Carte blanche à Gerald Messadié

OÙ VONT LES PRODUITS CULTURELS ?


Les temps changent.
Time Magazine du 2 février 2009 a consacré trois pages à une évolution qui intéresse les écrivains, les éditeurs et le public des lecteurs du monde entier. En 2007, quatre Américains inconnus, Brumonia Barry, Scott Sigler, Lisa Genova et Daniel Suarez, ont adressé leurs premiers manuscrits à des agents littéraires – aux États-Unis, il est impossible d’être publié sans passer par ces intermédiaires. En vain. Tenace, Suarez avait envoyé le manuscrit de Daemon à 48 agents, pas moins. « Laissez tomber » fut la réponse. Contre l’avis des agents, ces aspirants se sont autopubliés, certains sur le Net ; en effet, on peut charger tout un manuscrit en cinq minutes sur Amazon Kindle. Le 25 janvier 2009, ces parias étaient tous des best-sellers, et des éditeurs réputés, comme Simon & Schuster, William Morrow, HarperCollins, Doubleday, Houghton Mifflin Harcourt et d’autres en ont racheté les droits pour des sommes allant de 500 000 à 2 millions de dollars. Paramount a acquis les droits d’adaptation ciné de Daemon.
C’est la nouvelle tendance.

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Photo © Louis Monier


Se publier soi-même était, aux États-Unis comme dans le reste du monde, un aveu d’échec. Pas d’avance sur droits, mise en place négligeable ou inexistante dans les librairies, dédain suprême de la critique. Un enterrement de troisième classe. Internet risque de changer cela aussi, comme l’ensemble de l’édition, qui est en crise outre-Atlantique comme en Europe.
Incidemment, les agents littéraires américains ont la mémoire courte : ils ont oublié qu’à ses débuts, l’un des géants de la littérature américaine, Norman Mailer, fut rejeté par eux et qu’il dut imprimer son premier roman,
The Deer Park, à compte d’auteur, à Palm Springs, comme il le raconta dans la postface d’une édition ultérieure de ce premier succès.
Je précise d’emblée que ceci n’est pas un plaidoyer pour des éditeurs dits indépendants.
Mais ce n’est pas tout :
Time Magazine informe aussi que cinq best-sellers au Japon ont été d’abord publiés en 2007 sur… des téléphones portables. Eh oui, comme des SMS. Les temps changent vraiment.

Inflation
Le système actuel de l’édition française est déjà surchargé au-delà des limites tolérables. Non seulement par l’inflation des titres, mais aussi par les possibilités de mise en place des libraires et la crise nationale qui atteint le public des acheteurs lui aussi (on envisagera plus loin un troisième facteur). Un libraire de taille moyenne qui voit arriver quelque six cents titres nouveaux en septembre frise le désespoir. Un lecteur qui peut embrasser du regard la forêt des mêmes six cents titres dans une grande surface le frise aussi. Le premier ne peut tout mettre en place, le second ne sait pas quoi acheter et de toute façon, il compte ses sous, ne peut tout lire et ne sait quoi choisir ; à 20 € environ le roman, il ne peut aller très loin dans ses incursions en librairie.
Quant aux critiques, qui pourraient orienter un tant soit peu les uns et les autres, ils sont depuis longtemps submergés au-delà de toute espérance. Ils programment leurs articles à plusieurs mois de distance et un livre sorti en février est déjà hors-circuit ; le programme des critiques est établi jusqu’en juin. Après, ce sont les vacances, et ils sont à peine rassis à leurs bureaux qu’ils ont sélectionné « les livres dont on va parler » en septembre. Autant dire qu’ils vont parler des auteurs « établis » et là, chacun sait que le jeu des amitiés et des allégeances fonctionne à plein : Untel, critique-juré-conseiller de maison d’édition va recommander forcément, quoi, le livre de la maison qui lui est utile, Unautre recommandera le livre d’un copain qui lui est, d’ailleurs, vivement conseillé par tel ou tel augure, s’il sait ce qui est bon pour sa carrière. Quelques-uns, délicats, se donnent les gants de découvrir un chef-d’œuvre mystérieux, par exemple, le récit « vrai » d’une Nicaraguayenne qui était la maîtresse d’un terroriste ouzbek devenu boss d’un réseau de drogue croate et descendu par un agent de la CIA à Ankara, lequel l’avait pris pour un affidé de Ben Laden. Trois cent douze exemplaires vendus sur deux mille cinq cents imprimés.
Autant dire que l’opinion des critiques, qui constituaient pour le meilleur ou pour le pire les pères spirituels de la culture française, a perdu toute efficacité. C’est ainsi qu’ils ont été pris de court par le succès d’un livre qu’ils avaient feuilleté d’un œil morne, et qu’ils ont « découvert » comme tout le monde en le trouvant sur la liste des meilleures ventes,
L’élégance du hérisson, de Muriel Barbery.
Les critiques se recrutent dans le public ; ils ne sont donc pas plus bêtes que les autres, en France ni ailleurs, et l’on ne fera pas leur procès une fois de plus. Oui, Gide a refusé Proust parce que celui-ci ne parlait que de duchesses, et cinquante ans plus tard, Joyce Carol Oates, alors lectrice chez Alfred Knopf Jr., déclara à James Baldwin, à propos du manuscrit de celui-ci,
Giovanni’s Room, de laisser tomber. Baldwin alla ailleurs et vendit un million d’exemplaires. Peu auparavant, le distingué Émile Henriot, critique attitré du monde, lança avec dédain l’expression « nouveau roman » ; il n’aimait ni Sarraute si ses compagnons. Rappelons, pour le plaisir, le tour joué il y a quelques années par Doris Lessing, prix Nobel 2007, aux éditeurs qui reçurent un manuscrit sous pseudonyme : refusé par presque tous. Un seul flaira la supercherie. « Chère Doris, je crois vous avoir reconnue… » etc.
Non, les pauvres critiques sont aussi débordés que les économistes : ils n’ont ni toujours raison, ni toujours tort, ils sont débordés. Comment rendre compte d’un livre parcouru en diagonale en moins d’une heure ? Comment ne pas rater la perle dont tout le monde parlera vraiment ? Le monde entier s’est mis à écrire, les rayons de littérature étrangère débordent de Sud-Américains, d’Égyptiens, d’Indiens, de Chinois, d’Africains, et les pages livres des journaux se sont réduites en même temps que les lecteurs de ceux-ci. La critique n’a plus l’autorité et donc le rôle d’antan.
Quant aux émissions littéraires de la radio et de la télévision, on sait ce qu’il en est advenu. « Apostrophes » n’est plus qu’un souvenir, et le dédain du président de la République pour
La princesse de Clèves n’augure pas favorablement de la littérature à la télé. Cela l’ennuie, donc cela ennuie tout le monde. L’Audimat est roi en République.

