Écrire contre Céline


Par Frédéric Saenen


Dire que Céline reste, quelque 45 ans après sa disparition, l’auteur français le plus discuté et le plus disputé relève du truisme. Chaque année, des dizaines de thèses, d’articles et d’essais sont consacrés au style, à l’idéologie et à la vie de celui qui se surnommait l’« abominable homme des lettres ». Et il est sans doute le seul écrivain au monde qui fasse l’objet d’un bulletin mensuel.


Si Céline déchaîne des passions très diverses (du telquellien Sollers à l’Immortel Vitoux, des polardeux aux universitaires pur jus, qui ne captive-t-il pas ?), il aura également suscité à son encontre une veine pamphlétaire qui occupe, dans le panorama de l’exégèse célinienne, sinon de la critique littéraire tout court, une place particulière. Souvent très approximativement documentés ou adoptant une attitude de mauvaise foi que n’eût pas reniée la cible de leur courroux, ces textes permettent de revisiter, en creux, les interrogations qui galvanisent le débat autour de Céline : Est-il décent d’aller au-delà de
Voyage au bout de la nuit et de Mort à crédit ? Un salaud notoire peut-il être un génie ? Comment juger une œuvre par contumace ?

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Le premier pamphlet contre Céline,
Céline en chemise brune, a été publié par Hanns-Erich Kaminski en 1938 aux Nouvelles Éditions Excelsior. Il connut une certaine fortune car il a depuis été repris chez Plasma (1977), Ivrea (1983) et Mille et une nuits (1997). Libertaire, biographe de Bakounine, témoin de la guerre d’Espagne (avec Ceux de Barcelone, édité en 1937 par Denoël), Kaminski s’en prend à Céline au lendemain de la publication de Bagatelles pour un massacre. Son brûlot passera inaperçu au moment de sa sortie, mais il est cependant intéressant : d’une part parce qu’il paraît du vivant de Céline, alors au faîte de sa gloire, et d’autre part parce qu’il préfigure, avant guerre, les accusations qui lui seront adressées encore aujourd’hui, concernant sa collusion avec le nazisme.
Dans la scène inaugurale, Céline est dépeint en plein désarroi, écumant d’être adulé quand il se voudrait la victime de la détestation générale. La suggestion de se trouver une haine, en se lançant dans la croisade pour les Aryens, lui est soufflée par… Paul Morand, qu’il rencontre sur un marché aux puces, en tractation avec deux brocanteurs juifs dans l’espoir d’obtenir un siège à l’Académie !
Ce ton de parodie romanesque alterne avec des analyses plus fouillées, où Kaminski aligne, sur un mode subjectif, ses griefs envers Céline. « J’ai été un grand admirateur de Céline, j’aurais aimé le rester », confie-t-il, « 
Mort à crédit était – et reste – pour moi un des livres les plus puissants de notre temps, car il explore les régions inconnues de l’âme humaine et les décrit de la façon la plus vigoureuse. L’opposition entre le rude langage et l’atmosphère mélancolique du livre le rend pour mon goût encore plus beau. Comment ne pas discerner à travers ses horreurs un cœur en peine qui est bien celui de l’auteur ? En vérité, il m’inspirait une sorte de compassion ». Expliquant que ce fut avec Mea culpa que s’établit la rupture avec le tour réactionnaire de la prose de Céline, Kaminski poursuit : « Que l’on ne dise pas que l’écrivain est un aveugle qui tâtonne dans l’obscurité, poussé et guidé par des impressions qui se transforment en idées claires comme à son insu. On ne crache pas une œuvre d’art. Sans connaître les méthodes de travail de Céline, je suis sûr que tout ce qu’il produit, lui aussi, est le fruit d’un labeur acharné et patient. Certes, savoir comment les idées jaillissent reste un mystère impénétrable, mais l’artiste se révèle en les travaillant, et c’est précisément ce travail qui fait de l’écrivain l’être le plus consciencieux et le plus conscient. Aussi faut-il reconnaître que Bagatelles a une portée politique dont l’auteur se rend compte, d’autant plus que sa tour d’ivoire est un dispensaire à Clichy. »
Cet extrait nous éclaire : ce que Kaminski ne pardonne pas à Céline, c’est moins d’avoir choisi le camp des antisémites que d’avoir trahi « ses instincts, ses origines, ses expériences, son métier », soit cette image de médecin des pauvres qui assimilait Céline à un écrivain du peuple, donc de gauche. Plus dru en somme que les allégations selon lesquelles il serait stipendié par la Gestapo (« La Maison Brune ») ou que ses divagations seraient de véritables incitations au pogrom, tombe le reproche de l’autosatisfaction nourrie par Céline, du Culte indéfectible de son Moi : « Jamais le doute, ce doute qui est l’ombre de l’esprit, n’effleure cet intellectuel. Même quand il parle des souffrances de son passé, il le fait comme tout parvenu en se vantant du chemin qu’il a parcouru, de l’argent qu’il a gagné, sans un regard de sympathie ou de compassion pour les compagnons dont il s’est détourné en cours de route. C’est l’ouvrier devenu patron, dur et sans pitié pour la masse d’où il est sorti ». Le verdict est sans appel, et on y devine, derrière l’évocation des « compagnons », la déception de l’anarchiste face à l’attitude d’un individu qu’il identifiait comme un frère en humanité.
Malgré la puissance de sa charge et sa lucidité à maints égards, Kaminski ne provoquera pas de réaction de la part de Céline. Rappelons que ce dernier n’était pas encore l’homme de lettres « l’article 75 au fias ». Il nommera une fois Kaminski, dans
L’École des cadavres, pour lui octroyer magnanimement le rang d’étron dans lequel tremper sa plume. À en croire Milton Hindus, qui aborde devant lui « le livre de Kamenski » (sic), Céline se serait exclamé : « C’était un Juif polonais, un journaliste qui m’admirait. Il m’avait d’abord dédié quelque chose, comme Sartre, d’ailleurs. Et puis pendant la guerre civile espagnole, il m’a pris en haine. Mais son livre est ennuyeux. Aucun intérêt. Si quelqu’un m’attaquait de façon spirituelle, je l’inviterais à ma table, parce qu’il serait de ma famille. » Pourtant, à en juger par les « foudres et flèches » qui suivront, Céline savait bien peu qu’il avait évincé là l’un de ses plus honnêtes convives.

