Planète Mauriac (I)


Par Pierre Cormary


L’écriture fraternelle de François Mauriac. Comme nous nous sentons bien chez lui, comme nous avons l’impression qu’il nous comprend, comme nous croyons, pauvres âmes en peine que nous sommes, que si nous écrivions, ce serait comme lui :
« Peut-être connaissons-nous mieux qu’aucune autre, la femme qui ne nous a pas aimés (1) », mais peut-être celle-ci nous a-t-elle moins méprisés que nous le pensions.
« Fernand pouvait dormir tranquille : il n’avait jamais été trahi, fût-ce en esprit, par l’enfant misérable qui n’avait su que marquer des points, que parer des coups (2) », et qui, à force de tous les parer, avait fini par parer la vie elle-même – la vie, la mère, suprêmes complices, suprêmes ennemies.
« Je prenais avec les femmes, par timidité et par orgueil, ce ton supérieur et doctoral qu’elles exècrent. Je ne savais pas voir leurs robes. Plus je sentais que je leur déplaisais et plus j’accentuais tout ce qui, en moi, leur faisait horreur. Ma jeunesse n’a été qu’un long suicide. Je me hâtais de déplaire exprès par crainte de déplaire naturellement (3) », et j’attendais secrètement qu’elles me comprennent malgré moi, qu’elles me prennent dans leurs bras en riant et qu’elles me fassent pleurer d’amour et de reconnaissance dans leur sein.

Mauriac
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« Familles, je vous hais »
« Je ne suis pas fait pour l’insuccès », avoue un soir Mauriac au bord de l’effondrement parce qu’une de ses pièces vient d’essuyer un four. C’est que ce romancier-dramaturge apparemment si cruel, ce spécialiste de l’écriture noire, a besoin de sympathie autour de lui, de chaleur humaine, d’admiration. Mieux qu’à Gide qu’il a défini ainsi, il est « quelqu’un d’offert ». Il est une offrande, mais à condition que les autres soient des réceptacles. Maurice Barrès qui le « lança » en 1910 ne lui avait-il pas prédit « une carrière aisée et glorieuse » ? Sauf ce soir-là, celle-ci le fut.
Né en 1885 à Bordeaux, ayant perdu son père alors qu’il était nourrisson, François Mauriac est élevé, avec sa sœur et ses trois frères, par une mère pieuse qu’il chérira toute sa vie et à qui il rendra hommage dans
Le mystère Frontenac (1933). C’est pourtant lui l’auteur de Génitrix (1923), le plus accablant portrait de mère carnassière de la littérature. Est-ce à dire qu’il a menti quelque part ? Mais non ! Le grand romancier est celui qui perçoit toutes les facettes d’un comportement et qui d’un détail peut voir que la mère la plus digne et la plus aimante aurait pu être la mère la plus indigne et la plus abusive. S’inspirer de quelqu’un qu’on aime et en faire un personnage haïssable, tirer de l’ange une bête, ou le contraire, c’est le propre de l’art romanesque – et c’est ce dont se défient toujours le plus les proches du romancier. Généralement, on a beaucoup de mal à accepter ce qui nous apparaît comme une diffamation littéraire – y compris quand le livre nous rend hommage. Ainsi Mauriac avoue dans un entretien que quarante ans après Thérèse Desqueyroux, il reçut une lettre furieuse de quelqu’un de la famille de celle qui lui avait inspiré son héroïne, et qui se disait outré qu’on ait fait un roman, et un roman « édifiant », « féministe », de ce drame sordide. Ah la famille ! Elle n’est jamais à la fête en littérature ! Et Mauriac, qui vient paradoxalement d’une famille unie, ne cessera de lui porter les coups les plus rudes, actualisant mieux que quiconque le fameux mot de Gide : « Familles, je vous hais ! » Ce ne sera donc pas par hasard si le personnage le plus ridicule et peut-être le plus honni de la cosmogonie mauriacienne est ce Bernard Desqueyroux, parangon de l’esprit de famille, qui ne jure que par la famille, qui n’a que le mot de famille à la bouche, et qui préfère étouffer le crime dont il a faillit être la victime pour ne pas causer un scandale qui mouillerait toute la famille. Au contraire, c’est la criminelle, l’empoisonneuse, la mauvaise femme, qui a toute la sympathie de l’auteur et du lecteur. En vérité, le romancier est, selon Mauriac, un peu comme le Christ à qui l’on dit que sa mère et ses frères le cherchent et qui répond : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? »
Les honneurs commencent. En 1925, il se voit décerné le Grand Prix de l’Académie française pour
Le désert de l’amour, son roman le moins spectaculaire quoique le plus subtil, et peut-être notre préféré. En 1933, c’est lui qui pourra décerner ce Grand Prix puisque le voilà académicien. Entre-temps, il est devenu un diariste remarqué (le premier tome de son journal est publié en 1934), un dramaturge célébré (Asmodée en 1938, à la Comédie française), un éditorialiste redouté. Lors de la guerre d’Espagne, il s’engage, à l’instar de Bernanos, d'abord en faveur des nationalistes, avant de se ranger du côté des républicains espagnols et de publier des articles en leur faveur dans les revues Esprit, Sept, Temps présent. Comme il s’était brouillé avec la société bordelaise à cause de ses Préséances (1921), il se brouille avec sa famille politique qui voit en lui un traitre ou un « égaré » (Brasillach). Comme le dit très justement Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française : « Politiquement, Mauriac, c’est la droite tempérée, la droite humaine, la droite qui a pour principal ennemi la droite inhumaine », et, rajouterons-nous, qui trouve un malin plaisir à l’exaspérer.
En fait, de l’Action française au
Figaro, Mauriac n’a cessé de désavouer ses pairs. Bourgeois libéral, chrétien de gauche, ce grand seigneur gentilhomme qui ne semble être de droite que par nostalgie et tempérament est, comme le dit Pierre-Henri Simon qui a fait ce si beau portrait de lui dans Écrivains de toujours et qui inspire ce texte, « l’homme de l’inquiète fidélité ».
Les pétainistes ne s’y tromperont pas, et après la publication sous l’Occupation de
La pharisienne, il aura l’honneur d’être traité par eux d’« agent de désagrégation de la conscience française ». Ne lui reste plus qu’à devenir, sinon un héros, un résistant avisé et téméraire. Il adhère au Front national des écrivains, publie aux éditions de Minuit Le Cahier noir sous le pseudonyme de Forez, et devient un gaulliste inconditionnel. Au moment de l’Épuration, il plaide le pardon et la réconciliation et intervient plusieurs fois auprès du Général en faveur de collègues accusés de collaboration. Il sauve ainsi la tête du romancier-journaliste Henri Béraud, mais échoue à sauver celle de Robert Brasillach. Il quitte alors le comité national des écrivains qui est devenu un comité de communistes et se retrouve à L’Express puis au Figaro où il tient son célèbre « Bloc-notes ». Entre deux chefs-d’œuvre (Le sagouin, 1951, Galigaï, 1952) et des articles flamboyants d’intelligence comme on n’en écrira jamais plus, il lance La Table Ronde et Les Cahiers de la Table Ronde dans lesquels des écrivains « de droite », futurs « hussards », signent leurs premiers papiers. En 1952, il reçoit le Prix Nobel de Littérature et accède au rôle de grand témoin de l’histoire et de la culture occidentale. Multipliant les engagements qui font toujours grincer les dents de sa famille (pour l’indépendance de l’Algérie et du Maroc, contre la torture en Algérie, pour Mendès-France, puis pour de Gaulle), il continue à publier jusqu’à sa mort – le premier septembre 1970.