Prix
Restent les prix. Ah oui, les prix. La compagne d’un artisan du monde littéraire me conta, l’autre année, comment elle et lui allaient, dans les années soixante et soixante-dix, distribuer des enveloppes garnies aux jurés de tel ou tel prix, compliment gracieux d’un éditeur qui voulait enrichir ses chances de voir primer son poulain. Il existe d’autres méthodes : par exemple, consentir à un juré influent un à-valoir sur un travail qui ne se fera jamais, cent mille nouveaux francs d’avant l’euro pour une anthologie de la poésie française (l’exemple est, hélas, bien réel : suivez mon regard). Une paille pour un travail de chartreux, bien sûr. Plus d’un familier du monde des lettres a encore en mémoire l’éclat de Régine Desforges et Madeleine Chapsal, qui claquèrent les portes du Fémina, écœurées par des combines dont elles n’ont peut-être pas tout dit. Noble bravade, même si les effets purificateurs n’en sont pas évidents.
Il en va des prix comme des frégates de Taïwan, sur lesquelles, tant d’années plus tard, on ne sait toujours pas ce qu’il en fut, ni pourquoi des garçons en bonne santé, mais qui en savaient un peu trop tombèrent par la fenêtre, l’un en essayant de fermer ses volets. Et bizarrement, Bercy ne s’est jamais intéressé à un domaine où les conflits d’intérêts sont criants.
Car il est évident que les prix ne servent que des intérêts financiers : littérairement, ce sont des cataplasmes sur des jambes de bois, sinon des médailles du travail ou des pierres tombales. Autrement, ce sont des bonus comme ceux des actionnaires de sociétés. Aucun d’eux n’a jamais lancé un écrivain. Jadis, un prix tel que le Fémina était attribué à un Jacques de Lacretelle ou un Georges Bernanos ; n’humilions pas les lauréats de ces dernières décennies, ils sont encore vivants. Et le Goncourt ? Qui donc se rappelle l’ouvrage qui l’obtint en 1962 ?
Les bagages de sable. En 1986 ? Valet de nuit. De qui ? Cruelle devinette. C’est un jeu trop facile : on ne peut pas avoir chaque année Week-end à Zuydcoote ni Le rivage des Syrtes. Mais quand on n’a rien à couronner, on pourrait s’abstenir. Voire : un grand éditeur qui n’aurait pas eu son prix pendant une année s’estimerait vexé et trahi. Et que seraient les prix sans les éditeurs ?
Pis, les jurés d’antan défendaient des livres dans lesquels ils croyaient, comme on dit, et ceux du Goncourt, par exemple, couronnèrent ainsi
La condition humaine, de Malraux, Mon village à l’heure allemande, de Jean-Louis Bory, La loi, de Roger Vailland, La nuit sacrée, de Tahar Ben Jelloun et d’autres. Ces livres étaient des révélations ; ils ne correspondaient pas à l’idée qu’on se faisait alors d’un succès de librairie. Mais depuis quelques années, on relève que les ouvrages couronnés ressemblent de plus en plus à de savants dosages de ce qui peut plaire au public. Un sujet émouvant, d’abord, de préférence actuel, une écriture convenue, familière, mais avec de beaux élans de lyrisme, n’est-ce pas. Du positif, hein ? Les gens ne lisent pas pour se démoraliser. Et si possible, du témoignage, du véridique, du touchant.
Bref, ce sont des produits, comme les kits pour faire de la fondue. C’est peut-être un troisième facteur de la crise : les livres commencent à ressembler un peu trop à ce que voudraient les éditeurs.
Cependant les jurys se trouvent pris à leur propre jeu : il existe désormais plus de 1400 prix. Et comme on sait, inflation signifie dévalorisation.
Les prix ne reflètent plus la culture nationale : ils reflètent celle d’un système.

