Émile Brami
« Céline a ouvert une nouvelle voie à la littérature »
Propos recueillis par Joseph Vebret
Émile Brami tient dans le quartier Montparnasse à Parisla librairie « D'un livre l'autre » où il aborde la littérature du vingtième siècle,plus particulièrement sur Louis-Ferdinand Céline à qui il a consacré une biographie. Auteur de trois romans et de deux essais, il est également au comité derédaction de la revue Études céliniennes.
D'où vous vient cet intérêt pour Céline ?
Lorsque j'avais 17 ans, je fréquentais les milieux anarchistes parisiens. Un personnage remarquable que j'aimais beaucoup, un autodidacte ouvrier, espèce à peu près disparue aujourd’hui, m'a un jour tendu quelques feuillets ronéotés : c'était L'Agité du bocal de Céline. Je suis donc arrivé à Céline par un de ses pamphlets. J'ai trouvé ce texte tellement extraordinaire, tellement en dehors de tout ce que j'avais lu jusque-là – alors que je suis passionné de littérature depuis toujours – que j'ai voulu aller plus loin, savoir qui était cet écrivain inconnu de moi. C'était en 1967, Céline alors n'intéressait à peu près personne. J'ai eu un certain mal à trouver ne serait ce que Voyage au bout de la nuit. Puis j'ai lu Mort à crédit, qui, pour moi, est le plus grand livre de Céline et aussi celui qui me touche le plus – même si je trouve ridicule d'établir des classements en littérature. Ensuite, j'ai à peu près tout lu, jusqu'à tomber sur les fameux pamphlets antisémites. Comme je suis juif, une question s'est alors posée : devais-je continuer à apprécier cet écrivain malgré tout ? Naturellement, on pourrait revenir très longuement sur la position que j'ai par rapport à ces pamphlets ; mais il me semblait que je ne pouvais pas faire cette économie. J'ai donc continué à aimer Céline, avec le bémol des pamphlets et tout ce que cela me pose comme réels problèmes. Disons que je fais avec.
Vous avez créé une librairie, « D'un Livre l'Autre », dédiée à Céline – même si vous présentez d'autres auteurs. Trouve-t-on facilement les pamphlets non réédités de Céline ? Les vendez-vous ?
Je voudrais d’abord dissiper un malentendu, il me serait impossible de faire vivre une librairie avec les seuls livres de Céline. Je travaille donc sur la littérature du XXe siècle, avec comme spécialité Louis-Ferdinand Céline. Pour revenir aux pamphlets, c'est assez compliqué. On les trouve souvent en mauvais état, car, si ce sont des livres recherchés, ils ne sont pas rares, Bagatelles par exemple s’est vendu autour de 70 000 exemplaires. À la librairie, je ne les expose pas, ce n'est pas par honte : ils sont dans mes catalogues, mais je ne veux pas faire de provocations inutiles. La plupart de ceux qui viennent acheter des pamphlets veulent simplement lire les textes. Les autres, ceux qui entrent ici comme s'ils entraient dans un sex-shop, la tête dans les épaules, les yeux au ras du sol, qui me demandent en bredouillant si j'ai les pamphlets, ceux là, je sais qu’ils viennent conforter leur antisémitisme. Auquel cas, je réponds que, non, je n’ai pas les pamphlets.