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En 1950, à la veille du procès de Céline devant la Cour de justice de la Seine, sort le libelle
L’affaire Céline. L’école d’un cadavre. Ce montage de citations commenté est dû à un certain Vanino, pseudonyme de Maurice Vanikoff, et émane du « Comité d’Action de la Résistance ». On ne peut pas à proprement parler de pamphlet ici, les trois quarts du fascicule consistant en la reproduction de textes partiels ou complets de Céline (notamment son mémoire en défense) entrelardés d’objections censées le mettre en porte-à-faux avec lui-même. La pièce n’est cependant pas négligeable, dans la mesure où elle s’appuie en grande part, en ce qui concerne les accusations de fond, sur Kaminski, qui y est du reste cité. Ainsi quand est prêté à Céline le projet « d’introduire en France et de défendre les doctrines nationales socialistes », et Bagatelles qualifié de « Mein Kampf qui s’exprime dans la langue de la canaille, de la pègre et des gars du milieu […] dont se délectera une clientèle d’esthètes, de dilettantes et de nationalistes intégraux ».
Il est impossible de revenir, dans un cadre si limité, sur le débrouillage des relations exactes entre Céline et l’occupant. Ce problème est relatif à l’importance que l’on accorde à la valeur de l’engagement chez un écrivain. On notera toutefois que, de l’étude de la réception allemande des pamphlets, il ressort que
Bagatelles ne remporta pas le succès escompté, d’autant qu’il ne fut accessible au public d’outre-Rhin que sous une version tronquée, expurgée de ses innombrables écarts de langage, et remaniée en vue de devenir un présentable objet de propagande. Et c’est justement pour ses débordements stylistiques et injurieux que Céline ne fut guère apprécié par les huiles des instances culturelles du Reich, qui le trouvaient (excepté Karl Epting) grossier et incontrôlable. S’il est indéniable que les insanités que signa Céline demeurent inacceptables, tant sur le fond que sur la forme, soutenir qu’il fut un agent à la solde des nazis n’est pas recevable. Comme l’avançaient Dauphin et Fouché, « c’est le jeu entre cette volonté d’écrire et le refus de militer qui a rendu Céline aussi contradictoire. […] L’œuvre polémique de Céline est rapidement devenue une source de références où chacun a pu puiser sans que son auteur ait eu à donner une caution autrement que tacite. Rarement un écrivain s’est aussi bien coupé de ses écrits, a autant cultivé le mythe de la vaticination qui, une fois proférée, ne lui appartient plus. Il se ménageait par là, non une position de repli ou de sécurité facile, mais une indépendance qui pouvait satisfaire un désir d’originalité, le souci d’être unique » (1).
Le fait d’« être payé » que Sartre utilisera également contre Céline dans
Sur la question juive, donnera lieu à la fameuse lettre À l’agité du bocal. Cette insinuation, venant du penseur de la notion d’engagement, dénote une inexcusable démission critique. L’affaire Céline constitue, lui, un document peut-être pas toujours de meilleure tenue que la formule expéditive de Sartre, mais qui atteste d’une réelle lecture de Céline et d’une ferme volonté de mise en contradiction. Hélas, les passions, les luttes partisanes, les a priori de culpabilité l’emportèrent sur la réflexion et l’examen de la responsabilité de l’écrivain. Pendant dix ans, Céline aurait tout le loisir de parachever l’élaboration de son mythe, et ses thuriféraires comme ses détracteurs futurs allaient tomber dans le panneau.

