CHINE
Le nouveau monde littéraire
Un dossier coordonné par Tang Loaëc
Illustrations de Cécile Oberlin
IV
Travailleurs migrants et petites gens
Pour parler du peuple des fourmis, de ces petites gens qui travaillent à la marge de la réussite économique chinoise, nous avons choisi de vous offrir directement deux courtes nouvelles, regards littéraires inédits sur les vies dont se nourrissent les métropoles.
LA PETITE TRIEUSE AUX ORDURES
Par Fabienne Trunyo
Dans l’ancienne concession française se dressent quatre tours de trente étages aux murs de faïence rosâtre, témoins des premiers sursauts de la grande Chine post Révolution culturelle. Au milieu d’entre elles, tout en bas, une petite fée aux allures de sorcière, ordonnatrice du monceau d’ordures quotidiennes de cette ancienne unité de travail du Tribunal de Shanghai. À toute heure du jour et jusqu’à très tard dans la nuit, elle est là, boule humaine, hérissée de rhumatismes. Quand elle ne s’active pas à trier bouteilles, boites, papier et verres divers, elle dort sur son tabouret de poupée. Calée contre le rideau de fer du hangar aux poubelles, elle rêve… Demain, un jour nouveau, semblable au précédent, lui apportera son lot d’ordures à recycler. Cheftaine d’une armée d’immondices, elle organise, trie, rassemble les matières infréquentables qui lui rapporteront de quoi aider la famille qui l’héberge.
Elle a quatre-vingts ans. Née dans la Perle de l’Orient au temps de sa splendeur, elle connut les tourments d’une Chine en fermentation et vit ses derniers jours dans la capitale économique d’un grand pays apaisé.
Elle habite au 19e étage de l’une des quatre tours, où sa petite-nièce, mère d’une fillette, vit en compagnie de son mari. Mais le studio est étroit pour quatre personnes et afin de ne pas nuire à l’intimité du jeune couple, la grand-tante vit la plus grande partie de ses journées et de ses nuits à l’extérieur.
Elle y a ses habitudes et ses compagnons de travail, les collecteurs d’ordures qui viennent lui acheter les gaufrettes de carton, les galettes de papier qu’elle a lentement et soigneusement ficelées.
Certains, désireux d’alléger le labeur de leur fée Carabosse jettent dans les poubelles adéquates, bouteilles de verre ou de plastique, mais ce comportement est rare. Et la petite trieuse aux ordures, armée de sa seule et inébranlable ténacité, se charge des sacs poubelles rebondis balancés négligemment dans les grands containers.
Sa petite taille et l’irréversible courbure de sa colonne vertébrale requièrent l’utilisation de son tabouret. D’un pas incertain, une main sur le bord de la poubelle, elle grimpe, s’étire et, s’aidant d’un bâton terminé d’un crochet, parvient à repêcher la bourse aux trésors.
L’hiver, elle arbore sur ses courts cheveux blancs un bonnet de laine. Ses paumes disparaissent sous des mitaines salies, ne laissant à la prise du froid que le bout de ses doigts, dont les ongles noircis révèlent la tâche exécutée à longueur de journée.
L’été, le bonnet de laine cède la place à un bonnet de cotonnade blanche immaculée, quotidiennement lavée. Ses mains vieillies boivent le soleil et la peau hâlée éteint un peu la noirceur des ongles.
Lorsque les pluies de mai et de juin débordent des trottoirs, elle chausse ses bottes de pêcheur, déplie la toile à carreaux de son parapluie et continue d’officier, imperturbable, ne s’arrêtant que pour se sustenter d’un maigre repas ou pour une sieste méritée.
Dans les minutes de repos qu’elle s’accorde, elle s’assied sur son petit banc, ou sur le bord de béton qui retient la pelouse poussiéreuse. Elle observe, sans cesse. Ses yeux fatigués par la cataracte scrutent le proche horizon, celui des allées reliant les porches des tours au portail d’entrée en passant par le coin à poubelles. Elle repère le sac plastique malmené qui signera la fin de la trêve.
Dans un panier d’osier, décoré d’une guirlande verte, sa petite nièce a déposé les baozi de son repas. Des petits pains à la vapeur, sans croûte, dont la mie onctueuse est entamée sans douleur par des dents mal assurées.
Lentement, elle mange. Son bocal à thé, source de force et de réconfort, est continuellement réchauffé par l’addition d’eau bouillante, que l’une des concierges des quatre tours vient complaisamment lui offrir, première et primordiale civilité chinoise.
Petite fée, rieuse et spontanée, dont le sourire, dentelle de misère, arrondit les pommettes tavelées et amincit la fente des yeux, avec quel entrain tu te précipitas sur le gros et lourd carton que je traînais lors de mon départ. Mais point d’ordures dans ce bagage, seuls les objets aimés que je tenais plus que tout à emporter. Ils sont depuis intimement liés à ton visage radieux et le recyclage des ordures recèle pour moi une émotion inattendue, le souvenir de ta personne, toute d’humilité épandue et d’amour propre retenu.
*
MIN GONG
Par Tang Yi-Long
Un brouhaha agglutine des voix à l’extérieur du réduit de tôle. Il fait nuit. Sur le bout de tissu sale, qui dissimule un carreau de vitre maculé, une ellipse de lumière vient vaciller, le faisceau d’une lampe torche. Un corps d’homme, à peine vêtu d’un pantalon de toile, s’est posté à l’angle de la vitre et sursaute lorsque le rayon le balaye et le met en mouvement. Il s’est rué sur la porte, sans entendre la voie étrangère qui l’interroge du fond du dortoir. Le voici qui court pieds nus sur le grillage de la coursive, peau mate, cuivrée, brillante de sueur sous un reflet de lune qui perce d’une blessure le plafond de nuage.