Votre biographie de Céline, qui a, entre autres, pour caractéristique d'être écrite à l'envers – de sa mort à sa naissance –, démythifie le personnage. On pense notamment que Céline était pauvre, alors qu'il a signé avec Gaston Gallimard, à son retour d'exil, le plus beau contrat de l'histoire de l'édition française…
Je me suis fait engueuler par les céliniens, sur le thème « vous abaissez Céline », pour avoir écrit cela, alors que je ne fais que dire la réalité. En 1952, il signe un « traité » comme disait Gaston Gallimard, qui est le plus beau contrat jamais obtenu – y compris à ce jour – par un écrivain en France. Il obtient 18 % de droits d'auteur – quand on sait que 15 % sont souvent la limite supérieure ! – et qu'il est payé non pas à la vente, mais au tirage ! Chaque livre imprimé lui est réglé vendu ou pas, et il exige que chaque titre soit tiré à 25 000 exemplaires, à l'exception des pamphlets dont, à partir de la guerre, il ne veut plus entendre parler. Il reçoit un à-valoir de 5 millions de l'époque – ce qui est une somme colossale – et, en plus de tout cela, deux ou trois ans plus tard, il est mensualisé… alors que ses ventes à la N.R.F. sont très médiocres ! En fait, Gallimard a été très futé. Il a fait un pari sur l'avenir ; pari qu'il a gagné puisque, aujourd'hui, Céline est l'un des écrivains du fonds Gallimard qui se vend le mieux. Mais à l'époque, ce n'était pas du tout évident. Céline est intransigeant avec ses éditeurs parce qu’il était persuadé être le plus grand écrivain français vivant et qu’il veut être payé en conséquence. Céline est un formidable comédien – il faut le savoir, cela a été le cas toute sa vie, et encore plus à la fin de sa vie. Il joue le rôle de l'écrivain persécuté et arrive à imposer ce mythe. Pour en finir avec Céline l’ermite miséreux de Meudon, on peut raconter l’anecdote de charbon. Albert Paraz reçoit des lettres de Céline qui se plaint de ne pas pouvoir chauffer sa grande maison. Paraz, qui lui est réellement fauché et qui vit aux crochets d'une dame sur la Côte d'Azur, organise une quête auprès de ses amis pour offrir trois tonnes de charbon à Céline. Le pauvre Ferdinand va pouvoir enfin ne plus grelotter. Mais, lorsque le charbonnier arrive avec sa cargaison, il ne peut pas livrer car il n'y a pas de place : la cave est pleine à ras bords de charbon.
Il écrit Entretiens avec le professeur Y en 1955. Il a déjà signé son contrat avec Gallimard, dont il dit à tout le monde qu'il l'étrangle, qu'il l'affame…
Il n'est pas impossible que Céline le croie vraiment au moment où il écrit le livre.
Et comment réagit Gaston Gallimard ?
Il y a deux réactions. Céline est en rapport avec Paulhan et Gaston Gallimard. Dans un premier temps, c'est Paulhan qui s'occupe de lui et qui fait que le contrat se signe, mais Paulhan entretient des rapports extrêmement houleux avec Céline. Un jour, il en a assez des agressions verbales de Céline, et il laisse tomber. C'est alors Gaston Gallimard qui prend le relais. Céline était furieux en permanence – il était escroqué, Gallimard était un voleur, etc. – et Gaston Gallimard prenait cela avec un formidable recul. Il restait très lointain, impassible, répondait avec beaucoup d'humour aux lettres de Céline… Une sorte de jeu s'engage entre les deux hommes : Céline engueule Gallimard autant qu'il peut et Gallimard reste à distance, très ironique, très drôle, imperturbable.
Mais ce texte, Entretiens avec le professeur Y, dans lequel Céline explique son style, certes, mais dit pis que pendre de Gallimard, est publié par… Gallimard !
Lorsque Gallimard voit arriver ce manuscrit où il n’a pas le beau rôle, il joue le jeu et le publie car c'est l'un des plus beaux livres de Céline, de son art poétique et Gaston, qui est un grand éditeur, sait qu’il reçoit là un texte littéraire exceptionnel. Le moins que l'on peut dire, c'est que Gallimard n'y a pas le beau rôle, mais il est beau joueur. Et puis il faut croire qu'il connaissait suffisamment Céline pour savoir à l'avance, au moment même où il le fait signer, ce à quoi il devait s'attendre d’un pareil phénomène.
