BEAUX LIVRES



SUR LES PAS D’ABRAHAM, Richard Hardiman et Helen Speelman
préface d’Odon Vallet, Éditions du Chêne, 364 p., 49,90 € (octobre 2009)
Par Brigit Bontour


Au début du XXe siècle, une époque où la photo débutait et où la Terre Sainte vivait encore comme au temps d’Abraham, de jeunes chrétiens américains partirent sur les pas de Jésus afin de renouer avec la simplicité biblique et prirent le nom de Colonie américaine, fondant un hôpital pédiatrique et un atelier photo. C’est dans cet atelier qu’Arie Speelman, un mécène hollandais, fit développer et coloriser des milliers de vues sur plaques de verre. Ce travail immense et minutieux fut réalisé au pinceau. Ces photographies exceptionnelles sont désormais la propriété du musée d’histoire juive d’Amsterdam. Elles témoignent de la beauté et de la singularité de la Terre Sainte, berceau des trois grandes religions abrahamiques (christianisme, judaïsme et islam) avant que les guerres du XXe siècle ne viennent défigurer à jamais cette région.
Les clichés colorisés sont étonnants, entre peinture et photographie. Très diverses, elles immortalisent des personnages : une jeune fille faisant de la broderie dans une robe que l’on pourrait imaginer en toile de jean et un voile blanc ; un pêcheur vêtu de rose portant un filet jaune ; un homme dans une orangeraie où l’orange et l’ocre se répondent. Les scènes de la vie quotidiennes sont également omniprésentes : le broyage des olives, des bédouins assemblés autour d’une baratte, des enfants bédouins à dos de chameau, la cuisson du pain. Et enfin les paysages figés dans le temps de l’histoire : un coucher de soleil sur la mer morte, le Mont Hermon, la vallée de Beit El Din avec ses vergers en terrasse, les monts de Judée, Bethléem sous la neige.
Avec ses photos tableaux, ce livre, préfacé par Odon Vallet, spécialiste des religions, apporte un éclairage bouleversant sur cette partie du monde en souffrance et est une occasion rare de contempler l’environnement des premiers âges des religions.




VINCENT VAN GOGH À AUVERS, Wouter Van Der Ven et Peter Knapp
Éditions du Chêne, 303 p., 45 € (novembre 2009)
Par Brigit Bontour


« Auvers, c'est gravement beau », écrit Vincent Van Gogh à son frère Théo le 21 mai 1890. Il y séjournera 70 jours en y peignant 80 tableaux, deux par jour quelquefois, avant de mettre fin à ses jours le 29 juillet.
C'est cette période de création intense qu'analyse Wouter van der Veen dans un livre fascinant qui se veut l'état des lieux des connaissances disponibles sur le dernier séjour du peintre.
Dans une première partie est regroupée la correspondance que Vincent eut avec son frère Théo, sa famille et ses amis. La seconde rassemble les tableaux peints à Auvers au jour le jour. Le 9 juin il peint
Chaumes à Cordeville, vers le 25 juin, Marguerite Gachet au piano. Fin juillet, Racines, une huile sur toile qui annonce l'expressionnisme allemand et la peinture abstraite.
Un essai sur Johanna Van Gogh-Bonger, belle sœur de Vincent, clôt l'ouvrage qui revisite définitivement le peintre en le faisant passer d'un pauvre hère génial et incompris à un artiste de bonne famille, conscient de son talent et pas si pauvre qu'on veut bien le faire croire. Si la légende veut qu'il n'ait vendu qu'une seule toile, la vérité est qu'il était plutôt réticent à l'idée de brader ses œuvres et préférait attendre afin de vendre un ensemble cohérent.
Artiste inconnu ? Pas tout à fait non plus. Il était admiré des artistes de son temps.
Le Mercure de France avait publié un article dithyrambique sur ce peintre innovant six mois avant sa mort qui advint à l'âge de 37 ans. Nul ne peut dire si à 50 ans il n'aurait pas été reconnu et fêté à l'aune de son talent.
Cependant, malgré le travail de Wouter van der Veen, Vincent Van Gogh reste une énigme : il était malade, mais sa maladie garde sa part d'ombre, il s'est tranché l'oreille, il s'est suicidé. Nul ne sait vraiment pourquoi. L'auteur laisse entendre que l'absinthe, l'alcool, les maladies vénériennes ont sans doute joué un plus grand rôle dans la tragédie finale que la frustration de n'être pas illustre à 37 ans.
Vincent Van Gogh à Auvers ne peut que passionner les admirateurs du peintre avec ses reproductions superbes, et la correspondance inédite de l’artiste.
L’ouvrage contient une chronologie de la vie du peintre, une table des illustrations, la liste des œuvres auversoises de Van Gogh ainsi qu'un index et le fac similé de la lettre à Théo que Vincent portait sur lui le jour de sa mort.