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Il faudra attendre longtemps avant de voir refleurir une littérature anti-Céline, voire anti-célinienne, puisqu’elle visait aussi, à travers lui, son lectorat. Certes, entre-temps, Céline était entré à la Pléiade (en 1962) et avait été republié en format de poche ; Dominique de Roux lui avait élevé deux monuments dans sa collection de L’Herne ; il s’était fait biographié en long et en large, entre autres par François Gibault ; et il figurait (comme il l’avait prédit) au bac ! Cette consécration n’ira pas pour plaire à tout le monde.
L’année 1997 fut chargée en la matière. Elle verra d’abord la publication d’un opuscule de Michel Bounan, ambitieusement intitulé
L’art de Céline et son temps alors que la moitié à peine de l’ouvrage est véritablement consacrée au « libertaire déguisé en nazi », – ou l’inverse. Passons sur les considérations, laborieuses et floues, qui encadrent les chapitres sur Céline et le situent dans une tradition souterraine et menaçante qui creuse ses galeries des Protocoles des Sages de Sion aux délires révisionnistes de la Vieille Taupe. Le procédé, en somme, permet de nier la moindre once de talent à Céline, et pour cela tous les moyens sont bons : sous-entendre qu’il a calqué Bardamu sur le destin de son camarade Marcel Lafaye ; désamorcer son style (dans la phrase célinienne, « suggestions émotionnelles et associations d’idées ne sont ni hasardeuses ni fortuites. Elles relèvent de mécanismes bien connus des concepteurs publicitaires et des prédicateurs ») ; le taxer d’opportunisme et, pire, de cupidité. Car les tortueuses paraphrases et les ellipses de Bounan n’amènent à nouveau qu’à ce constat : « Toute cette affaire pourrait même sembler totalement inintéressante, si cet auteur, avec sa socio-névrose à profil variable, serviteur docile de l’argent – qui ne sert jamais que lui-même – n’avait concouru, de ce fait et exemplairement, à la remise en ordre de son époque troublée. » (pp. 77-78). Gardons ceci au frais, ces arguments seront bientôt accommodés à la même sauce.