Il signe pour des rééditions d'ouvrages publiés par Denoël, mais aussi pour de nouveaux ouvrages…
En fait, en 1951, la maison Denoël n'existe plus, du moins au sens où on l'entendait avant la guerre. Au moment où arrive Céline, elle a été rachetée et elle est entrée dans la « galaxie » Gallimard. Avant même que Céline ne signe avec lui, techniquement Gallimard possède les droits de ses premiers livres. Ce qui lui manque, c'est l'accord indispensable de l’auteur ; il l’obtient grâce au fameux contrat que nous avons déjà évoqué. Par ailleurs, Céline arrive avec dans sa corbeille le premier volume de Féerie pour une autre foi, le livre qu'il a commencé à écrire avant de quitter Paris en 1944 et que, de son exil, il promet à tous ses futurs éditeurs. Il était persuadé que ce livre qui marquera son retour connaîtra un succès exceptionnel. Dans des lettres à des amis – qui ne sont donc pas destinées à être publiées –, il parle de centaines de milliers d’exemplaires. Il écrit par exemple à son ami Antonio Zuloaga, qui ne veut pas le visiter dans son exil : « Quand je serai à 300 000 exemplaires, tu viendras me voir. » Pas une seconde, il n’envisage un échec, il est bien trop orgueilleux pour cela. Or, ce sera un flop terrible. Les deux volumes se vendent chacun à moins de 5 000 exemplaires, pour l’époque les chiffres moyens d’un débutant. Pour Céline, c'est une catastrophe, qu’il ressent comme une très grande injustice. L'apparition du clochard calamiteux a d'ailleurs lieu à cette période, elle est consécutive aux deux échecs. Lorsqu'on voit par exemple des photos de 1952, alors qu'il arrive à Meudon, il est certes toujours habillé d'une façon un peu extravagante – c'est Céline ! – mais ce n'est pas un clochard. En revanche, quand on viendra le voir à partir de 1957 pour D'un château l’autre – parce qu’Entretiens avec le professeur Y ne va être tiré qu'à 7 000 exemplaires, et se vendra mal lui aussi – c'est tout à fait sciemment, et en accord avec Roger Nimier qui, après Paulhan, s’occupe désormais de lui chez Gallimard, qu'il va donner une image « extrême ». Il l’écrit dans des lettres, à Paraz par exemple : « Les gens de L'Express sont venus me voir ; je me suis roulé dans la fange comme un cochon. » Il adopte le comportement provocateur que, croit-il, on attend de lui. C'est donc à partir de 1957 qu'il s’invente ce personnage de clochard, il dira: « Léautaud est mort, il fallait un pauvre qui pue, me voilà. » Au départ, il joue un rôle, mais très vite, il va confondre la fiction du rôle et la réalité. Contrairement à ce que l'on croit, à partir de 1957, il ne refuse aucun entretien. Il a compris que la manière de vendre des livres a changé, que le seul talent ne suffit plus, qu'il faut de la publicité et que, peu importe ce que l'on dit du moment que l’on parle de vous. Il va donc rencontrer tous ceux qui en font à la demande ; il en rajoute s’il le juge nécessaire… comme lors de ce très célèbre entretien de L'Express. Céline a l'impression que L'Express vient voir à la fois un monstre, un collabo pas repenti, et une espèce de clochard fou : il va leur donner tout cela. Pour moi, le Céline de Meudon est un acteur en perpétuelle représentation.
François Dupeyron essaie depuis plusieurs années d’adapter Voyage au bout de la nuit ; il semble exister une malédiction autour de toutes ces tentatives cinématographiques…
Toutes les tentatives ont échoué. La première est celle d'Abel Gance qui, dès la sortie du livre, en 1932, achète les droits pour un temps, pour 50 000 francs je crois… et cela ne se fait pas. On ne sait trop pourquoi. Ensuite, Céline a essayé de le vendre à Hollywood, par l'intermédiaire de son ami Jacques Deval, qui, à l'époque, était très bien introduit là-bas : cela n'a pas abouti non plus. Plus tard, il y a eu un projet – plus qu'un projet en fait – par Audiard. Dans un numéro de Paris Match, il annonçait être en train d'adapter Voyage au bout de la nuit et disait même que Belmondo était d'accord pour jouer Bardamu. Enfin, il y a eu une tentative d'adaptation par un cinéaste italien… Même François Dupeyron dont j’aime le travail – j'ai vu La Chambre des officiers – a abandonné son projet de tourner Voyage au bout de la nuit. Je ne vois pas comment on pourrait réaliser une telle adaptation dans la mesure où, avec ces quatre parties qui sont la guerre, l'Afrique, l'Amérique et la banlieue, il faudrait réaliser un film de dix heures. De plus, le roman est un peu décousu ; il me semble très difficile de trouver une cohérence, même à travers le héros. Et puis je ne vois pas du tout l'intérêt d'adapter un livre dont la qualité première est le style. Très sincèrement, il me semble que Céline fait partie des écrivains inadaptables. Et ce, pour une raison très simple : ce qu'il raconte, ses histoires, n’ont qu’un intérêt médiocre. Il le disait lui-même : « Des histoires, il y en a plein les journaux. » Si l'on résume Mort à crédit, c'est l’enfance somme toute banale d’un petit parisien, mais noircie au possible. Il y a évidemment quelques personnages pittoresques, mais on ne fait pas un film avec des personnages pittoresques. On constate que tous les livres de Céline ont beaucoup de mal à démarrer – sauf Voyage au bout de la nuit, qui, pour moi, n'est pas du Céline, pas encore –, et qu'ils s'arrêtent brutalement, sans que l'on sache pourquoi. On pourrait s'arrêter cent pages avant ou faire cent pages de plus, cela ne changerait rien en apparence. Les livres de Céline tiennent d'abord par ce style extraordinaire, cette capacité à télescoper, à rapprocher des mots que personne n'aurait imaginé associer, dans des formes qui n’appartiennent qu’à lui et aussi par cette extraordinaire logorrhée. Alors je ne vois pas comment on pourrait transcrire cette forme si particulière d’écrit dans l'image. Et, même si on y arrivait, cela serait-il supportable pendant deux heures de film ? Je ne sais pas. Ou bien il faudrait un cinéaste aussi génial que Céline, capable de révolutionner l’écriture cinématographique, comme Céline à révolutionné l’écriture littéraire.