Le créateur, les créatures et leurs lecteurs
Au contraire de Proust ou de Céline, Mauriac n’est pas un génie intimidant. Ses livres qui se situent toujours au même niveau d’excellence prévisible, et de fait ne dépassent pas ce que l’on attend d’eux, ont parfois pu paraître trop polis (4) pour être honnêtes. Suprêmement maîtrisés, astucieux en diable, caressant l’essence comme il se doit (la mère abusive, le misanthrope lucide, l’adolescent idéaliste et violent, les crétins toujours ridicules, la femme fatale, l’anticlérical retrouvant la foi au dernier moment), les romans et les personnages de Mauriac constituent un univers presque trop cohérent où le hasard semble aboli.
Une fois qu’on l’a lu et aimé, il arrive souvent qu’on le range pour se tourner vers Bernanos ou Jouhandeau, écrivains catholiques autrement plus couillus et plus casse-gueules que lui. Génie confortable, auteur de chefs-d’œuvre rassurants, Mauriac serait finalement le dernier grand écrivain du XIX
e siècle, celui qui traite une ultime fois du conflit fort bourgeois de la chair et de l’esprit, avec chez lui cette variante : le goût ou le dégoût pour la bagatelle. Pour le reste, sa cruauté apparaît bonhomme, sa critique sociale semble d’un autre temps, sa prose poétique d’un autre âge. Surtout, on continue de lui reprocher ce que lui reprochait Sartre, à savoir qu’il n’est au fond pas un romancier véritable – car le romancier véritable n’intervient pas dans ses romans comme Mauriac le fait à tout propos dans les siens. Le romancier véritable, du moins au sens de Sartre, doit se contenter de décrire des gestes, rapporter des paroles, constater une situation, et non émettre son avis supérieur sur ce qui se passe, ou pire, donner de l’extérieur, nous allions dire : du haut, un sens à l’intériorité de son personnage – comme dans la phrase célèbre : « Thérèse s’interrompit alors au milieu d’une phrase (car sa bonne foi était entière). »
Pour Sartre, cette précision sur la « bonne foi entière » est de trop car elle dicte le sens définitif du personnage, le privant de sa liberté existentielle (si tenté qu’un personnage de roman soit « libre »), le constituant en simple objet de conscience de l’auteur et, par conséquent, tuant la liberté du lecteur qui se voit obligé d’admettre que Thérèse ne peut être autre que ce qu’en dit son Dieu le père de romancier. Ces critiques ont fait long feu. On admet aujourd’hui que le roman peut avoir plusieurs écoles, celle de l’auteur interventionniste et celle de l’auteur caché, mais qui dans tous les cas est bien le dieu créateur de ses œuvres et y intervient d’une autre manière. Qui d’autre que Sartre aurait pu dire :
« La nausée, c’est moi » ?
Le pire (c’est-à-dire pour un mauriacien, le meilleur), c’est quand Mauriac se met à interpeller lecteurs et personnages, exhortant les uns à aimer les autres :
« Cet ennemi des siens, ce cœur dévoré par la haine et par l’avarice, je veux qu’en dépit de sa bassesse vous le preniez en pitié ; je veux qu’il intéresse votre cœur (5). » À moins qu’il ne s’adresse directement à son personnage, le tutoyant pour l’occasion : « Thérèse, beaucoup diront que tu n’existes pas. Mais je sais que tu existes, moi, qui depuis des années, t’épie et souvent t’arrête au passage, te démasque (6). »
Ainsi, le romancier crée une sorte de complicité poétique entre lui, ses personnages et ses lecteurs, et ce faisant, désavoue quelque peu cette littérature moderne qui, de Joyce à Faulkner, de Proust à Kafka, et dans une moindre mesure de Sartre à Robbe-Grillet, se voulait une littérature du comportement pur, sans psychologie ni interventionnisme de la part de l’auteur. Une littérature objective « à mort », « néo-réaliste », et d’une certaine façon, sans pitié. Une littérature, en somme, athée et pascalienne, qui abandonne ses héros dans le chaos et le néant, qui leur refuse tout secours et toute transcendance, et qui les laisse crever comme des chiens, tel Joseph K à la fin du
Procès.
Mauriac aussi, à sa manière, est impitoyable – et pascalien ô combien ! Mais obsédé par la misère de l’homme sans Dieu, il n’oublie jamais d’être miséricordieux et n’abandonne jamais totalement ses héros. Voyez dans
Le baiser au lépreux cet homme si laid qui sait qu’il ne pourra jamais être désiré par une femme, mais entendez la parole de l’auteur qui, le comparant à un ami à qui tout réussit, laisse échapper une plainte en sa faveur : « Ce camarade, contre le gré de sa famille, s’était, à Paris, "lancé dans la littérature". Jean l’imaginait, le corps ramassé, puis bondissant dans la cohue parisienne, s’y enfonçant comme un plongeur ; sans doute y nageait-il maintenant, haletait-il vers des buts précis : fortune, gloire, amour, tous les fruits défendus à ta bouche, Jean Péloueyre (7) ! »
En interpellant son héros, alors que nous sommes en pleine narration, Mauriac, un peu comme Dieu avec Job, le confirme dans sa misère en même temps qu’il l’accompagne dans celle-ci. Eh oui, tu souffres, mon pauvre homme, et tu vas souffrir encore plus, mais je serai toujours là, et je t’aimerais toujours car je t’ai créé, et à la fin, je te sauverais. Mais il était nécessaire que tu existes, que tu sois ainsi fait, si laid, si malheureux, afin que l’amour, qui sort aussi de moi, puisse passer là où le désir ne l’a pu. L’amour qui surmonte le dégoût, en voilà une de mes voies impénétrables ! Alors, aie confiance. Toi et ta belle, ta belle malchanceuse puisqu’elle est tombée sur toi, pourront se retrouver en moi, ce Dieu si cruel et si compassionnel, qui a inventé la laideur et la tendresse, et qui vous aime tous les deux malgré ce qu’il vous fait endurer.
« Ils se savaient trop blessés pour se porter des coups ; la moindre offense se fût envenimée, eût été inguérissable. Chacun veillait à ne pas toucher la blessure de l’autre […] Jean se croyait l’unique coupable ; elle se haïssait de n’être pas une épouse selon Dieu. Jamais ils n’échangèrent un reproche même muet, mais d’un regard se demandaient l’un à l’autre pardon. Ils décidèrent de réciter ensemble leur prière : ennemis dans la chair, ils s’unissaient dans cette imploration du soir(8). »
Peut-être est-elle un peu démodée aujourd’hui cette belle histoire hugolienne. C’est que la laideur est un élément trop évident, trop particulier pour expliquer l’impossibilité d’aimer. La laideur fait du roman psychologique un roman pathologique, sinon un conte de fées, au drame immédiatement identifiable. Quasimodo ne pourra jamais toucher Esmeralda, et pour cause. Autrement plus inquiétante et plus singulière est l’incompatibilité qui peut exister entre deux êtres et qui fait qu’un jour l’un d’eux décide, comme ça, par pure différence existentielle, de tuer l’autre.