Un mois à peine après Bounan, Jean-Pierre Martin déboule dans l’arène avec son
Contre Céline, dont le torrentiel sous-titre (2) informe à lui seul de son intention d’instruire le procès d’un écrivain et, dans la foulée, celui de ses dangereux sectateurs.
Dans l’incipit, Martin use de la technique parodique de Kaminski. Il présente un Céline sanctifié, qui n’a plus besoin de fulminer de se sentir aimé même s’« il n’a que les lecteurs qu’il mérite » (3). La formule laisse songeur ; on a beau la creuser, la retourner, l’appliquer à d’autres, on en discerne mal le sens. À moins qu’il s’agisse d’emblée de signifier : « Je vais vous parler d’un salaud lu par des salauds ». Mais notre homme est trop poli, point assez célinien pour s’abandonner à ce genre de bassesse, et puis, que diable, il a un livre entier à rédiger, autant dès lors ne pas vendre trop tôt la mèche.
Il affirme ensuite n’avoir rencontré, parmi les céliniens, que des « thuriféraires, des compagnons de la première heure antisémite, des fervents, des obtus, des inconditionnels, des admirateurs gênés […] » (4), bref, nul réfractaire au consensus qu’il inspire. Sur quasi deux cents pages, Martin va pontifier et, en maître du mode conditionnel, expliquer rétroactivement à sa cible mouvante comment son œuvre aurait pu être « vraiment romanesque » : « Il aurait fallu pour cela ne pas adhérer à une pensée monomaniaque. Il aurait fallu ne pas s’embourber dans le marais antisémite. Il aurait fallu maintenir […] un cap plus ferme sur l’imaginaire – comme le fait, de nos jours, un Salman Rushdie, authentique victime, lui, et qui continue à écrire de la fiction » (5). Fort de ces précieux conseils (légèrement tardifs, mais enfin…) et de cette imparable référence à l’auteur des
Versets sataniques, Martin développe une démonstration qui pourrait se tenir (par exemple sur la construction de son propre mythe par Céline) si elle ne sombrait pas si souvent dans l’extrapolation malintentionnée. Ainsi se fourvoie-t-il en confondant, à la faveur d’un raccourci fulgurant, « obsession raciste biologique » et « engagements politiques » (6), et, écumant, tape de son petit pied pour pester : « Je refuse de mettre Céline sur le même plan que Rabelais, Proust ou Kafka, comme le fait Kundera ». Personne ne l’y oblige. Et puis, Martin n’est pas Kundera.
Pour Martin, Céline a rompu le pacte, non pas en incarnant un créateur inventif ou scandaleux, mais parce que son franc-parler ressortit plus au domaine trivial de la société civile qu’à ce qu’il nomme le « no man’s land de la littérature ». Selon lui, « une lecture strictement esthétique de Céline est suspecte ». Pour sûr, Monsieur le Commissaire, vu qu’une telle approche est impossible ! Martin ne conçoit pas qu’il existe des lecteurs que Céline captive
parce que les problèmes esthétiques, historiques, éthiques qu’il pose sont indissociables, inextricables. Si brillante soit-elle, cette diatribe est injuste : elle jette le discrédit sur toute démarche d’intérêt, de curiosité ou de volonté de découverte de la part de qui cherche à comprendre Céline, non pas en sympathie, mais en empathie. L’infamie, par contagion, semble garantie à qui s’y frotte, puisque « Céline est le pendant littéraire de Le Pen ». Et Gide, celui de Jacques Chazot ? L’affirmation est finalement aussi gratuite que cette épigraphe que Martin tire de Quignard (dont on viendrait à regretter qu’il se prête à d’autres virtuosités que ses traductions d’épigraphes latines) : « La musique est le seul, de tous les arts, qui ait collaboré à l’extermination des Juifs organisée par les Allemands de 1933 à 1945 ». À trop vouloir en faire, on n’aboutit qu’à l’indécence.
Martin aussi en fait trop, afin de nous persuader qu’il laisse les céliniens où ils sont, esthètes paradoxaux, dandys grégaires oscillant du bistrot du coin à leur canapé pleine peau, où ils s’installent douillettement, une lecture que la morale réprouve à la main, pour goûter au doux frisson de l’interdit. Martin se classe parmi les Gentils, les Intelligents et les Conscients : « Nous devons appartenir à une petite communauté de lecteurs trop sensibles. Nous sommes trop émus, sans doute, par des questions qui n’ont rien à voir avec la littérature, pour nous extasier d’un style sans nous soucier du sens, pour éprouver à toute page le sentiment pur de la beauté quand l’interprétation de toute l’histoire contemporaine est en jeu. Nous ne parvenons pas encore à rire tout à fait de tout – ce qui ne nous empêche nullement de rire parfois de ce dont les autres ne rient pas » (7).
En tant que membre d’une élite autoproclamée, Martin use alors de l’arme de la mauvaise foi pour étayer son réquisitoire. Tout lui est permis, du moment qu’il se tienne du bon côté de la barrière. Épinglons-en cette dérive flagrante, lorsqu’il en vient à affirmer : « Céline est certainement un des écrivains qui ont le mieux su occuper l’espace radiophonique depuis l’invention de la TSF » (8). Pour une malheureuse demi-douzaine d’enregistrements, s’échelonnant de 1957 à 1961, et pour la plupart rendus publics après sa mort, voilà Céline haussé au rang d’un Roi des Ondes, façon Goebbels !
Martin est un michalcien de haute lice. L’envie de se dépayser de son sujet ou de ruer dans les brancards du département universitaire voisin l’ont éloigné d’
Un Barbare en Asie. Histoire de tailler à quelques confrères des uniformes de « Barbares en Nazis ». On s’amuse comme on peut.