Comment arrivez-vous à l'hypothèse selon laquelle Hergé se serait inspiré de Céline pour « inventer » les célèbres jurons du capitaine Haddock ?
Pour écrire la biographie de Céline, j'ai relu son œuvre en entier, plusieurs fois, y compris la correspondance : trente ans de lecture, plus une année de relecture intensive. J'ai donc repris Bagatelles pour un massacre trois ou quatre fois parce que, dans cette biographie, j'explique à quel point c'est un livre central dans l’œuvre. Je le parcourais pour la troisième fois, je crois, j'avais l'esprit complètement ailleurs, je pensais à autre chose, et cela a été comme une espèce d'illumination, un flash, je me suis dit : « Là, je suis en train de lire du Haddock. » J'ai donc fini d'écrire la biographie, puis je suis revenu voir si je trouvais dans Bagatelles d'autres formes proches des chapelets d’injures qu’Hergé met dans la bouche de son personnage préféré. J'en ai retrouvé. J'ai donc fait un petit travail sémantique sur les termes : il y a des coïncidences qui sont, au moins, étonnantes. Par exemple, le très fameux « ornithorynque » que Céline écrit « ornithorynx » se trouve dans Bagatelles, « sapajou » et « noix de coco » également. Et tout cela employé comme injures. Mais, au-delà des coïncidences, ce qui m'intéresse particulièrement ce sont les formes, qui sont très semblables. Il y a deux manières de faire qui existent chez Céline et que l'on retrouve presque intégralement chez Hergé. D'abord, le détournement de sens. On prend un mot comme « bachibouzouk » ; celui qui le lit ne sait pas ce que cela veut dire, ne l’a peut-être jamais entendu c’est le seul contexte qui en fait une insulte. Ensuite, il y a le phénomène d'accumulation. Et ça, pour moi, plus que la coïncidence de mots, c'est pris chez Céline. J'ai également mené un petit travail autour des dates de publication. Elles concordent parfaitement. J'ai aussi cherché à savoir qui aurait pu donner le livre à Hergé, et il y a au moins deux personnes. Première hypothèse : Robert Poulet. Il était à la fois un ami intime d’Hergé et il était très proche de Céline qu’il avait rencontré chez Denoël leur éditeur commun. C'est à mon avis le trait d'union entre les deux hommes. Seconde hypothèse, un personnage moins connu, Jacques Van Melkebeke, qui a été l'un des scénaristes de l'ombre d’Hergé et qui a laissé un journal dans lequel il y a de nombreuses entrées sur Céline. Et puis il y a le parcours d'Hergé. Il ne vient pas de nulle part ; il arrive d'une droite catholique, antisémite… Enfin, et ce dernier point est peut-être un peu moins connu, quand on analyse les deux caractères, on se rend compte que ces deux personnages sont extraordinairement proches. Alors qu'ils ont l'air aux antipodes, ils sont en fait les deux faces d'une même pièce. Ils sont semblables du point de vue des caractères et de leur évolution personnelle. Mais je tiens à préciser que je ne cherche en rien à noircir ou à créer une polémique autour d'Hergé. Ce n'est pas du tout mon propos. J'ai lu Tintin comme tout le monde… Je suis tout à fait persuadé qu'après la guerre, Hergé a évolué, il suffit d'ailleurs de le lire. Je ne veux pas dire qu'Hergé était un monstre, un fasciste ou un antisémite féroce. Je constate simplement une coïncidence qui me semble au moins intéressante.