Rustres, simples, et braves gens
Ses institutrices le marquaient sur son carnet d’écolière : « Thérèse ne demande point d’autre récompense que cette joie de réaliser en elle un type d’humanité supérieure. Sa conscience est son unique et suffisante lumière. L’orgueil d’appartenir à l’élite humaine la soutient mieux que ne ferait la crainte du châtiment (9). »
Thérèse Desqueyroux, c’est une Madame Bovary nietzschéenne, un Raskolnikov en jupon, une femme qui a le malheur d’être plus intelligente et plus sensible que son milieu et qui, par dégoût de la médiocrité normative de celui-ci, tente d’empoisonner son mari – prototype de celle-ci. Ce qui nous la rend si séduisante est que son crime loupé est d’ordre purement métaphysique. Elle n’a agi que par idéal, sans mobile réel (même si son mari l’accusera ensuite d’avoir fait ça
« pour les terres »), comme une terroriste qui voudrait en finir avec la « petite vie ».
Le scandale (littéraire) est que Mauriac, contrairement à Flaubert avec Emma, la décrit comme réellement supérieure. Tel le futur Louis du
Nœud de vipères, Thérèse est de fait plus intellectuelle et plus lucide que les gens qui l’entourent. Enfant, elle méprise les autres petites filles de confondre vertu et ignorance. Adulte, elle aspire à une conscience souveraine des choses. Mais les conventions de son époque font qu’elle se retrouve, pour son malheur, mariée à Bernard Desqueyroux, le personnage le moins aimable de la littérature française et qui fait sans doute l’entrée la plus naze de toute l’histoire de celle-ci : « Bernard, Bernard, comment t’introduire dans ce monde confus, toi qui appartiens à la race aveugle, à la race implacable des simples (10) ? »
« La race implacable des simples » – on ne fait pas plus méchant ni plus antisocial. En vérité, les humbles n’ont pas bonne mine dans les romans paysans du XIXe, XXe et même XXIe siècles. De Mauriac à Pierre Jourde, la perfidie du romancier fut toujours de montrer en quoi la petite maison dans la prairie est un repère de scorpions, un nid de vipères, un pays perdu. Dans Thérèse Desqueyroux, on nous décrit « le simple » comme un être qui aime la nature, la chasse, le sexe de temps en temps, la famille par-dessous tout. Dénué d’humour et d’intelligence, il n’a pour lui que cette « cruelle perspicacité des rustres » selon le terrible mot de Bernanos(11). De page en page, il semble que Mauriac fasse tout pour l’enfoncer dans sa grossière brutalité. Et c’est là que la critique de Sartre peut alors rebondir. Est-il en effet honnête de la part du romancier de nous dégoûter de cette âme simple ? Est-il chrétien de nous faire passer ce représentant des « braves gens » pour un abject bouseux dont la mort donnerait raison aux « grands hommes » qui ne font pas cas des hommes ?
« […] il est de ces campagnards ridicules hors de leur trou, et dont la vie n’importe à aucune cause, à aucune idée, à aucun être. C’est par habitude que l’on donne une importance infinie à l’existence d’un homme. Robespierre avait raison ; et Napoléon ; et Lénine… (12) »
En faisant du modeste laboureur un affreux connard, Mauriac ne passe-t-il pas de la case « créateur » à la case « manipulateur » ? Combien de gens seraient dans la réalité contre Thérèse et pour Bernard ? Enfin, qu’est-ce que c’est que ces histoires d’êtres supérieurs qui souffrent de vivre dans un milieu inférieur ? Décidément, la littérature est le lieu de toutes les vanités dangereuses, de tous les paradoxes assommants, car comme dirait Bernard lui-même :
« Ce n’est pas malin d’avoir de l’esprit ; on n’a qu’à prendre en tout le contre-pied de ce qui est raisonnable (13). »
Que n’a-t-il dit là ? Le voilà comparé, quand il fait l’amour à sa femme, à un porc qui renifle de bonheur dans son auge
(« c’est moi l’auge », pense Thérèse à cet instant). Ah si sa femme était plus simple, plus humble, moins fantasque, comme cela se passerait mieux entre eux ! Ce n’est pas la moindre vertu de Mauriac que d’avoir révélé au public de son époque que le viol pouvait exister dans le mariage (ce que déniait la loi du temps), et que le désir mortifié d’une femme pouvait conduire au crime. C’est effectivement au lit que Thérèse pensera à supprimer son mari.
Et pourtant Bernard se rendra complice d’un faux témoignage pour que sa femme bénéficie d’un non-lieu. C’est que dans la France petite-bourgeoise de ces années, la tentative d’homicide importe moins que le scandale. Comme plus tard dans
Monsieur Ouine de Bernanos où l’on tentera aussi de couvrir un crime par peur du scandale, l’important, c’est de préserver la famille – l’espèce, la meute. Et Bernard qui « sait toujours ce qu’il a à faire », Bernard, qui répète comme un âne que « l’on n’est jamais malheureux que par sa faute », qui pousse la responsabilité jusqu’à la caricature, Bernard, le simple, l’implacable, le rustre, l’homme tout d’un bloc, qui ne sait pas ce que c’est que sortir de soi, qui n’a jamais su se mettre une seconde à la place d’autrui, Bernard, au moins connaît l’intérêt de la meute et préfère se sacrifier plutôt que porter tort à son nom. À la fin, c’est sa fidélité filiale qui paraît plus monstrueuse que la criminalité de Thérèse.

« Le flâneur sensible »
« Je conçois le journalisme comme une sorte de journal à demi intime, écrit Mauriac au début de son Journal, comme une transposition, à l’usage du grand public, des émotions et des pensées quotidiennes suscitées en nous par "l’actualité". Sur ce plan, il arrive qu’une maladie ou une simple lecture prenne presqu’autant de valeur qu’une révolution. C’est leur retentissement dans notre vie intérieure qui mesure l’importance des événements (14). »
La vie subjective plus importante que la vie objective. Kierkegaard a dit aussi ce genre de choses : sentir la souveraineté de l’intériorité et le caractère accidentel de l’extériorité, cerner les intentions plus que les actes. C’est peut-être cela être chrétien…
Dès lors, inutile de faire le tour du monde pour ramener des « informations ». Aller « sur le terrain », c’est bon pour ceux qui ont l’esprit de géométrie. Pour les rares autres qui ont l’esprit de finesse, l’important, c’est de rester chez soi, d’écouter la rumeur du monde et de s’en faire l’écho dans un bel article. Celui qui fut jusqu’à sa mort le chroniqueur le plus lu et le plus redouté de la presse française fut aussi celui qui ne se trompa jamais quel que soit le sujet abordé. Comme il scruta dans ses romans les incompatibilités familiales et les dégoûts conjugaux, il dévoila et parfois dénonça, avec un sens de la vérité jamais mise en défaut, les iniquités politiques, les impostures juridiques, les dénis sociaux. C’est que le romancier qu’il était savait, contrairement à ses collègues idéologues, se mettre à la place d’autrui, et pratiquait cet art si difficile qu’est l’esprit de contradiction – lui-même se définissant comme un
« être hybride et divisé contre lui-même (15) », sinon comme une « conscience troublée et qui se complaît dans son trouble (16) ».
Voyageur du temps, témoin lucide, souvent fasciné, parfois consterné, toujours amusé par le cours du monde,
« flâneur sensible » comme disait Jean Guéhenno, Mauriac peut parler de Greta Garbo et de « ses mains de lumière » comme de de Gaulle, de Saint-Tropez comme de la guerre d’Algérie, des mystères du catholicisme comme d’« Intervilles », il prouve qu’un écrivain n’a d’autre sujet que le monde, d’autre souci que la vérité, et que le futile comme l’essentiel peuvent être servis par la même plume.
On pourrait en tirer des centaines de ces fulgurances. Alors, plutôt que d’en faire une liste forcément décevante, relisons l’une de ses toutes premières chroniques, publiée dans
L’écho de Paris le 15 juillet 1933, et intitulée « le noir (17) ».
Aux honnêtes gens si souvent ennemis de la littérature qui lui demandent pourquoi l’écrivain voit tout en noir et rajoute aux malheurs du monde des malheurs imaginaires, il répond que la littérature, qui peut être un divertissement ou une évasion provisoire pour les âmes faibles, est avant tout
« la science de l’homme ». La littérature est là pour montrer à l’homme ce qu’il est. En vérité, celui qui aime vraiment la vie n’est pas celui qui se cache les yeux devant les horreurs de celle-ci mais celui qui plutôt les traverse, les yeux grands ouverts, les sens aux aguets, l’amour toujours là. Cet amour-là demande une connaissance exacte et impitoyable, port-royaliste, de soi-même – condition qui fera de nous des êtres dignes d’être aimés par le Christ. Car « le Christ nous aime dans la mesure où nous nous connaissons, où nous acceptons la grâce de nous connaître ».
Une grâce qui n’est pas la chose la mieux partagée dans le monde. Et c’est lorsque le romancier reçoit des lettres anonymes dans lesquels de pauvres diables et parfois de méchantes patronnesses, tous piqués au vif par ce qu’ils viennent de lire sous sa plume, crient « ce n’est pas moi ! », « je n’ai pas lu Proust mais je suis honnête ! », qu’il sait qu’il a touché juste.
« Comme on aimerait les connaître ces honnêtes gens qui ne signent par leurs lettres, et leur apprendre l’examen de conscience ; ou plutôt faire avec eux cet examen, s’épouiller en commun comme dans les catéchismes… »
Alors, il jubile le grand écrivain, cet épouilleur-inquisiteur de la condition humaine…