André Rossel-Kirschen avait lui aussi une retraite à meubler et de la pub à se faire en publiant un essai avec la photo si commerciale du « Proscrit », frappé d’un titre accrocheur :
Céline et le grand mensonge.
Cet essai est d’un abord extrêmement décourageant. Son premier chapitre se parcourt avec autant d’enthousiasme qu’un bilan comptable. Car, nous l’apprenons, Céline cultivait un défaut supérieur au racisme : il était avare. Ses transactions et ses rentrées d’argent sont passées au crible, sa cassette au trésor exhibée au grand jour, son côté Harpagon sévèrement condamné. Monsieur Rossel-Kirschen aurait intérêt à entreprendre à présent l’examen de la correspondance de Baudelaire ou de Balzac, il y trouverait amplement de quoi nourrir sa manie des additions et des soustractions, et verrait, du coup, que la Pléiade abrite quelques beaux spécimens de grippe-sous.
À la question « Céline fut-il un antisémite sincère ? », il ne s’avance pas et se contente de tomber dans le travers, typique apparemment à ceux qui s’attaquent à Céline : devoir reprendre des litanies complètes de ses pamphlets, pour faire comprendre le degré d’abjection de sa prose. Le paradoxe mérite d’être souligné : les ouvrages qui sont hostiles à Céline ont tendance à se muer en anthologies de ses livres interdits. Tant et si bien qu’aucun de ses dires n’est déconstruit, aucun de ses arguments n’est réfuté. S’imposerait l’idée que son écriture porte
in se les germes de son propre dénigrement, et que quiconque montrerait du doigt l’insuffisance de ce procédé cautionnerait Céline, serait objectivement son collaborateur.
Le pamphlet est le genre de l’excès, de la violence faite verbe. Vouloir lui rétorquer par une démarche cartésienne, pondérée, s’avère inefficace ou sombre immanquablement dans le ridicule. Kaminski, lui, l’avait saisi, voilà pourquoi son texte n’a rien perdu de sa pertinence.
En panne de ciseaux, Rossel-Kirschen se réappropriera la biographie archi-rabâchée de Céline, redécouvrira l’Amérique de ses multiples mensonges et s’en offusquera avec des lustres de retard. « Mauvais père, mauvais mari, mauvais ami » : le propos confine à la profondeur d’une chanson de Michel Sardou, tant il s’englue dans une hargne grotesque. Concluons avec la savoureuse page 176 où, pour dénier à Céline la gravité de ses blessures de guerre (certes exagérées, « transposées », mais réelles), et plus particulièrement celle au bras droit, Rossel-Kirschen déclare : « Nous constatons que Céline a passé sa vie à écrire de la main droite des dizaines de milliers de pages, qu’il a dès dix-neuf ans conduit une motocyclette, ce qui nécessite une grande agilité des doigts de la main droite qui commande le frein et l’accélération. » C’est un subtil physiothérapeute doublé d’un moniteur de conduite averti qui s’exprime ici ; pas un critique digne de ce nom.