À l’époque où L’Herne avait consacré deux cahiers à Céline, ce dernier était plus qu’un écrivain maudit…
Tout à fait, puisque le premier cahier paraît en 1963 et le second en 1965. C’est d’ailleurs la première véritable publication importante qui se fait autour de Céline.
… alors qu’aujourd’hui, Céline, sans dire qu’il est banalisé, est un auteur capital comme les autres, hormis ses pamphlets.
Aujourd’hui, quand on me dit que Céline est un auteur maudit, cela m’amuse. C’est un des auteurs français les plus lus dans la Pléiade ! Pour l’anecdote, Voyage au bout de la nuit est le livre le plus volé dans les librairies parisiennes. C’est aussi l’auteur français qui suscite le plus de travaux universitaires dans le monde. Donc c’est une plaisanterie, ou une totale méconnaissance, de parler aujourd’hui de Céline comme d’un auteur maudit.
En revanche, en 1960, c’est la vérité. Il est complètement marqué par ce qu’il a fait pendant l’Occupation. Il est oublié, ostracisé, mis au purgatoire. Je me rappelle de mon premier contact avec Céline, en 1967, donc deux ans après que Dominique de Roux ait fait son second cahier dans L’Herne – soit quatre ans après le premier. En cherchant dans Paris, je n’ai trouvé que deux livres : Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, en poche. C’est tout ! Et lorsque je demandais qui est Céline, ce qu’il avait écrit, on ne me répondait pas. C’est d’ailleurs ainsi que je suis passé dans le circuit des livres anciens, parce que je cherchais des choses sur Céline et que l’on m’a dit d’aller voir les bouquinistes.
Iriez-vous jusqu’à dire qu’il est réhabilité ou, du moins, qu'il est à la mode ?
Réhabilité, je ne sais pas. Personnellement, je trouve qu'il reste très scandaleux, qu’il ne perd rien de sa force avec le temps, contrairement à beaucoup d’écrivains. « À la mode », je dirais qu'il ne mérite pas cela, car, comme disait Cocteau, le propre de ce qui est à la mode c’est qu’il se démode, ce qui n’est pas le cas de Céline, au contraire. En revanche, je suis absolument persuadé qu'il imprègne de façon très importante à la fois bon nombre et quasiment tout le journalisme français. Je lis régulièrement Libération : chaque jour je retrouve soit une citation directe, soit une référence transparente pour qui connaît, un clin d’œil entre initiés. Je parle du journal que je lis régulièrement, mais on trouve également cela dans d'autres titres. À la rentrée littéraire de 2003, comme à son habitude, Le Figaro a réalisé une série d'entretiens avec les trente nouveaux romanciers qui lui semblaient intéressants : plus de la moitié citaient Céline comme étant l'une de leurs références. Je pense donc vraiment qu'il influence aujourd'hui presque tout ce qui touche à l'écriture en France. Il n'y a pas besoin d'écrire avec des points d'exclamation et des points de suspension pour se sentir redevable de Céline. Il y a une façon d'écrire, une certaine sensibilité, une approche très pessimiste des choses, de l’humour ce que l’on oublie souvent. J'ai commis quelques romans, cela n'a absolument rien à voir, dans le style, avec Céline – je m'en suis bien gardé puisque, justement, je connaissais cette influence –, mais je prétends que ce sont des romans céliniens dans leur essence.
Céline n’a pas été un enfant de chœur. Comment se fait-il qu’il y ait survécu alors que d’autres, à l’instar de Brasillach ou Drieu la Rochelle, n’y sont pas parvenus ?
Pour moi, Brasillach est un auteur tout à fait mineur. C’est un excellent critique, quelqu’un capable d’écrire d’agréables souvenirs, mais un romancier de la plus extrême médiocrité. Si Brasillach survit littérairement, c’est parce qu’il a été fusillé à la Libération. Sinon, il aurait certainement fini à l’Académie française, puis totalement oublié après sa mort, il aurait connu le parcours de son condisciple Thierry Maulnier qui n’a aucune postérité. Drieu est, à mon avis, un écrivain d’un autre calibre. Mais celui des trois qui, à mes yeux, est un génie, c’est Céline. J’emploie volontairement ce terme un peu exagéré, car il y a une définition assez simple du génie : quelqu’un qui fait quelque chose que l’on ne faisait pas avant lui et que l’on ne refera plus après, quelqu’un d’unique. Et de fait, tous les « suiveurs » de Céline se sont complètement plantés. Ce qu’ils font est soit grotesque, soit stupide, soit ridicule. Il est certain que Céline a ouvert une nouvelle voie à la littérature française, comme Proust, mais personne ne peut écrire comme lui. On a affaire à un auteur tout à fait exceptionnel, dont la postérité est naturelle. Je pense donc que, dans tous les cas de figure, Céline aurait été réhabilité. Pas pour ce qu’il a fait, nous sommes bien d’accord, mais pour ce qu’il a écrit.