Chiffres
Il existe une autre raison pour laquelle les éditeurs, comme les grands financiers, se retrouvent piégés par l’évolution évoquée plus haut : c’est qu’ils sont devenus des financiers. Ils ne rêvent plus que de grands, gros, très grands-très gros tirages. Du Harry Potter, ou à défaut, du Da Vinci Code ou du Paulo Coelho (cinquante millions d’exemplaires de livres de ce dernier vendus dans le monde). Du livre qu’on vend vite, qu’on réimprime vite, dont les retours sont nuls. Ils n’ont cure des fonds de librairie, c’est-à-dire des titres qu’on vend régulièrement, année après année, placement de père de famille et rente assurée : ceux-là imposent des frais de magasinage. Ce n’était vraiment pas le cas des grandes maisons d’antan. J’en ai connu quelques-unes dans les années 1950, Plon, Flammarion, Gallimard. Le personnel en surprendrait plus d’un aujourd’hui, tant il était réduit. Les manuscrits passaient de main en main avant publication. Le premier que je soumis à Plon fut épluché, ô neiges d’antan, par Michel Déon et Christian Millau, avant d’être soumis au directeur, Charles Orengo, et publié. Chez Flammarion, c’était le directeur même, René d’Uckermann, qui lisait les manuscrits avant de demander les avis de tiers. Chez Gallimard, j’eus le privilège d’être admis dans le cercle de Jean Paulhan, qui me fit l’honneur de lire, critiquer et annoter de sa main – au crayon, par délicatesse ! – le manuscrit d’un roman qui pourtant devait paraître ailleurs, et ce fut lui qui me présenta un tout jeune éditeur qui tenait ses bureaux dans l’ancienne cabane du jardinier, 5, rue Sébastien Bottin ; il s’appelait Robert Laffont. J’assistai chez Plon, à des conversations avec Julien Green, et dans le bureau de Paulhan, avec Marcel Arland, André Pieyre de Mandiargues, Francis Ponge, Dominique Aury, Marcel Jouhandeau (nous allâmes souvent jouer aux boules avec lui, aux arènes de Lutèce). Je me liai alors d’amitié avec Jacques Audiberti. Je n’ai jamais entendu parler que de littérature, et je me souviens qu’on trouvait remarquable une vente de cinq mille exemplaires. Personne n’aurait jamais pensé à fabriquer une nouvelle Madone des sleepings, gros succès des années vingt, pour faire bouillir la marmite.
Personne, je veux espérer, ne contestera qu’on ne se souciait alors que de littérature.
Les temps ont aussi changé à cet égard. Quand je confiai à une connaissance du temps, directeur littéraire chez un éditeur, le manuscrit d’un livre qui connut son petit succès, celui-ci me fut brutalement refusé par un lecteur anonyme et indigné, dont j’appris plus tard que c’était la standardiste de la maison.
Vint la folie des grands tirages et l’entrée des maisons d’édition dans le giron de grands groupes financiers. Les actionnaires exigeaient du résultat et les maisons prirent ainsi des allures de banques, avec des comptoirs d’accueil, des standards de ministère, un personnel pléthorique et des budgets étonnants. Du chiffre, il fallait faire du chiffre. L’illusion sévissait que l’édition serait un
business comme les autres. Certains éditeurs se laissèrent aller à croire qu’on fabrique des livres comme les banques fabriquent des « produits » ; c’étaient des livres au sens littéral du mot, mais certes pas de l’écriture. Des rewriters, anglicisme nationalisé, étaient chargés d’y insérer des scènes érotiques et des dialogues hard. Quelques auteurs y connurent le succès et, grâce à la télévision, devinrent des vedettes ; on glissa dans le show biz. Leurs éditeurs s’encouragèrent à les considérer comme les vraies vaches à lait de leurs métairies. Hélas, l’année 2008 leur démontra qu’il existe aussi des subprimes littéraires. Telle mirifique avance à un auteur dit à succès se révéla cinq ou six fois supérieure à ce qu’elle eût dû être proportionnellement aux ventes, telle autre, dix fois supérieure. Les auteurs à succès n’en avaient plus. Ils ne pouvaient pas répéter à chaque saison le petit bonheur de la précédente. On n’impose pas plus un « produit » au public qu’on ne dicte le talent à un auteur. Le marketing convient mal aux lettres.
Oserais-je l’écrire ? La profession d’éditeur commence à ressembler à celle d’agent littéraire. L’ennui est qu’elle risque d’y gagner encore moins. Si la littérature de masse commence à s’installer sur le Net et le téléphone et que l’autre l’a désertée, que lui restera-t-il ?

