Bilan
2008 EN 20 LIVRES


Par Eli Flory


« Après l’heure, ce n’est plus l’heure. » L’adage est connu. Pourtant, à l’orée de cette nouvelle année pleine d’incertitudes, Le Magazine des Livres a voulu revenir sur l’année écoulée, pour ses lecteurs toujours plus avides de découvertes à l’heure de la littérature de masse. Que retenir de cette année 2008, marquée par l’élection d’un président noir-américain à la tête des Etats-Unis ? Une rentrée littéraire moins pléthorique que les années précédentes, à quelques dizaines d’exemplaires près, sans bruit ni fureur ? Le succès posthume de Millenium ? Les 110 semaines d’un hérisson toujours élégant en tête des charts littéraires ? L’avalanche des essais sur la crise ? Le tsunami des biographies consacrées aux deux femmes de l’année, Carla Bruni-Sarkozy et sœur Emmanuelle ? L’année 2008 a surtout marqué la fin d’une ère, celle des écrivains qui se prennent pour le nombril du monde. Le prix Nobel de Littérature, décerné à J.-M. G. Le Clézio, a réouvert le débat enclenché en 2007 par les 44 écrivains qui avaient signé le « Manifeste pour une littérature-monde en français ». L’émergence de cette nouvelle tendance, couplée à l’élection de Barack Obama en novembre dernier, a-t-elle influencé les jurys des grands prix littéraires de l’automne ? Pendant que le franco-afghan Atiq Rahimi (Syngué Sabour, Pierre de Patience, P.O.L) et Michel Le Bris (La beauté du monde, Grasset) se disputaient le Goncourt, le guinéen Tierno Monénembo remportait le prix Renaudot avec son roman paru au Seuil, Le roi de Kahel. Enfin, deux des chefs-d’œuvre de l’année sont signés d’écrivains dont on ignore presque tout, à l’exception de leur génie sur le papier. Cormac McCarthy est un nomade, et ses romans sonnent comme des odes aux grands espaces. Ceux de Thomas Pynchon aussi. Deux géants de la littérature américaine qui, l’un comme l’autre, fuient les plateaux de télévision et les micros des journalistes. Voici les 20 livres que nous avons retenus. Il n'est pas trop tard encore pour lire les dix premiers. Quant aux dix autres, remisons-les au placard en 2009, l’année du neuf…



À CONSERVER…


Warhol spirit, Cécile Guilbert, Éditions Grasset, 277 p.
Un orange électrique ceint de noir pour ce livre-tombeau dédié au « pope art ». Branché mielleux, geignant d’outre-Atlantique, vieille fille hystérique, vieille perche flétrie, crétin décadent sans intérêt, abruti snobinard, génie absolu, ultime philosophe de la société du spectacle et du glamour, tout a été dit sur celui qui a tout dit et tout fait avant les autres. Et pourtant ! En vingt chapitres et quatorze listes, nourris des réflexions de l’artiste issues de ses journaux et de ses entretiens, Cécile Guilbert revisite d’une manière neuve et intelligente le monde selon Warhol. Un prix Médicis plus que mérité pour cet essai passionnant.

Le boulevard périphérique, Henry Bauchau, Éditions Actes Sud, 254 p.
Trois histoires entrelacées pour un des romans les plus bouleversants de l’année. Les vivants et les morts se croisent dans une vaste anamnèse qui embrasse tout le siècle. Un style de toute beauté, qui contre la pesanteur des jours, et en exhume la grâce. Les lecteurs qui l’ont déjà lu ne se sont pas trompés en lui décernant le prix du livre Inter.

La route, Cormac Mc Carthy, Éditions de L’Olivier, 244 p.
Dans un pays sans nom fumant encore sous les cendres, un homme et son petit garçon en route vers les côtes du sud traversent des paysages apocalyptiques, la peur au ventre… Cette fable new-age est le chef-d’œuvre d’un des géants de la littérature américaine, couronné du prix Pulitzer.

Hélène Bessette, Julien Doussinault, Éditions Léo Scheer, 285 p.
« Je serai connue trente ans ou cinquante après ma mort », avait-elle coutume de dire à ses enfants, pour tenir front à l’oubli sous lequel son œuvre magnifique était ensevelie. Julien Doussinault évoque avec bonheur « le cas Hélène Bessette », disparue en 2000 dans le plus grand des anonymats, après avoir été encensée par des éditeurs et des écrivains de renom. Il faut espérer cette fois que les lecteurs ne resteront pas aux abonnés absents.

Le Pique-nique du diable, Taras Grescoe, Éditions Noir sur Blanc
Quel point commun entre le hjemmebrent, l’époisses, les crackers au pavot, les criadillas, l’absinthe ? Autant de comestibles prohibés selon la latitude sous laquelle vous vous trouvez. Globe-trotter des mets défendus, Taras Grescoe nous invite ici à un tour du monde savoureux et riche d’enseignements. À lire sans modération.

Contre-jour, Thomas Pynchon, Éditions du Seuil, 1206 p.
Livre touffu, fourmillant, généreux, tant par sa longueur que par ses multiples digressions, Contre-jour est un jeu de l’esprit facétieux, qui ravira les lecteurs friands de romanesque échevelé. Du grand Pynchon, comme toujours.

