LECTURE
Exit ghost
Une lecture de Philip Roth
Par Alexis Brass
Monument de la littérature américaine, Philip Roth clôt avec Exit le fantôme une fresque en neuf livres entamée en 1979, mettant en scène son alter ego littéraire, Nathan Zuckerman
Quel est le destin de la littérature ? Est-ce la sénilité, la folie, le doute radical, doute sur sa naissance, sur son essence ? De quoi se nourrit-elle quand celui qui la fait exister à travers sa signature sent son propre destin arriver à son terme ? Quand l'auteur vit dans sa chair et la chair de ses chers rôder le fantôme d'un « déjà plus » ? Par quel tour de force écrit-on encore et qu'écrit-on encore ? La biographie se dilue-t-elle dans la fiction que l'on s'est donnée à soi et pour soi et dans l'imagination que l'on s'est faite de celle des autres ? Passés la fougue et les emportements de la jeunesse, ne reste-t-il que la volonté à l'état pur ou bien cette volonté — qui n'est plus dupe des colifichets de l'histoire — est-elle encore entachée, hantée par le désir, par des « moments irréfléchis » qui font opérer le charme de l'existence ? C'est cette vaste réflexion sur la tentation d'exister que propose Exit Ghost.
Comme le héros de Washington Irving, Rip Van Winkle, Nathan Zuckerman, le vrai faux double récurrent de Roth, se réveille à New York après onze ans d'un sommeil occlusif, reclus volontaire dans « les hauteurs des Berkshires ». Il est frappé d'incontinence et d'impuissance après une prostatectomie. Ce n'est pas d'une veille de légende dont il se relève, celle par exemple d'une Belle au bois dormant, mais celle de la mise entre parenthèses volontaire de son existence et avec elle, des personnages qui l'ont jalonnée. Cette réclusion offre un parfait contraste avec l'attitude de son voisin Larry, lequel jaugeait son pouvoir à son emprise sur les êtres là où Zuckerman plaçait le sien dans la pleine possession de soi, « sans personne ».
« Vous allez trop loin, merde. C'est trop radical, Nathan », lui fait remarquer son ami qui lui veut du bien. La radicalité fait très peur aux gens qui nous veulent du bien en général. Ils ont sans doute raison, combien est terrifiante l'âme d'un homme qui est capable de nommer deux petits chatons attendrissants « A et B » ! Logiquement, son ami conclut qu'il est malade. L'écrivain est cet homme souffrant vers lequel des gens « sains » aiment trouver un remède ou une consolation ! Il suffit pourtant de l'approcher pour s'apercevoir qu'il est incapable de se soigner lui-même et pire, qu'il se nourrit de son propre mal.
New York donc. La grande ville redonne à Zuckerman « la tentation de l'espoir », espoir de recouvrer une miction autonome, espoir hyperbolique qui peut-être lui rouvre « le champ des possibles » tandis que plane sur lui « l'ombre de l'humiliation qui le relie au monde ». L'humiliation, il la ressent mieux que quiconque, dans le contact permanent de ses couches protectrices qu'il inonde régulièrement. Il délaisse Ground Zero pour le Metropolitan Museum. A-t-il l'intuition que le non-spectacle qu'est Ground Zero lui fera voir de près qu'on ne fait jamais table rase ? De cet anti-lieu devenu pourtant un lieu — lieu de pèlerinage et d'hommages, de mémoire et de pleurs, les Américains savent combien est insupportable sa platitude et qu'il faudra reconstruire très rapidement sur ce fantôme de ruines. Une table n'a pas vocation à rester rase, mais bien à être habitée de ses fruits et de ses corbeilles, à exhiber luxuriance et profusion. A-t-il le pressentiment, lui, le fantôme de retour d'exil, que cette contemplation blessera l'américain humilié par une attaque métastatique pernicieuse tout comme celle du cancer islamiste du onze septembre qui meurtrit en profondeur l'Amérique tout entière ? C'est le vide de onze années que pour le moment il ne veut pas voir et le ground zero de son désir qu'il fuit.
Nathan se donne pour mission de retrouver le manuscrit d'un auteur dont il se veut l'ami et héritier, Emmanuel Isidore Lonoff (le maestro de L'écrivain des ombres), personnage à « l'ironie mélancolique qui imprégnait sa vision du monde », et dont la retenue et un certain laconisme associé à une limitation de ses intérêts le portait à privilégier la nouvelle au roman. Son ultime manuscrit étant précisément celui d'un roman, sa découverte en devient d'autant plus excitante et mystérieuse pour Zuckerman. Le hasard veut qu'il choisisse pour se restaurer un snack où il croit reconnaître Amy Bellette, la maîtresse et compagne des derniers jours de Lonoff. Première immixtion du doute chez Nathan, dans les traits de cette femme qui fut belle jadis et qu'il voit ravagée par le temps, par la maladie, avec ce crâne à demi rasé où serpente une cicatrice hideuse. Lui aussi la convoitait, en 1956. Elle a aujourd'hui soixante-quinze ans, lui, soixante et onze. Quel effet cela fait-il d'avoir soixante-dix ans ? lui avaient demandé son homme de main et sa femme. « Pensez à l'année 4000 » leur avait répondu Zuckerman. L'effet d'un lointain, d'un déjà-pas-là... vertige d'avoir son propre âge.