Des cris fusent. Il se jette dans le vide et son bond le propulse entre ciel et terre, fugitivement éclairé d’un pinceau de lumière.
Les cris des policiers ne l’ont pas arrêté et leur danse de manchots en uniformes, pour dévaler l’étage unique de cet escalier de chantier, caricature la disparition dans la nuit de la forme happée par les arcs brisés du béton. Les poursuivants s’avancent puis reculent, suivi des contremaîtres et de la troupe nombreuse des ouvriers, travailleurs migrants venus comme l’évadé de provinces reculées. Ce sont cinq milles mètres carrés de chaos qui freinent l’élan des policiers, un quartier entier détruit par les machines et les masses de plomb. C’est l’œuvre de ces travailleurs migrants – « mingong » – venus casser le béton comme les bagnards du caillou, pour un salaire de misère sur lequel ils économisent des centimes.
Dans la nuit, impossible pour les policiers d’avancer. Des armatures de métal griffent le ciel ou bien sont encore prisonnières des vestiges des toits et planchers. Les voix des contremaîtres s’élèvent, pour ordonner aux ouvriers de cerner les décombres, d’allumer les projecteurs qui permettent souvent de travailler les heures de nuit, et de faire sortir Guo Feng où qu’il se cache.
A la porte de cette chambre de fortune, d’où les trois compagnons du chinois étaient sortis pour le laisser profiter de son invraisemblable aubaine, une femme s’est couverte de ses vêtements trouvés épars dans le dortoir. Deux policiers lui parlent mais ne parviennent pas à lui faire quitter le chambranle de porte auquel elle s’accroche, tout en scrutant le cimetière de maisons mortes.
— Il ne vous fera plus de mal.
À peine intelligible, la voix cherche à attirer son attention.
— Le juge le condamnera à mort. Ces ouvriers de la campagne sont des bêtes.
Elle se souvient la première vision surprise à la fenêtre de sa voiture. L’homme se tenait debout, le corps lavé de pluie. Sa berline était tombée en panne, noyée par l’eau de cette ville à mi-inondée de pluies interminables, que les canalisations peinaient à évacuer.
La musculature, façonnée par l’usage de la masse et du marteau-piqueur, la frappait d’une virilité qu’elle n’avait jamais su voir chez les chinois côtoyés au fil des mois. Pendant que son chauffeur se démenait, jurait, s’excusait puis disparaissait à la recherche d’une improbable pièce ou d’un hypothétique secours, les regards de l’occidentale et de l’ouvrier migrant, droit sous la pluie persistante, se croisaient, s’aimantaient, s’ancraient.
Elle aurait aimé savoir ce qu’il pensait d’elle mais la réflexion ne l’aidait en rien. Pendant ces quelques heures ne s’appliquèrent que des lois muettes de l’attraction. Il ne détourna pas son regard, elle non plus. Pas de défi, pas de curiosité non plus, mais une fascination simple et réciproque, ne laissant pas de place à la gène. Se regarder était une évidence, la difficulté était d’aller plus loin. Si la voiture avait redémarré, elle aurait été emporté, l’image aurait persisté dans sa rétine quelques minutes ou quelques heures puis serait devenu un souvenir vague… mais le moteur était devenu par son agonie un allié imprévu.
Le chinois s’était approché, avait tendu le bocal aux bords maculés de thé qui lui servait de gamelle, rempli de soupe. Le récipient repoussant était tendu par une main au dos tendu d’une peau incroyablement lisse, quand ses doigts étaient ceux calleux d’un terrassier. La bouche restait sérieuse, le regard souriait. Elle se brûla d’une cuillérée et s’aida de la main tendue pour sortir de la voiture, enfoncer jusqu’à la malléole son pied dans l’eau, ruinant un escarpin qui valait trois mois du salaire de cet homme. Puis, il fallait le suivre vers un abri, n’importe lequel, sans réfléchir.
Le refuge était le baraquement du chantier, les collègues disparurent rapidement. Elle avait posé sa paume sur sa peau et il avait commencé à la déshabiller.
Dans les ruines, un projecteur a débusqué le chinois et la chasse à l’homme s’organise. Une première main l’attrape, plusieurs personnes se jettent sur lui, l’ouvrier est enfin jeté au sol, terrassé, menotté.
— Il faut venir avec nous pour porter plainte.
La voix importune perce enfin jusqu’à sa conscience en mauvais anglais.
— C’est nécessaire pour qu’il soit condamné.
— Je ne veux pas porter plainte.
Le regard est navré. Une discussion s’engage entre policiers. Autour, une foule d’ouvriers répète les paroles échangées, commente. Le brouhaha enfle. Les policiers semblent atteindre un consensus que l’interprète transmet.
— Nous comprenons. Vous voulez protéger la réputation de votre mari. Mais dans ce cas il ne pourra pas être jugé, il faut le savoir.
Elle secoue la tête, muette, regardant plus loin une porte de voiture se refermer sur le chinois menotté. Après un long palabre supplémentaire, l’interprète ajoute, bienveillant, qu’il promet que même si l’affaire ne va pas au tribunal, le criminel passera un mauvais moment dans une cellule de la police avant d’être expulsé de la ville. Tous opinent du chef.
— Je veux le revoir.
Les visages se figent, les sourires disparaissent, Elle ne voit rien de leurs simagrées. Au bout du terrain labouré par les bulldozers, éclairé par l’aube naissante, le visage de l’amant est apparu à la fenêtre grillagée d’un fourgon.
Il tourne vers elle le même regard que la veille.
Juillet 2009
© Le magazine des Livres / Tang Yi-Long et Fabienne Trunyo