(1) Le baiser au lépreux, Le livre de Poche, p. 32.
(2)
Génitrix, Grasset, p. 129.
(3)
Le nœud de vipères, Le livre de poche, p. 28.
(4) Du verbe « polir ».
(5) Exergue du
Nœud de Vipère.
(6) Exergue de
Thérèse Desqueyroux.
(7)
Le Baiser au lépreux, Le livre de poche, p. 32.
(8) Idem, p. 73.
(9)
Thérèse Desqueyroux, Le Livre de Poche, p. 36.
(10) Idem, p. 45.
(11) Dans
Nouvelle histoire de Mouchette.
(12) Idem, p. 107.
(13) Idem, p. 73.
(14) « Avertissement » au Journal de 1934,
Journal, mémoires politique, Robert Laffont, p. 9.
(15)
Ce que je crois, Grasset, 1962.
(16)
Dieu et Mammon, Éditions du Capitole, 1929.
(17)
« Le Noir… », Journal I, collection Bouquins, Robert Laffont, p. 37-38.


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L’épouilleur (II)


« L’artiste appuie sur le trait, déformé, presque à son insu et soumis à son instinct créateur, pour mieux rendre sensible ce qui lui a fait horreur et pitié dès son enfance, dans certains êtres, dans certaines vies. »
François Mauriac, post-face à Galigaï


La criminelle plus séduisante que sa victime. Le salaud plus sympathique que les imbéciles qui l’entourent. C’est la ruse du diable, et la tentation littéraire par excellence, que de prendre le parti de l’intelligence amorale contre celui de la bêtise normative, et cela même si l’intelligence n’est pas plus charitable que la bêtise. Mauriac pouvait faire semblant de rejeter le nietzschéisme dans
Le Baiser au lépreux, il aura passé sa vie de romancier à créer des figures de misanthropes supérieurs, de femmes assassines aspirant à des idéaux plus élevés que ceux auxquels les condamnait leur milieu, de pères dénaturés mais qui ne le sont que rapport à la nature médiocre de leurs enfants. Difficile en effet d’aimer des gens que l’on trouve nuls, bêtes, inférieurs à vous – surtout quand ces inférieurs sont des rapaces. Considéré comme le chef-d’œuvre de son auteur, Le Nœud de vipères est le roman presque trop parfait de François Mauriac. Cette lettre du Père à ses enfants (1), qui flirte avec le roman de conversion, est en fait un grand livre sur le pouvoir littéraire. Car si Louis est un de ces monstres qui cherche Dieu en gémissant, il est aussi et surtout celui qui tient le journal de sa vie et des siens – ces derniers qu’il ne cesse de juger du haut de sa féroce souveraineté.

FM1948
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Passions hautes et passions basses
Pourtant, tout avait bien commencé. Lui qui se croyait si laid, mais qui contrairement au Jean Péloueyre du Baiser au Lépreux ne l’était pas, « Isa » l’avait révélé à l’amour. En lui faisant même des compliments sur son physique – « comme vous avez de grands cils » –, elle lui permit de vivre « le plus grand événement de sa vie ». Louis pouvait enfin se permettre d’être heureux et se détendre grâce à cette femme et en elle. Hélas ! Il fallut qu’Isa manquât de le tromper bovariennement avec un « Rodolphe » de passage, et que lui fut jaloux comme un chien, pour que le bonheur les quittât. La jalousie lui redonna sa cruauté et son intelligence originelles, sinon sa laideur imaginaire primitive, et l’avarice fut sa façon de compenser. Sa femme ne fut alors plus que l’ennemie, et l’occasion de toutes les passions basses.
« Une femme qui m’eût aimé aurait chéri ma gloire. Elle m’aurait appris que l’art de vivre consiste à sacrifier une passion basse à une passion plus haute. »
Triste la vie de l’homme qui n’est pas soutenue par une femme !
« On ne peut tout seul garder la foi en soi-même. Il faut que nous ayons un témoin de notre force : quelqu’un qui marque les coups, qui compte les points, qui nous couronne au jour de la récompense, – comme autrefois, à la distribution des prix, chargé de livres, je cherchais des yeux maman dans la foule et au son d’une musique militaire, elle déposait des lauriers d’or sur ma tête frais fondue. »
Il est vrai qu’entre temps, des enfants sont nés, et qu’Isa est devenue une mère modèle autant qu’une pharisienne bigote, puritaine, pleine de cette hideuse supériorité morale qui caractérise le bien-pensant, et qu’elle transmet à ses enfants avec un zèle jamais pris en défaut.
« Je n’ai jamais connu personne qui fût plus que toi sereinement injuste », écrira un jour Louis dans ses carnets. Uni à elle « comme le renard au piège », son plaisir faustien sera alors de prendre en défaut la foi de charbonnier de celle-ci, de traquer les contradictions entre son credo et ses actes, de révéler sans relâche son puritanisme hypocrite. Car Isa n’est chrétienne que pour avoir un pouvoir moral sur les autres. Mieux, elle est une chrétienne qui déteste qu’on mêle les idées chrétiennes à la vie de tous les jours. C’est une « une pratiquante qui a horreur de ces rapprochements malsains » entre Dieu et les choses de la vie – comme si remplir ses devoirs de chrétien était un prétexte pour ne pas l’être dans la sienne.
C’est d’ailleurs cette caricature de vie chrétienne dans laquelle Louis feint de voir une représentation authentique du christianisme qui lui donne tout loisir de nourrir son anticléricalisme forcené. Ne se définit-il pas lui-même, et non sans candeur, comme un « méchant » ? Or, comme le lui révèle l’abbé Ardouin lors d’une rencontre capitale, un vrai méchant ne se dit jamais méchant. Un méchant, pourrait-on même dire, se reconnaît à ce qu’il se croit lui-même très gentil, et passe son temps à prétendre qu’il est la victime permanente de la méchanceté des autres. Au fond, Louis ne se croit méchant qu’en fonction des gens qui, autour de lui, se croient gentils.
« Je m’étais figé atrocement dans l’attitude qu’ils exigeaient de moi. Je m’étais conformé au modèle que me proposait leur haine. »
En famille (2), la confusion morale est souvent totale. Nous nous croyons indépendants les uns des autres alors que nous sommes tous pris dans ce nœud de vipère fait de ressemblances honteuses et de différences mal assumées. Conjoints, parents, enfants, frères, sœurs, nous passons notre temps à nous construire et à nous déconstruire les uns les autres, pour après nous reprocher mutuellement ce que nous sommes devenus ou pas (3). En fait, nous refusons de voir que nous sommes responsables des humeurs, sinon des caractères, des autres, comme les autres le sont des nôtres. Nous refusons de voir que nous sommes responsables des autres bien plus que de nous. Le pire que l’on puisse faire à un proche ? Lui reprocher ce qu’il est devenu par notre faute. On l’a rejeté, on l’a pourri, on l’a privé de toutes ses forces, et après, on lui jette à la gueule que c’est un « grand garçon » ou « une grande fille », et qu’il a intérêt à prendre « ses responsabilités », car nous, c’est fini, on le laisse là.
On sait comment se termine le roman. Louis meurt alors qu’il allait retrouver la foi, et son manuscrit tombe dans les mains d’un de ses fils qui décide alors de le supprimer. Dégoûté par la religiosité pathologique et nouvelle de ce père, qui
« ne donne dans un mysticisme fuligineux que pour en mieux accabler la religion raisonnable », Hubert décrète en effet que ce journal intime qui les accable tous doit être brûlé – d’autant plus que celui-ci, précise-t-il, révèle un « réel don d’écrivain » qui honore le père, et par là-même les déshonore encore plus. CQFD. C’est bien parce qu’un texte a une dimension littéraire que c’est une « raison de plus pour le déchirer » – la littérature ayant en effet le pouvoir de faire d’une réalité la vérité.
Ainsi,
Le Nœud de vipères se présente à la fin comme une écriture qui flirte avec sa propre destruction. Mauriac fait ici quelque chose que l’on ne fait guère en littérature : le risque que la vérité n’éclate pas, autrement dit, qu’il n’y ait ni réconciliation ni jugement dernier. Car si en effet Janine, la sœur enfermée, n’a pas accès au Journal de son grand-père (et à la fin, rien ne nous dit que la famille cèdera à sa demande de le lui faire lire), alors le Verbe aura été vain. Et c’est cela qui fait de ce roman l’un des plus insupportables qui soit pour le lecteur – car à la fin, la catharsis n’est pas sûre. Dans Shakespeare ou Dostoïevski, la scène finale peut être le lieu de tous les cadavres et de toutes les confessions glauques, l’essentiel est que le drame apparaisse au grand jour – et donc permette à chacun, lecteur et personnage, de s’y retrouver. Dans Le Nœud de vipères, le retour à la vie, nous allions dire la résurrection, par la littérature, est en suspens.