Est-ce à dire que son immense talent occulte son comportement ?
Je me permets d’ouvrir une parenthèse. Prenons l’exemple de Bagatelles pour un massacre. Ce livre fait à peu près 360 pages, dans lesquelles il y a 240 pages horribles d’injures antisémites. Mais, en même temps, ce quelque chose d’affreux est écrit dans une langue absolument extraordinaire – je pèse mes mots en disant cela et je sais de quoi je parle, aussi bien de l’antisémitisme de Céline que de la langue. En plus, nous sommes dans un pamphlet et Céline étant un écrivain de l’excès, son style y est en adéquation avec ce genre. Pour donner un exemple, une phrase que je trouve absolument extraordinaire : s’attaquant à la noblesse française, Céline écrit : « La noblesse française a sucé plus de foutre juif qu’il n’en faut pour noyer la plaine d’Azincourt. » Presque personne n’a lu le livre, qui sait qu’on y trouve la première description de Paris pollué, non pas au sens du XVIIe siècle avec les bruits, le crottin… mais Paris pollué tel qu’on en parlerait aujourd’hui ? Vous avez aussi la manière dont on fabrique une vedette. « Comment est-ce que le plus rebutant canard, la plus désespérante donzelle, peut devenir l’idole de tout un peuple. » Et il ajoute, pour terminer sa démonstration : « Plus un mur est blanc, mieux il prend la peinture. » C’est vraiment ce qui se passe en ce moment avec la télé-réalité : vous prenez quelqu’un qui n’a aucune qualité, qui ne sait rien faire, vous le mettez sous les projecteurs, et il devient, l’espace d’un court instant, une vedette. Il y a encore dans ce livre ce qui, à mes yeux, est une des plus belles descriptions de la langue française : celle de Saint-Pétersbourg. Céline réinvente littéralement ce genre, qui est normalement celui qui appelle le plus la platitude, le cliché… Quiconque écrit sait qu’il est extrêmement difficile de faire une description originale. Or, Céline parvient à faire une description pointilliste. Si ce passage n’était pas dans ce livre-là, il serait dans toutes les anthologies de la littérature française. Dans Bagatelles, le lecteur est confronté à un texte qui inspire du dégoût, mais dans lequel il y a des pièces qui sont d’extraordinaires morceaux de littérature. On en revient à la question que se posait Baudelaire dans la préface des Fleurs du mal : « Est-ce que l’on peut faire de la littérature avec de l’abjection ? » Céline démontre que oui. Ce qui nous conduit à une seconde question : celle du rapport entre la morale et la littérature, l’art en général. Et on sait bien que l’on ne peut pas lier les deux.
Actuellement, nous regardons les livres de Céline à la lumière de la Shoah. Cette lumière est terrifiante. En même temps, on sait bien que, par définition, les grands artistes sont des monstres, que ce qu’ils écrivent, parce que ce sont de grands artistes, est hors normes. Sinon, ils ne seraient pas ce qu’ils sont.
Gide disait que dans la littérature, il faut une part de démoniaque ; une intervention du démon pour faire une œuvre d’art.
Bien sûr. Étant moins religieux que Gide, je ne parlerais pas de démon. Mais pour écrire moi-même, je sais qu’il faut en tout cas une part de méchanceté. C’est certain. Quand Céline dit « il faut noircir et se noircir », il a tout à fait raison. Si vous parlez de vous et de vos personnages comme ce que vous êtes, c’est-à-dire au bout du compte un brave type, finalement sans grand intérêt, cela ne sera pas intéressant. Il faut aller chercher cette noirceur. Et Céline est un des très, très grands spécialistes de la monstruosité humaine.