La dernière offensive en date contre Céline est le volumineux
As-tu lu Céline ? d’André-Alexandre Bonneton, psychiatre, poète et romancier. Il est paraît-il l’un des premiers à avoir donné une étude sur Artaud en 1951. Et peut-être aurait-il mieux fait de ne pas aller outre. Car son pensum est parfaitement illisible. C’est un casse-rétine sur lequel l’œil averti achoppe sans cesse, malmené qu’il est au fil de jeux de mots douteux, d’incessants sauts à la ligne, d’une propension harassante et presque compulsive au verbiage, et d’une ponctuation contrariée.
Bonneton est de la clique de ceux qui ne peuvent parler de Céline sans en reproduire des kilomètres. Renonçons donc à citer des extraits de cet Opus Magnus qui, dans son entier, est une perle, boursouflée et redondante. Il faut le voir pour le croire. À ce titre, il est aussi délirant et incohérent que le pire Céline – mais en libre circulation. Sa conclusion est des plus interpellantes : Bonneton se lance en effet dans un interminable réquisitoire où il exige la requalification du procès de Céline… en crime contre l’humanité !
Là, évidemment, une limite est atteinte ; un tel horizon est difficilement dépassable. À moins bien sûr que le prochain à s’insurger décide de déterrer le cadavre de Céline pour le fusiller symboliquement…

*


On le voit : la littérature anti-célinienne n’aura jusqu’à présent brillé ni par sa rigueur, ni par son intelligence. Son unique avantage est se situer dans le Camp du Bien et de prendre appui sur cette position pour prétendre n’énoncer que des vérités rétablies et de grandiloquentes indignations.
Quoi qu’on en pense, l’œuvre de Céline fait maintenant partie de l’histoire, elle témoigne, par son existence même, de sa folie et de la rage des hommes. C’est d’elle qu’il importe de discuter, ainsi que des conditions de possibilité de son apparition dans l’esprit d’un individu et dans la trame d’une époque (9). Les louanges de ses fanatiques, les aboiements de ses contempteurs, les trépignements de ses envieux n’apportent rien à sa compréhension.
Relisons Céline plutôt que de l’agonir ou le pourlécher ; plutôt que d’entretenir ce fantasme malsain de lui parler. De toute façon, lui ne nous entend plus.



(1) J.-P. Dauphin et P. Fouché,
Céline et l’actualité, 1933-1961, Cahiers Céline 7, Gallimard, NRF, 1986, p.87.

(2) Contre Céline, ou, D’une gène persistante à l’égard de la fascination exercée par Louis Destouches sur papier Bible avec quelques propositions de sujets pour le baccalauréat d’une fin de millénaire. Jose Corti, février 1997, 189 p., 13,72 €

(3) Jean-Pierre Martin, Contre Céline, p.11.
(4) Ibid., p.19.
(5) Ibid., p.63.
(6) Ibid, p.77.
(7) André Rossel-Kirschen,
Céline et le grand mensonge, p.147.
(8) Ibid, p.162.
(9) À ce jour, c’est sans doute Philippe Almèras, avec sa magistrale étude sur
Les Idées de Céline (Berg International, 1992), qui a le mieux mené cette entreprise.


Bibliographie

André-Alexandre Bonneton,
As-tu lu Céline ?, Ibis Rouge Éditions, 2006.
Michel Bounan,
L’Art de Céline et son temps, Éditions Allia, 1997.
Milton Hindus,
Céline tel que je l’ai vu, L’Herne, Collection « Essais et Philosophie », 1969.
H.-E. Kaminski,
Céline en chemise brune, Éditions Plasma, 1977.
Jean-Pierre Martin,
Contre Céline, José Corti, 1997.
André Rossel-Kirschen,
Céline et le grand mensonge, Mille et une nuits, 2004.
Maurice Vanino,
L'Affaire Céline. L'École d'un cadavre. Documents présentés par le Comité de la Résistance. Les Cahiers de la Résistance, n°4, 1950. Une seconde édition paraîtra en 1952 sous l’égide des Éditions Créator.

(© La presse Littéraire / Frédérique Saenen - juillet 2006)