La littérature salvatrice
Dans Le Sagouin, la littérature n’a pas non plus le dernier mot. Et pourtant, c’est elle qui un instant arrache « Guillou », l’enfant attardé et maltraité par sa mère, à la misère de sa vie. Dans cette histoire de mauvaise mère, qui est aussi une histoire de fracture sociale (la mère, Paule de Cernès, la « pétroleuse » qui a épousé par vanité un aristocrate dégénéré et a eu de lui cet enfant idiot, a appris à ses dépens que « ce qu’on appelle un milieu fermé, l’est à la lettre : y pénétrer semblait difficile, presque impossible ; mais en sortir… ! »), le livre apparaît comme ce qui permet à l’existence de ne plus être une erreur, et comme ce qui donne à l’enfant une raison d’espérer.
On n’oubliera pas de sitôt ces pages consacrées à
L’Île mystérieuse de Jules Verne que Guillou, se cachant de sa mère, a lu avec ferveur, et dont il a pu parler quelques jours avec l’instituteur chez qui on l’a confié – celui-ci n’ayant rien à voir avec l’ogre que sa mère lui figurait avec sadisme. Au contraire, la maison de « l’intellectuel de gauche » qu’il est apparaît à l’enfant martyr comme une sorte de paradis impossible avec sa cuisine accueillante, son abondante bibliothèque, sa bonne odeur de pipe, et, accroché au mur, le portrait du fils de famille, Désiré le bien nommé, pimpant premier de la classe, qui a droit a une chambre rien que pour lui, et dont Guillou se fait un ami imaginaire idéal.
« Lui, il n’était seul qu’aux cabinets… La pluie ruisselait sur le toit. Qu’il devait être doux de vivre là au milieu des livres, bien à l’abri… hors de la portée des autres hommes. »
À quoi sert la littérature, sinon à exprimer les terreurs des enfants, l’amertume des faibles, et à mettre en relief la cruauté des vivants ? Ces vivants qui trouvaient normal qu’on roue au XVIIIe siècle ou qu’on enferme les enfants dans des maisons de correction au XXe – comme la mère du sagouin qui effraie régulièrement son fils en le menaçant,
« avec une sorte d’excitation joyeuse », des maisons de correction dont elle a l’adresse. Ces mêmes vivants qui riraient de la sensiblerie de Mauriac et ne comprendraient rien à la manie de ces écrivains qui veulent toujours faire de la littérature quelque chose de salvateur. Car Le Sagouin n’est rien d’autre que l’histoire d’une tentative de rédemption par la littérature qui n’aboutit pas. « Tu es un homme puisque tu pleures », dit Cyrus Smith à Ayrton dans L’Île mystérieuse – phrase évangélique qui parle tant au gosse malheureux. La littérature, guerre des sensibilités contre les insensibilités.
Mais l’instituteur, sous prétexte de lutte des classes, et
« parce qu’il ne faut pas avoir de relations avec le château », ne reprend pas l’enfant. Lâcheté sociale qui conduira celui-ci au désespoir et au suicide. Mouchette, Guillou, le petit garçon d’Allemagne année zéro – pourquoi diable sont-ce seulement les écrivains et les cinéastes catholiques qui ont su parler du suicide des enfants, le seul remis par les Anges ?