Tout ceci fait de Céline un écrivain à part. Lorsque je travaillais sur la biographie de Céline, j’ai fait quelques recherches sur l’antisémitisme pendant l’entre-deux-guerres. Il y avait à Paris quatre officines dont le seul rôle était de fabriquer et de diffuser de la propagande antijuive. La plupart des écrivains – y compris Gide dont un texte est resté célèbre, celui où analysant Du Mariage de Blum il explique que les Juifs n’ont qu’un but, celui de corrompre les grandes institutions chrétiennes – se sont laissés aller au moins à des remarques antisémites dans leurs œuvres… Et je passe sur les gens connus pour cela, comme Morand, Drieu, Rebatet, Jouhandeau. Donc, ce que fait Céline n’est pas très original pour l’époque. Simplement, c’est lui et lui seul qui pose problème. Les autres ont fait des livres de circonstance, sans grand talent, sans grand intérêt, qui ont été vite oubliés. Pourquoi ? Parce qu’ils sont littérairement nuls. Et le problème est là. Céline a écrit un livre important, antisémite, que l’on ne peut pas exclure de son œuvre, et avec lequel il faudra faire.
Une question qui va faire bondir tous les céliniens. Il y a les livres d’avant la guerre – Voyage au bout de la nuit est extraordinaire – et ceux d’après, une fois que Céline est chez Gallimard… À part D’un Château l’autre, la veine ne s’est-elle pas un peu tarie sur la fin ?
Je ne suis pas du tout d’accord et je vais essayer d’en faire la démonstration. Lorsque vous dites que Voyage au bout de la nuit est un livre extraordinaire, je suis d’accord avec vous : c’est un roman qui ferait la gloire de n’importe quel écrivain. Mais en même temps, le premier livre de Céline, au sens propre du terme, c’est-à-dire écrit dans ce style qu’on lui reconnaît, de cette qualité qui est tellement particulière, pour moi, c’est Mort à crédit. Si vous relisez soigneusement Voyage au bout de la nuit, vous y trouverez beaucoup de phrases absolument classiques – l’emploi de l’argot est présent, mais plus comme un piment, comme une manière de saler un peu la soupe – et beaucoup de phrases qui sont déjà des aphorismes. Comme tous les premiers romanciers, Céline se regarde un peu écrire et dit à son lecteur : « Regardez, n’est ce pas que j’écris bien ? » À mon avis, même s’il a choqué au départ, il est encore presque totalement dans la norme du temps. Il est dans la veine populiste à la mode, celle d’un Dabit, d’un Carco. Mais, avec Mort à crédit, il entame sa révolution. Il fait totalement exploser le langage, par exemple en supprimant les conjonctions de coordination qu’il remplace par des points de suspension, en déstructurant complètement la phrase qui n’a plus de début, plus de fin… Il impose, par la forme, ce rythme haletant ; on est vraiment dans Céline.
Pour revenir à votre question, il y a, selon moi, trois parties distinctes dans l’œuvre de Céline, chacune avec un chef-d’œuvre. La première, c’est le roman, dont le chef-d’œuvre est Mort à crédit. La deuxième de ces parties, c’est l’œuvre pamphlétaire, dont le chef-d’œuvre est Bagatelles pour un massacre, quoi qu’on en pense – avec, à côté de cela, son plus mauvais livre : L’École des cadavres, qui est une pure et simple resucée de Bagatelles pour un massacre, écrit pour des raisons à mon sens strictement financières. La troisième partie de l’œuvre, ce sont les chroniques. Là, il y a pour moi un très grand livre méconnu, crépusculaire : Nord.
Plus que D’un Château l’autre ?
Oui, parce que D’un Château l’autre a un peu vieilli : sont mis en scène beaucoup de personnages oubliés. Soit vous avez une très solide culture de ce qu’a été la fin de l’Occupation en France, soit vous êtes obligé de lire avec des notes, ce qui est toujours un peu gênant. Je dirais donc que c’est un livre qui a vieilli, non pas à cause de son écriture mais de son sujet, des personnages qu’il évoque. En 1957, lorsque Céline écrit D’un Château l’autre, c’est encore très frais, on sait par exemple qui sont Paul Marion ou bien le ministre Bichelonne. Cinquante ans plus tard, qui s’en souvient ?