Crise
La crise financière et économique vient donc de rattraper ce monde. Peut-être comporte-t-elle des vertus. « Crise » en chinois signifie aussi « chance ». La première serait d’amener les maîtres de l’édition à distinguer entre littérature et best-sellers. Ceux-ci semblent, dans un avenir imminent, destinés à éclore dans le domaine de l’Internet, comme le signale l’évolution évoquée au début de ces lignes. Leurs liens avec la littérature, telle que l’illustrèrent, dans les temps modernes, Balzac, Joseph Conrad, Franz Kafka, Louis-Ferdinand Céline, Mikhaïl Boulgakov, Ernst Jünger, William Faulkner, Hermann Broch, Graham Greene, Jorge-Luis Borges, Pierre-Jean Jouve, Alberto Moravia, Jorge Guimaraes Rosa, Naguib Mahfouz, V.S. Naipaul, Norman Mailer, Thomas Pynchon (ce sont quelques-uns de ceux qui figurent dans mon panthéon personnel) et d’autres, ces liens-là sont quasi nuls.
Qu’on n’y voie aucun dédain pour les best-sellers et autres romans de gare : ils entretiennent le goût de lire et de ce fait, portent souvent à d’autres lectures. Et tant mieux s’ils font bouillir la marmite des éditeurs. Mais ils ne sauraient être l’objectif de l’édition, comme ils le sont devenus. Or, de plus en plus de manuscrits sont aujourd’hui rejetés parce qu’on pense qu’ils atteindront de justesse le seuil des cinq cents ou mille exemplaires.
Que nos grands éditeurs-financiers veuillent bien se rappeler que l’un des plus grands livres des temps modernes,
Ainsi parla Zarathoustra, ne se vendit qu’à 700 exemplaires en première édition.
Je souhaite, incidemment, ne plus jamais être accueilli par les semblables de cette « éditrice » qui me déclara d’un ton hargneux que je n’avais vendu que tant de dizaines de milliers d’exemplaires de tel livre et tant de dizaines de milliers d’un autre. Elle est à sa place dans le monde des lettres comme moi dans un atelier de galvanoplastie. C’est une marchande du Temple et elle sera sans doute fouettée un jour, pour expier sa cupidité d’entremetteuse. Dans un Guantanamo des damnés de la culture, on lui répétera jour et nuit qu’on vend, chaque année, moins d’un millier d’exemplaires de l’un des ouvrages dont l’Occident s’enorgueillit,
L’Iliade, et moins encore de La Divine Comédie.
La deuxième vertu possible serait d’inciter nos maîtres à reconnaître enfin que le livre est trop cher. Voilà quelque vingt ans que je m’échine à dire à des éditeurs que, commercialement, le livre n’atteint pas ses cibles en première édition ; il n’y parvient qu’en édition de poche, à moitié prix, un an plus tard, comme en solde. Or, tous les éditeurs savent que la plupart de leurs publications ne seront lues qu’une fois, et encore. Pourquoi donc imprimer sur du Bouffant 80 grammes un ouvrage à 20 € qui sera soldé 1 € aux revendeurs ? Ils gaspillent ainsi l’argent qui se fait rare. S’ils estiment qu’un livre est la révélation qu’attendait l’époque, qu’ils en fassent donc un tirage à part sur beau papier à vingt ou trente exemplaires, comme autrefois. Mais des centaines de milliers de lecteurs voudraient lire ce qui s’écrit, mais ne le peuvent pas, parce que les livres sont chers.
Si les éditeurs français ne veulent pas intégrer dans leurs disques durs que l’Internet est en train de changer la donne, ils sont voués à la souffrance, comme les dinosaures après la chute de l’astéroïde qui les priva d’oxygène. La littérature aussi.

Mars 2009 © Le magazine des Livres / Gerald Messadié