Là où les tigres sont chez eux, Jean-Marie Blas de Roblès, Éditions Zulma, 774 p.
Dix années de travail, dix encore d’anonymat pour ce merveilleux roman, resté dans les tiroirs de l’auteur après avoir été refusé en 1997 par de nombreuses maisons d’édition… Au final, un prix Médicis amplement mérité et un bonheur de lecture rarement éprouvé, à cheminer aux côtés d’Eléazard von Wogau.

Mireille Havet, l'enfant terrible, Emmanuelle Retaillaud-Bajac, Éditions Grasset, 524 p.
« Je fume avec douceur dans la nuit profonde et pleines d’étoiles »… Ce sont par ces mots que débute le Journal de Mireille Havet, publié en trois tomes chez Claire Paulhan, grâce à la découverte faite un soir d’orage par Dominique Tiry, petite-fille de l’exécutrice testamentaire de l’écrivaine. Dans un carton détrempé débusqué au grenier, cette comédienne à la retraite avait trouvé des lettres d’Apollinaire, de Reverdy, de Cocteau, adressées à Mireille Havet. Dans une biographie menée tambour battant, Emmanuelle Retaillaud-Bajac fait revivre l’enfant terrible d’une folle époque, fascinante et tragique à la fois.

Mort d'une inconsolée, David Rieff, Éditions Climats, 181 p.
Susan Sontag, critique, écrivaine, essayiste, meurt le 28 décembre 2004 à New-York d’un cancer du sang, « irréconciliée » avec la mort jusqu’au plus fort de la souffrance. David Rieff retrace les derniers mois de cette boulimique de l’existence, atteinte de bibliomanie aigüe et d’une curiosité sans frontières. Un portrait bouleversant d’une contemporaine capitale, en même temps qu’une réflexion sur la mort.

Une Éducation libertine, Jean-Baptiste del Amo, Éditions Gallimard, 434 p.
Le jeune Gaspard part à l’assaut de Paris, grand corps malade, où tous les vices ont droit de cité. Un style à couper le souffle, des images à la Witkin, une intrigue diabolique. Voilà un premier roman qui a tout d’un grand.


À OUBLIER…


Enculée, Pierre Bisiou, Éditions Stock, 155 p.
Guide Marabout de la « sodo safe », le premier roman de Pierre Bisiou n’avait de prometteur que son titre, qui pouvait annoncer le retour aux fondements de la littérature ! Las ! Ce « premier coup » ne restera pas dans les annales. Sinon, une autre solution pour se faire remarquer de ses pairs au moment de la rentrée littéraire : écrire un roman au titre moins pétaradant mais au contenu plus pénétrant.

Le marché des amants, Christine Angot, Éditions du Seuil, 317 p.
Est-il utile de tirer sur l’ambulance ? Livre ridicule et rigolo, à condition d’être fan des aventures de Christine.

Syngué Sabour, Atiq Rahimi, Éditions P.O.L, 154 p.
Un Goncourt en forme de César d’honneur pour cette maison d’édition prestigieuse qui n’avait jamais été couronnée. Un grand sujet, trois heures d’ennui…

Antimanuel de littérature, François Bégaudeau, Éditions Bréal, 295p.
Qu’est-ce que la littérature ? Au sortir de l’ouvrage, pas de réponse à cette question – et c’est heureux. On ne cesse pour autant de s’interroger. Pourquoi un garçon si brillant, aux analyses stylistiques si fines, gratifie-t-il son lecteur de blagues aussi lourdes et de calembours aussi stupides ? Pourquoi cet amoureux de la littérature et de la transmission s’ingénie-t-il à dégoûter les curieux et les profanes ? Autant de sujets à aborder dans l’« Antimanuel du Bégaudeau », à paraître.

L'élégance du hÉrisson, Muriel Barbery, Éditions Gallimard, 359 p.
Phénomène éditorial sans précédent pour ce livre paru en 2006 et toujours en tête des charts littéraires. Peut-être pourrait-on lire autre chose en 2009, pour permettre à Gallimard de sortir la version poche ?

Val de Grâce, Colombe Schneck, Éditions Stock, 144 p.
Comment oublier 200 mètres carrés, sis rue du Val de Grâce ? La question mérite d’être posée, à l’heure de la littérature-monde.

Ennemis publics, Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy, Éditions Flammarion, 332 p.
Le bide éditorial de l’année ! Les deux écrivains ont perdu le peu de fans dont ils pouvaient se targuer. Lamento et taillage de bavette sans sel.

Le fait du prince, Amélie Nothomb, Éditions Albin Michel, 169 p.
Si vous n’avez pas encore lu le dernier roman de l’écrivain métronome du PEF (paysage éditorial français), inutile de le faire. Déjà parce qu’il est moins bon que l’avant-dernier, ensuite parce que le prochain sort dans 210 jours.

Le Montespan, Jean Teulé, Éditions Julliard, 352 p.
Quelle bonne idée que cette biographie romancée du cocu le plus célèbre de l’Histoire, au titre plein de promesses… Au final, une confusion nauséabonde entre vulgarisation et vulgarité. Jean, essaie encore !

Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites, Marc Lévy, Éditions Robert Laffont, 425 p.
Invité d’honneur au Salon du Livre d’Hanoi, Marc Lévy a donné une conférence le 7 octobre dernier à l’Université des Sciences Humaines et Sociales… Tant qu’il ne parle de littérature, pourquoi pas ?

Février 2009 © Le magazine des Livres / Eli Flory