MUSIQUE
KAS PRODUCT, So young but so cold, Bertrand Lamargelle
Éditions du Camion blanc, 217 p., 28 € (juin 2009)
Par Arnaud Bordes

La rencontre d’une chanteuse, Mona Soyoc, d’origine argentine, à la voix sensuelle, dont le timbre capiteux, aussi félin qu’incantatoire, a des envoûtements un rien jazzy, et d’une espèce de geek d’avant l’heure, Spatz, passionné de synthétiseurs, trafiquant ses Korg 800-DV et S-770, expérimentant des sons, bricolant amplis, pédales d’effet guitare et réverb.
Une musique : un rock électronique tendu, nerveux, pulsatif et palpitant, où les machines, très peu aseptisées, restent organiques, sales, et fusionnent les froidures aux moiteurs ; une cold wave (pour employer un terme générique) fébrile et boogie, dont les beats swinguent, aux mélodies parfaites, sur fond de dépression métallique, sous un ciel bas.
Un duo des plus cultes qui, en deux albums, Try Out et Ego Eye, plusieurs 45 tours, et une compilation, Black & Noir, incarna ce qui se fit musicalement de mieux dans les années 1980, et dont la presse, qui le compara parfois, et plus ou moins à propos, à Siouxsie and the Banshees comme à Euryhmics, sut néanmoins remarquer la singularité : « Le rock français a peut-être enfin accouché d’un produit original qui ne serait, pour une fois, ni éphémère ni une contrefaçon d’une formule anglaise ou allemande. »
Kas Product donc, que Bertrand Lamargelle, dans cet essai biographique fort documenté, et sachant éviter les clichés de la critique rock, ausculte avec précision : le contexte est toujours judicieusement rappelé, les vies sont fouillées, les morceaux et les paroles (traduites) sont disséqués à l’aune d’une vaste culture musicale.
Faisons là le voyage des eighties, des vraies, des sombrement glaciales, et pas de celles qui sont à nouveau de mode, avec des groupes ineptes et faiseurs. ●
★
SEXE, SANG ET ROCK N’ ROLL, Jean-Paul Bourre
Éditions du Camion noir, 217 p., 28 € (juillet 2009)
Par Arnaud Bordes

Non pas la sainte trinité « sexe, drogues et rock n’ roll » mais, qui en serait une plus tapageuse déclinaison, ou l’ombre portée, « sexe, sang et rock n’roll ».
En effet, nous dit Jean-Paul Bourre, le rock est meurtrier, comme une hantise, une malédiction, une possession, « un mauvais esprit qui pousse aux pires transgressions », voire une espèce de messe contraire dont il convient de décrypter les troubles arcanes, d’instruire les miracles inversés. C’est « une histoire [qui] commence par l’innocence, des claquements de doigts devant un juke-box, et [qui] se termine dans les flammes », une histoire dont sont rapportés les faits (divers), connus ou méconnus, sordides – sanglants, donc. Ainsi Charles Stakrweather, le premier des tueurs-nés, qui assassina en écoutant Elvis Presley et Buddy Holly, en se prenant pour James Dean ; ou l’apocalyptique Charles Manson qui, dans les vapeurs d’acides, travailla à ses massacres en s’inspirant du fameux Album blanc des Beatles ; ou Ian Brady et Mira Hindley, dandies sixties, qui chassaient jeunes filles et jeunes gens sur des airs mods ; ou encore Sid (Vicious) et Nancy (Spungen), Nico, calcinée à l’héroïne, ou le serial-killer Richard Ramirez qui écoutait en boucle Night Prowler de AC/DC ; jusqu’aux barbares du black-metal qui, de cultes satanistes en incantations odinistes, brûlent les églises tout en sertissant des amulettes avec les bouts de crânes explosés de leurs pairs suicidés.
En même temps, analyse (qui n’est pas sans rappeler celle de Greil Marcus) est faite du rock, lequel n’est jamais, comme on sait, depuis les commencements, malgré sa rébellion et ses outrances, malgré son impureté revendiquée, que précisément la manifestation la plus pure du Spectacle, du Système, qui le circonvient, le produit comme n’importe quel autre bien de consommation, afin d’étendre mieux son pouvoir.
Sexe, sang et rock n’ roll, à la fois critique et hommagial, à la prose aussi nerveuse que stylé, se lit comme une sorte d’album aux photos surexposées, violentes, tristes.