Le désir et le dégoût
Comme il n’y a que les écrivains catholiques qui ont vraiment su parler de la sexualité.
« — Oui, dit Léone. Tu m’as expliqué ce qui distinguait les hommes : il y a ceux qui peuvent toujours et ceux qui ne peuvent pas toujours…
— Oui, et ceux qui peuvent toujours ne vivent que pour la chose, parce qu’on a beau dire, c’est ce qu’il y a de plus agréable au monde…
— Et ceux qui ne peuvent pas toujours, enchaîna Léone (ils entretenaient entre eux de secrètes rengaines, qu’ils rabâchaient depuis leurs fiançailles, et qui les aidaient pour finir leur dispute)… Ceux-là se donnent à Dieu, ou à la science, ou à la littérature…
— Ou à l’homosexualité, conclut Robert. »
Lorsque Jean-Luc Barré, le nouveau et très reconnu biographe de Mauriac, affirme que l’homosexualité de ce dernier structure sa vie et ses romans, il ne veut pas dire, comme s’en offusqueraient les puritains ou comme s’en féliciteraient les « gays », que l’homosexualité est la clef de son œuvre, voire son aboutissement, mais qu’au contraire elle en est le problème majeur. En Mauriac, pourrait-on dire, l’homosexualité est à l’œuvre au sens opératoire. C’est par elle que le roman explore le conflit de la chair et de l’esprit. C’est par elle que le romancier a eu le sentiment de sa différence, sinon de sa distinction. Distinction équivoque s’il en fut, mais d’une richesse infinie sur le plan intellectuel et social et qui lui permit de comprendre les blessures intérieures des autres et sans doute d’écrire l’une des versions les plus belles de l’humanité déchirée avec elle-même. Voici en effet François M., un homme attiré depuis toujours par les garçons, qui lut Proust avec ferveur, fréquenta toute sa vie des homosexuels affichés comme Jean Cocteau, partit en voyage de noces avec quelques-uns d’entre eux, mais qui refusa toujours d’être catalogué comme tel – et ce non pas tant pour de simples raisons d’hypocrisie bourgeoise que pour des raisons existentielles et littéraires. C’est qu’un coming out aurait été fatal à son écriture. L’homosexualité, en ce qu’elle était une contradiction totale avec ses aspirations de chrétien, c’est-à-dire d’homme libre, fut ce qui lui permit de penser cette liberté dans sa dimension à la fois la plus grandiose et la plus terrifiante. « Sorti de son ambiguïté, Mauriac ne serait pas devenu Mauriac », dit avec raison Jean-Luc Barré (4).
Qu’est-ce qu’en effet la liberté sinon la possibilité de faire des choses que l’on n’a pas envie de faire ou celle de ne pas faire des choses que l’on aurait envie de faire ? Qu’est-ce que la liberté sinon ce qui nous permet d’entraver nos pulsions et de réaliser nos idéaux ? Naïfs, et au fond de mauvaise foi, ceux qui prétendent que l’être humain n’est pas libre et qu’il ne peut que suivre ses passions, mais encore plus naïfs, et franchement détestables, ceux qui affirment que la liberté est la seule réalité de notre être, et qu’il suffit de vouloir pour pouvoir. Oui, détestables par exemple ces hétérosexuels qui, encore aujourd’hui, estiment que l’homosexualité est un « choix », et donc un mauvais choix, alors qu’eux, hétéros chanceux, ont fait le bon choix – comme si nous étions responsables de nos érections ! En vérité, il est ignoble de croire que notre bonne santé mentale et sexuelle serait le fruit d’une « décision » mûrement réfléchie. La seule chose que nous pouvons faire, notre seule liberté, est de renoncer à vivre ce que nous sommes et que nous ne voulons pas être. En fait, exercer sa liberté revient toujours à contrarier son être profond – qui lui n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais libre. La liberté, c’est l’abstinence. L’homosexualité, et de manière générale tout ce qui est contrariant dans l’être humain, tout ce qui le dévie de ses idéaux, nous allions dire, tout ce qui est sexuel en lui, prouve que la liberté est une résistance à l’ordre des choses – et c’est pourquoi sa pratique est si douloureuse. La liberté, gloire et croix de l’homme. En ce sens, Rousseau avait raison, il faut toujours se forcer à être libre.
Sans pour autant en faire trop.
Ainsi dans
Galigaï (dont le titre aurait pu être, au dire de Mauriac lui-même, Le Désir et le dégoût), sans doute le dernier très grand chef-d’œuvre de son auteur, l’on voit d’abord Nicolas Plassac tenter d’échapper à Gilles Salone en se proposant d’épouser Agathe de Camblanes, surnommée Galigaï (du nom de l'intrigante qui eut une grande influence sur Catherine de Médicis). Mais là, le dégoût de l’autre sexe est trop fort. Si l’on peut renoncer à vivre certains goûts, on ne peut arborer le goût contraire sans risquer de se mutiler soi-même. Or, le piège de la volonté est de nous faire faire des choses parfois inhumaines. Ce que Nicolas comprend douloureusement devant Agathe :
« — Je ne suis pourtant pas sans excuse, Agathe. Je plaide coupable, mais tout de même je plaide. Essayez de comprendre : j’ai été victime de cette puissance monstrueuse de volonté qui vous possède avec un entêtement aveugle, presque animal. Vous bousculiez mes pauvres défenses, sans vous apercevoir qu’elles se reformaient derrière vous.
— Oui, dit-elle humblement et ardemment, je vois ma faute. »
La faute d’Agathe, comme celle de Nicolas, est d’avoir cru en la toute-puissance de cette volonté infernale qui, comme le dit Mauriac lui-même dans sa postface, ne vaut rien en amour. Agathe – la femme laide qui veut aimer, la femme comme énergie pure, volonté pure, prête à tout pour trouver le bonheur (comme la mère du Sagouin), et qui en devient odieuse pour cette raison précise. Car l’être qui s’acharne à être heureux au prix de tout, l’être qui préfère crever avec les autres plutôt que de lâcher prise, l’être qui refuse de reconnaître sa défaite devant la vie – et qui pourrait d’ailleurs faire de cette défaite son destin – finit par nous irriter.
Galigaï, Génitrix, et aussi la cousine Bette, et même Folcoche. Cette manière qu’ont les romanciers de confondre la méchanceté avec l’action, la laideur avec l’énergie, l’absence de pitié avec la volonté, le mal avec la liberté, et pire que tout, la rage de détruire avec le besoin d’aimer. Malheur aux femmes (ou aux hommes) qui sacrifient tout par amour ! Malheur aux hommes (et aux femmes) qui croient que tout se règle par la volonté. À un certain moment, le manque d’abnégation devient un excès illégitime d’être. La sagesse de Mauriac est de mettre un peu de jansénisme dans son catholicisme romain. Nous ne sommes pas que libres.
À la fin, Nicolas quitte la femme qu’il n’aime pas et l’homme qu’il aime, et, comme le laisse sous-entendre l’admirable dernière phrase du roman (quoique problématique pour un lecteur contemporain), se tourne vers Dieu.
« Étranger à lui-même, détaché de toute créature, il s’assit sur le parapet, et il demeurait là comme s’il avait donné rendez-vous à quelqu’un. »

