparte que de l'empereur Napoléon n'était pas si antinomique à sa ligne éditoriale. Et l'administration du Second Empire aurait dû comprendre qu'en maltraitant les derniers grognards, elle maltraitait ses pères. Il est aussi de bon ton chez les régimes modernes de relever ce qui demeure en effet impardonnable – car incompréhensible en vertu de ce que nous savons du responsable – dans la saga napoléonienne, par exemple l'exécution en masse de Turcs s'étant constitués prisonniers et à qui on avait promis la vie sauve ou l'assassinat du duc d'Enghien. Le reste ? Le reste, il doit être évalué ainsi : il est un fait – de nature tant historique, statistique, moral que psychologique voire psychanalytique – que ceux qui ont eu à pâtir, à souffrir d'une manière ou d'une autre de l'œuvre napoléonienne en ont conservé un souvenir, un souvenir parfois ébloui, parfois ému, mais, toujours et plutôt, un bon souvenir. Serait-il incongru de parler de bonté du personnage et de bienfaisance globale de l'œuvre ? Il en est de Napoléon Ier comme du Général : ceux qui, intellectuellement (et nous ne pensons pas qu'à Chateaubriand) ou physiquement, ont ferraillé contre eux finirent par se rallier. Car que voulez-vous mon bon monsieur… comparé à… Et, en l'occurrence, comparaison est bien raison. ●