Nord est le dernier livre que Céline ait publié de son vivant, il a donc été retravaillé, corrigé, edité tel qu’il l’a voulu, ce qui n’est pas le cas du posthume Rigodon. Souvent, chez Céline, l’histoire est négligée au profit du style. Mais là, sans doute parce qu’il est au bout de la route, il arrive à bâtir une narration remarquable. C’est vraiment un texte qui mérite d’être lu et relu. Il est à mon avis moins fort que Mort à crédit, qui est vraiment un livre extraordinaire, du niveau des très, très grands romans de formation qui sont des jalons pour l’humanité. Nord est un peu en dessous, mais ni par la qualité ni par l’écriture ; simplement parce qu’il n’y a pas cette espèce de grâce extraordinaire qui ne touche un écrivain qu’une seule fois.
Faire un double DVD sur Céline, voilà un pari très audacieux !
Je ne crois pas : il y avait une nécessité de ce DVD. Chaque fois que j’ai contacté une maison d’édition pour proposer le projet, on me répondait : « Mais cela existe déjà ! » Mon premier travail a donc été de convaincre du contraire.
Lorsque j’ai convaincu les éditions Montparnasse que ce DVD n’existait pas et était nécessaire, ils ont accepté assez vite. Ensuite, cela s’est passé relativement bien. Il y avait bien évidemment un arrière-plan commercial dans leur démarche, mais également une attente très forte de la part des céliniens. Nous avons finalement fait le choix d’un DVD destiné au plus grand public. Plutôt que de conforter les céliniens dans ce qu’ils savaient de l’auteur, nous avons privilégié, aussi bien dans les films retenus que dans l’écriture du livret dont j’ai eu la charge, une approche de Céline pour des gens qui ne le connaissent pas, ou peu. Et il n’y a pas eu de difficulté majeure. Nous sommes récompensés par un remarquable succès populaire qui dépasse de beaucoup le cercle des céliniens.
Pas même pour trouver les documents visuels que vous présentez ?
Cela a été très vite fait. Je savais qu’il existait seulement trois interviews de Céline. Toutes les recherches que j’ai pu faire par ailleurs ont démontré qu’il n’y avait rien d’autre. Sur ces trois films, deux avaient déjà été projetés : Lecture pour tous de Pierre Dumayet et le film de Louis Pauwels. Le troisième, d’André Parinaud, était jusqu’alors totalement inédit, à l’exception de deux extraits de deux minutes qui avaient été repris dans le documentaire que Claude-Jean Philippe a consacré Céline. Cet inédit est un des intérêts du DVD.
Ensuite, nous avons eu beaucoup de chance. Il existe un inédit audio tout à fait extraordinaire : Céline lisant et corrigeant quelques pages de Nord avec sa secrétaire Marie Canavaggia – l’enregistrement est d’ailleurs très certainement dû à sa sœur Renée. Ce document a été déposé à la BN en 1960, mais n’a été catalogué qu’en 2003. L’ayant droit acceptait que le document soit écouté, mais pas reproduit. Et j’ai la chance que son avocat m’autorise à utiliser cet enregistrement. Pour moi, c’est vraiment quelque chose d’exceptionnel, qui n’apparaît absolument nulle part, dans aucun des disques existant, ni dans l’anthologie en 2 CD que la firme Frémaux et associés a consacrée à Céline.
Le coffret se compose de deux DVD…
Tout à fait. Le second DVD présente notamment une minute sur le scandale de la non-attribution du prix Goncourt à Céline et l’émission réalisée par Michel Polac. Il s’agit du premier documentaire ayant Céline pour sujet, puisqu’il date de 1969. Nous avons eu le choix entre plusieurs émissions, mais certaines ne pouvaient pas être utilisées pour des histoires de droits – ce qui est toujours très compliqué. En outre, je voulais ajouter au DVD le tout premier spectacle de Fabrice Luchini, celui où il fait une lecture tout à fait remarquable de Voyage au bout de la nuit… mais ce dernier n’a pas donné suite. Le reste est une question de choix de notre part. Nous avons opté pour le Polac de 1969 pour deux raisons : une raison, en fait secondaire, de « volume » – puisque qu’avec ses deux heures d’enregistrement, c’est quantitativement la plus importante – et, le plus important, c’est qu’étant donné la date de l’enregistrement, de nombreux témoins ont disparu très peu de temps après. Je pense particulièrement à Gen Paul, décédé en 1972 : c’est à peu près le seul témoignage conséquent filmé de lui ! Il y a aussi Dominique de Roux – il n’existe pas beaucoup de films où il apparaît – qui avait été le maître d’œuvre, peu de temps auparavant, des deux Cahiers que L’Herne avait consacrés à Céline.
(© La presse Littéraire / Émile Brami, Joseph Vebret - mars 2008)