Le jansénisme à visage humain
On se rappelle que Le Nœud de vipères s’ouvrait avec cette exhortation de sainte Thérèse d’Avila : « Dieu, considérez que nous ne nous entendons pas nous-mêmes et que nous ne savons pas ce que nous voulons, et que nous nous éloignons infiniment de ce que nous désirons », et qui rappelait le verset capital de saint Paul sur la condition humaine : « Je fais ce que je ne veux pas, et je ne fais pas ce que je veux. »
Tout est là – dans cette inadéquation de l’être avec lui-même et qui s’appelle le péché originel. En être conscient, c’est déjà être plus libre, c’est-à-dire se donner le pouvoir de gérer au mieux notre chute. Ainsi ne sommes-nous pas forcément ce que nous paraissons être. Nos actes sur lesquels les autres vont nous juger peuvent nous être aussi étrangers qu’à ceux à qui ils ont été néfastes. Comme le dit, dans
Le Désert de l’amour, le père Courrèges à son fils à propos de la femme dont ils sont épris tous les deux : « S’il y a un être au monde dont on peut dire que ses actes ne lui ressemblent pas, c’est bien Maria Cross. »
Le Désert de l’amour, « notre Mauriac », disions-nous. Elle nous touche en effet particulièrement cette histoire d’un adolescent amoureux d’une femme qu’il ne possèdera jamais, de cette passion frustrée autour de laquelle se cristallisera toute une vie, la saccageant autant que celle-ci saccagera les autres : « … passion toute-puissante, capable d’enfanter jusqu’à la mort d’autres mondes vivants, d’autres Maria Cross dont il deviendra tour à tour le satellite misérable… »
Ruse du diable qui nous fait faire aux autres le mal qu’on nous a fait. Il est vrai qu’un homme sans femme est bien peu de chose.
« À la fin, comme au commencement, il faut qu’une femme nous porte », écrit le narrateur. Une femme qui nous porte, nous aime, nous fait jouir. Combien d’entre nous ont longtemps pensé que cela leur serait impossible ? Trop timide, trop narcissique, trop solitaire. Trop de mauvaises habitudes. À moins de faire comme les autres, accepter d’être à demi heureux. Se forcer au bonheur. Mais il faut être humble pour cela, et nous ne le sommes pas assez. Même si nous en crevons, nous préférons nous suffire à nous-mêmes. Tant pis ! « Le bonheur misérable de se sentir soi-même » est la seule chose qui nous est propre. Le « quant à soi » nous suffit largement…
Surtout quand nous voyons comment vivent les autres ! Les compromis perpétuels, les contentieux permanents. Toutes ces fractures intellectuelles, sensitives et sensuelles qu’il y a entre gens censés s’aimer. Passe encore de se forcer à l’amour, mais quand il faut en plus se forcer à l’estime… Ce que n’arrive pas faire le docteur Courrèges face à son épouse, une de ces matrones aux idées basses comme on en rencontre tant chez Mauriac, qui fulmine contre telle femme de mauvaise vie, et qui ne comprend pas pourquoi son mari n’en fait pas autant :
« — Et le scandale, alors ? ça ne compte pas ?
À une certaine grimace du docteur, elle comprit qu’il admirait en lui-même comme elle était vulgaire. »
Le pire, c’est lorsque l’incompatibilité touche parent et enfant, faisant de chacun l’ennemi de l’autre, alors que tous les deux auraient pu se comprendre s’ils avaient pu coïncider. Mais les fameux « cadrans intérieurs » de Proust ne s’accordent jamais en même temps – comme dans cette belle scène où père et fils restent cois l’un à côté de l’autre : « Dans la voiture, l’écolier observait son père avec une curiosité ardente, avec le désir de recevoir une confidence. Voici la minute où ils eussent pu se rapprocher, peut-être. Mais le docteur était alors en esprit bien loin de ce garçon dont il avait si souvent voulu la capture ; la jeune proie s’offrait à lui, maintenant, et il ne le savait pas. »
Ce que l’on reproche le plus à ses proches ? Qu’ils ne nous devinent pas. Qu’ils ne voient pas nos douleurs, ou pire, qu’ils les voient et les interprètent de travers. Les voilà qui pleurent à contretemps, nous faisant encore plus mal. C’est alors que nous nous obligeons pour eux à adopter une posture qu’ils pourront « comprendre » mais qui n’est pas la nôtre. Il me console là où je m’en fous, il me blâme là où j’ai raison, il m’ignore là où j’ai vraiment mal. Que celui qui n’a jamais souffert de l’empathie incompréhensive de ses proches se jette la première pierre !
Plus tard, père et fils tenteront de parler de Maria Cross, cette « amazone » qu’ils aiment tous deux. Et le père tentera d’expliquer au fils que cette femme n’est pas seulement cette créature infernale qu’il croit désirer. Évidemment, l’adolescent, dans ses certitudes virginales, ne peut comprendre qu’il puisse y avoir autre chose qu’une adéquation naturelle entre les mauvaises causes et les mauvais effets, et trouve son père stupide d’être aussi candide sur la nature bonne ou mauvaise des choses. Mais comme le lui rétorque celui-ci :
« Tu me trouves bien sot… De nous deux, mon petit, c’est toi pourtant le naïf. Ne croire qu’au mal, c’est ne pas connaître les hommes. Oui, tu as dit le mot : chez une Maria Cross dont je sais les misères, une sainte se cache… Oui, peut-être : une sainte… mais tu ne peux comprendre. »
Le fils ne peut en effet comprendre l’action du Saint-Esprit qui agit même à travers les pécheresses. Il ne peut comprendre que l’être est libre autant qu’il est entravé dans sa liberté – et que s’il est responsable de son apparence, il n’en est pas toujours coupable.
Tel est le jansénisme à visage humain de François Mauriac – rassurant comme tout ce qui relativise la liberté et rassérénant comme tout ce qui affirme cette même liberté. Le génie catholique est de tenir les deux bouts.
« Si vous ne vous croyez pas libre, je ne peux rien pour vous », dit le docteur à ses patients. En effet, même si nous ne saurons jamais si nous sommes réellement libres ou non (et tous les déterminismes du monde semblent prouver que non), l’important est de penser qu’on le soit, ne serait-ce que parce la croyance en la liberté ouvre un champ de possibilités bien plus large que la croyance au destin ou aux atomes. En fait, quelqu’un qui se pense libre se respecte mille fois plus que quelqu’un qui ne se pense pas libre. Pour autant, quelqu’un qui croirait à une liberté totale, inconditionnelle, pour ne pas dire fasciste, de l’humanité, serait en passe de devenir le négateur de celle-ci. Car on finit par mépriser ceux qui ne sont pas soit aussi « libres » soit aussi forts que nous. Cette conception d’une liberté entière et souveraine, d’une « liberté sans excuse », qui est celle de Sartre et qui lui faisait dire qu’à quarante ans on a la gueule qu’on mérite, relève d’une croyance bien plus crucifiante que la croyance dans la croix qui seule nous « coach » intelligemment. C’est elle en effet qui nous permet d’avoir conscience de notre condition et apaise notre volonté (c’est-à-dire notre souffrance) quand celle-ci ne peut plus rien contre le destin. C’est elle qui nous aide à accepter ce que nous sommes en dépit de nous. Mauriac a pu être cet homosexuel « malgré lui », c’est grâce à l’homosexualité qu’il apprit que l’intransigeance morale n’était pas tout, que la liberté existait sans doute, mais comme une blessure au sein de l’être, et que par conséquent il fallait aussi développer en soi cette vertu si peu chrétienne, mais si humaine, qui s’appelle l’indulgence.

(1) Et dont peut-être Arnaud Desplechin s’est inspiré pour écrire son film Rois et reine, dans lequel on voit une fille tomber sur une lettre de son père mort qui lui révèle toute la haine secrète qu’il avait pour elle.
(2)
« Ayons le courage de dire que Le Nœud de vipères est un livre contre la famille… », avoue Mauriac, ajoutant que « les communistes, au lieu de m’accabler d’injures, feraient mieux de se rendre compte que j’apporte de l’eau à leur moulin ». Mais les communistes n’en rien à foutre d’une descente de la vie bourgeoise par un bourgeois, surtout si celui-ci termine son histoire par la miséricorde et la conversion. Les communistes n’aiment guère qu’on parle de l’humanité en termes d’humanité, et pire, en termes d’individualité. Les communistes ne sont pas contre les avares et les méchants, mais contre l’individu en soi.
(3) Voir la scène de dispute de
Rois et reine entre le frère et la sœur dans laquelle celle-ci reproche à celui-ci que si elle fait sa « véhémente », c’est parce qu’il a décidé depuis l’adolescence qu’elle était véhémente, mais que dans le fond, elle est une brave fille gentille comme tout.