L’ÉGYPTE VUE DU CIEL, Christian Jacq et Philip Plisson
préface de Zahi Hawass, Éditions de La Martinière, 333 p., 39,90 € (octobre 2009)
Par Brigit Bontour


L’Égypte du nord, terre du faucon ; de la capitale antique au Caire moderne ; les merveilles de la Moyenne-Égypte ; dans le territoire du dieu Amon ; des temples devenant des livres de pierre ; à la lisière de la Nubie ; des temples sauvés des eaux. En sept chapitres, Christian Jacq invite à une promenade exceptionnelle dans le ciel de l’Égypte. Les pyramides. Les villes prennent un angle neuf, mais l’Égyptologue évoque au cours du voyage de nombreuses anecdotes ou histoires connues des spécialistes : « Saqqara, la mère-pyramide », « louxor sanctuaire de la puissance royale », « Meidoum le domaine du créateur », une œuvre exceptionnelle car elle fut la première pyramide lisse…
Le survol se poursuit par Deir El Medineh et la vallée des artisans dans laquelle il a situé son livre
La pierre de lumière.
Dans ces déserts de pierre et de sable traversés par le Nil, Christian Jacq et Philip Plisson, le photographe, sont partis d’Alexandrie jusqu’au temple d’Abou Simbel, sur les rives du lac Nasser. Les photos sont inédites, le texte érudit. L’ouvrage inclut une chronologie très précise allant de l’époque prédynastique (vers 3300 à 3150 avant J.-C.) à 639, date de l’invasion arabe, ce qui permet au non-spécialiste de s’y retrouver dans cette immensité de temps et d’espace. 6 000 ans d’histoire sont racontés en beauté et en majesté sans argument écologiste massue ni moralisateur.




TERRE DE FEU tome 2 : Les Noctambules, David B. & Hugues Micol,
Éditions Futuropolis, 64 p., 16 € (novembre 2009)
Par Bertrand du Chambon


Où courent donc ces jeunes femmes sur la lande ? Pourquoi sont-elles venues dans cette maison isolée au cœur de la Patagonie où réside un vieux lord anglais décati ? Qui sont ces bandes de brigands qui parcourent le pays à cheval, arborant un drapeau noir frappé d’une hache ? Et comment est-il Dieu possible qu’il y ait des anarchistes européens en Patagonie ?
Mais, contre les chasseurs d’Indiens, ex-briseurs de grèves en Argentine et riches fils de familles
compradores, heureusement pour la paix de tous et pour l’inspiration du scénariste, L’Archer rouge est là. Il veille. Inspiré par un dieu moqueur nommé Huecuevu, l’Indien se complaît dans son rêve de vengeance : ces envahisseurs Blancs, il les tuera tous, qu’ils soient chasseurs d’Indiens, gauchos, aventuriers, colporteur vendeur de livres atteint de nanisme ou jeunes femmes préparant la plus étrange des cérémonies. Et tout ça, ce n’est que le premier album !
La suite va s’avérer encore plus ébouriffante. L’on sait que le scénariste est le merveilleux Nîmois, l’élève de Georges Pichard, j’ai nommé David B. en personne : la veine extraordinaire d’Hugo Pratt et de Munoz n’est pas loin : il a dû leur piquer leurs gants. On l’a trouvé parmi ceux qui avaient fondé l’Association au siècle dernier, et qui firent du
Lapin une désirable revue ; plus tard, l’homme fait ses armes chez Dupuis, dans l’Aire libre, et publie coup sur coup le sublime Capitaine écarlate, d’après Marcel Schwob, et La Lecture des ruines, en 2001. On craignait qu’il n’ait disparu dans Persepolis, à suivre de près les travaux de Marjane Satrapi : quelle erreur ! David B. n’a pas cessé de publier depuis, et nous livre, avec ce tome 2 de Terre de Feu, une apothéose.
Je défie qui que ce soit de lire
Les Noctambules et de ne pas proclamer après qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. Où a-t-il bien pu trouver ce petit chef de bande anarchiste qui ressemble à Napoléon ? Ce bandit tueur d’Indiens nommé L’Oreiller, aux yeux profonds comme des ravins, qui déclare au colporteur : « J’adore lire à cheval, c’est ma façon de lire au lit » ? Et ce bandit qui devient fou lorsqu’il apprend que son ami est mort ?
Quant à Micol, honorable co-auteur, dessinateur et peintre, artiste au plus noble sens du mot, sa manière de traduire le récit est d’une finesse hallucinante. Entrez dans une librairie, feuilletez, allez voir la page 31 des
Noctambules… La Mort jaillit du canon d’un pistolet, elle devient balle, plomb, poudre, s’enfuit de la gueule d’un mastiff de légende, devient un lézard squelettique qui va mordre sa cible… À la page suivante, l’Archer rouge entre dans la maison, hume de ses narines grandes ouvertes les odeurs qui s’offrent à lui… Voyez l’Indien descendre l’escalier mestral, colt braqué devant lui, sautant sans faire de bruit sur les lames de parquet…
J’en aurais pour des heures. Je le relis, et je continue de trouver des merveilles : un mot trop subtil, un petit croquis trop malin, des herbes hautes qui se fendent devant le poitrail d’un cheval fou…
Ne sachant quel plus beau compliment trouver, je dirai seulement : Hugo Pratt a des continuateurs.