(4) Dans une interview du Nouvel Observateur que l’on peut retrouver sur :
http://bibliobs.nouvelobs.com/20090320/11391/mauriac-et-les-garcons


*


[entretien]



Jean-Luc Barré
Le poids des non-dits


Écrivain et historien, directeur de la collection « Bouquins » chez Robert Laffont, Jean-Luc Barré s’est fondé sur quantité de sources inédites, ainsi que des documents personnels restés à ce jour inexploités, pour rédiger une biographie « intime » de François Mauriac qui, de son vivant, s’était toujours refusé de « tout dire » sur lui-même. Un premier tome (1885-1940) qui ne manque pas de faire polémique…


Propos recueillis par Joseph Vebret



Qu’est-ce qui vous a amené à vous lancer dans cette énorme biographie en deux volumes ?
C’est tout simplement la passion que j’ai depuis l’adolescence pour François Mauriac, son œuvre et ses engagements. Je crois que c’est l’une des plus belles figures d’écrivains du XXe siècle. Il est l’écrivain tel que je l’aime et le conçois : évidemment un créateur, mais aussi un homme présent dans son époque, dans les causes les plus justes. C’est une grande et belle conscience du XXe siècle. Et puis il y a aussi cette dimension très personnelle, très intime… une clé qui manquait.
Au bout d’un moment, l’admiration s’est conjuguée à la curiosité et au désir de rendre à mon tour justice à cet homme qui avait lui-même rendu justice à beaucoup de causes et beaucoup de gens. On l’avait laissé, après sa mort, avec le poids des non-dits qui l’entouraient et qui, à mon sens, le desservaient. Faire de lui l’écrivain du pêché, c’était l’enfermer dans quelque chose de réducteur qui, aujourd’hui, lui donne un air démodé.
Ce sont toutes ces raisons qui m’ont conduit à l’écriture de ce livre. Initialement, je n’avais pas imaginé réaliser deux volumes. C’est parce que j’ai trouvé beaucoup de matière, de documents, qui j’y ai été amené. J’ai eu la chance d’accéder à de telles archives, essentiellement grâce à Jean Mauriac. Et j’ai pu mesurer à quel point l’ampleur de cette vie pouvait justifier deux volumes.

Vous-vous êtes en effet livré à une enquête très minutieuse, portant également sur l’attirance de mauriac pour les homes jeunes. Avez-vous été bien accueilli par son entourgae le plus proche ?
Au départ, ce n’était pas évident. Jean Mauriac lui-même, il y a quelques années, n’aurait peut-être pas voulu que l’on parle de ce sujet. Finalement, c’est lui qui ouvert la voie dans un livre d’entretien. Je crois me souvenir qu’il m’a dit un jour : « Si vous me posez la question, je vous répondrai. » Je pense qu’il avait conscience de ce problème qui faisait rire sous cape un certain nombre de gens. Lorsque je l’ai rencontré, j’avais déjà dans l’idée faire ce livre ; mais c’est cette rencontre qui m’a permis de m’y atteler. S’il n’avait pas fait preuve de compréhension, peut-être n’aurais-je jamais écrit ce livre. D’autant que toute une partie de la famille était hostile à cette idée. Mais il se trouve que Jean Mauriac est le dernier fils et qu’à cet égard, il a une certaine autorité.
La veuve de Claude Mauriac – le fils aîné de François Mauriac –, m’a reçu et m’a permis d’accéder à l’intégralité de la correspondance entre Claude et son père. Lorsque le livre d’entretien avec Jean est sorti – livre dans lequel il est vrai que Claude est un peu malmené par son frère… mais ce que l’on a essentiellement retenu est qu’il évoque lui-même l’homosexualité de son père – j’ai reçu une lettre qui m’interdisait de me servir des documents. Ce n’était donc pas un interdit dès le départ, mais j’avais bousculé un tabou. Et Anne Wiazemsky – petite-fille de l'écrivain François Mauriac par sa mère Claire Mauriac – m’a clairement dit qu’elle ne souhaitait pas me recevoir.
Je pense que tout cela relevait d’une volonté de m’intimider pour que je ne fasse pas ce livre. Ce en quoi ils se sont un peu trompés…

N’est-il pas agaçant que les médias ne retiennent que cet aspect de l’énorme travail que vous avez réalisé ?
Nous vivons dans une époque qui est très réductrice. Quantité de journaux, de magazines ont besoin de vendre et vont vers le sensationnel.
Je ne parle pas que de cela, loin de là. J’évoque ses engagements – y compris de la Grande Guerre, qui est tout de même un des tournants importants de sa vie –, ses rapports avec les écrivains, sa vie familiale… Bref, je parle d’une quantité de choses.
Qu’on mette en exergue les passages liés à son homosexualité ne m’agace pas, mais que l’on me dise pas que j’en fais la clé unique de l’œuvre et de la vie de François Mauriac ! Il suffit de me lire pour s’apercevoir que ce n’est pas vrai. D’abord pour une raison très simple, c’est que Mauriac ne s’est jamais enfermé dans son homosexualité. Il s’est marié et a eu quatre enfants. Marcel et Élise Jouhandeau se sont mariés et je n’ai pas eu l’impression qu’ils aient eu des enfants… Gide n’a jamais eu de vie sexuelle avec sa femme. Le seul exemple qui prouve que l’on dépasse le cadre de l’homosexualité, c’est le cas de Thomas Mann, qui est sans doute le plus proche de celui de Mauriac. Il a eu quatre enfants et avait la même fascination que Mauriac pour les jeunes gens.
Ce contre quoi je m’énerve, c’est le fait que l’on me reproche aujourd’hui d’avoir réalisé un livre dans lequel tout s’expliquerait par l’homosexualité… ce n’est pas vrai ! L’homosexualité n’explique pas le combattant de la Grande guerre !

Elle n’explique pas non plus cette capacité qu’avait Mauriac à se placer du côté des faibles ou des rebelles.
C’est vrai. Mais c’est quasiment héréditaire dans la lignée Mauriac. C’est l’héritage de son père, de l’affaire Dreyfus et d’une quantité de choses qui ont très vite ouvert les yeux de François Mauriac sur l’injustice. Dreyfus, les combattants de la Grande guerre, cette génération sacrifiée, tout cela a contribué à alerter sa sensibilité vis-à-vis de ce que l’on pourrait appeler les humiliés, ou en tout cas les marginaux.
Pour comprendre cela, il y a aussi sa propre marginalité sexuelle. Même si elle n’explique pas tout. Il est évident qu’il n’a pas pris parti pour les victimes de Guernica ou de l’Éthiopie à cause de son homosexualité. C’est absurde. Mais il y a tout de même chez lui une conscience de sa propre différence de ce regard différent sur les autres et sur le monde, et de cette sensibilité très particulière.

Diriez-vous qu’il existe encore aujourd’hui des écrivains-journalistes de cette stature ?
Je ne crois pas. Cette diversité de curiosité, cette intuition, cette capacité presque prémonitoire à tout de suite comprendre ce qu’était la télévision… Beaucoup de gens ont tenté de l’imiter, mais il n’y a pas d’équivalent.
On dit souvent que cela vient de l’époque, mais ce n’est pas vrai. Je pense que c’est tout simplement une question de talent. Aujourd’hui encore, François Mauriac aurait toute sa place. Je suis persuadé qu’un article de lui serait très lu, comme il l’a été dans le passé.
Déjà, à son époque, c’était quelqu’un de très rare… même s’il s’agissait de cette grande époque littéraire des Camus, des Sartre, des Mauriac, qui étaient aussi des journalistes. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, il n’y a plus cela. Désormais, nous avons plus affaire à des gens qui écrivent sur eux… C’est autre chose… Ces écrivains-là étaient écoutés parce qu’ils ne parlaient pas que d’eux mais aussi de l’actualité. Et puis ils savaient se faire écouter par la force d’un talent. Chez Mauriac, il y avait un mordant, une ironie, un côté rebelle, quelque chose d’inattendu qui fait que le charme opérait et le message passait.



Mars-avril 2009 © Le magazine des Livres / Pierre Cormary, Joseph Vebret