En quête d'un appartement sur Broadway, Zuckerman fait la connaissance d'un jeune couple d'écrivains, Bill et Jamie avec lesquels il convient d'échanger sa demeure des Berkshire contre leur appartement de la 71e rue l'espace d'une année de création commune. Jamie va ressusciter chez lui des pulsions sexuelles enfouies, lesquelles, « comme un puissant moteur » vont agir en sous-main sur sa création. Condamné à l'impuissance, il éprouve sa virilité comme un potentiel qu'il sait ne jamais plus pouvoir actualiser. Jamais plus ? Erreur. Et si ce moteur n'était autre que celui de la création ? Libido sciendi actualisable dans l'œuvre même de l'écrivain qui nous livrera bientôt quatre scènes de son théâtre érotique personnel.
Pudeur
Surgit Richard Kliman. Ce jeune auteur fougueux a les dents longues. Il a « quelque chose de [Nathan] au même âge », cette même morgue productive et maligne associée à un brin de présomption et d'irrespect. Nathan voit là son double et son ennemi : c'est lui jeune. Faute impardonnable pour Kliman, il lui ressemble trop. Il est le pendant jeune et bandant du vieillard qui se rêvait déjà murissant une autre forme d'érotisme. Le réel le rappelle à l'ordre et lui signifie avec cruauté que les moteurs restent des corps. La grande indélicatesse moderne lui montre encore ce dont est capable un Zuckerman jeune : se saisir d'une faille biographique de son maître spirituel E. I. Lonoff – « d'ordre sexuel évidemment » — tentation contemporaine de l'impudeur généralisée, de l'ère du téléphone portable, où le doute suffit pour accomplir un coup d'éclat littéraire et commencer une carrière. Quel cinglant rappel que celui des cabines téléphoniques de jadis, des isoloirs des cafés et restaurants où l'on concevait encore la conversation comme une affaire privée, la parole devant s'entourer des cloisons précautionneuses de la pudeur ! Effaré devant ce nouveau spectacle des rues de New York où coasse toute une population arborant ses métastases auditives, Nathan, en Rip Van Winckle candide, se pose la question suivante : de quel ordre peut bien être ce qui vient de s'effondrer ? La métaphore de l'effondrement n'est pas anodine. L'effondrement des tours n'aurait-il pas un lien avec celui de ses habitants stressés ? Le stress d'Allah manifeste dans l'attitude de Jamie, n'avait-il pas gagné lui aussi les kamikazes du 11 septembre ? Une même folie semble s'être emparée des deux mondes.
« Nous sommes tous des occidentopathes » disait Muray. Quelque chose « tenait les gens » se souvient l'écrivain, à l'époque des isoloirs et des cabines aux solides accordéons hermétiques. Pour le vieillissant Nathan, qui sait ce que tenir sur ses jambes veut dire, qui connaît le prix et la valeur de l'autonomie, le constat est ahurissant. Une société de vieillards immatures en somme, hurle son mal-être à qui veut bien l'entendre, dans la surdité généralisée des cellulaires. L'incontinence verbale aussi saute aux yeux et aux oreilles du prostatectomisé devenu provincial. Cette impudicité admise avec une rapidité extraordinaire – une seule décade a suffi — sonne étrangement à ses oreilles, lui qui désormais doit porter un soin attentif à ses protections intimes. Cet ordre qui s'est effondré, ne serait-ce pas celui du discours, celui qui maintient l'être même sur ces colonnes et le protège de ses cloisons étanches ? Quand Heidegger maintient cet être dans son abri, le langage, lorsque Chaïm de Volozine donne la raison d'être du livre depuis que Dieu a opéré son tsimtsoum, son retrait du monde, prenant ainsi un risque immense avec lui-même autant qu'avec sa création, mais permettant au verbe de tenir le monde, que se passe-t-il si cette colonne s'effondre à son tour ? L'heure n'est sans doute pas à cette échéance. Reste que tremblent les fondations du verbe qu'une vibration angoissée fait osciller. Les conversations, les bribes de phrases, les fragments d'existence jetés ça et là dans les rues, les avenues ou les vicinales, sont autant d'appels à l'intérêt des autres que la convocation de leur mépris. Tout se passe comme s'il m'était indifférent que ma biographie, mes secrets, ceux de mes amours, de mes inimitiés soient accessibles à d'autres oreilles que celles auxquelles je les destine au départ. Mieux, il devient nécessaire qu'elles parviennent à d'autres oreilles, des oreilles profanes. Il est important que soit profané l'ordre de mon discours. Ma biographie s'efface en faisant corps avec celle du tout un chacun qui la reçoit en vol. C'est mon propre mépris, ma propre fin d'égo que j'envoie au visage de l'autre, en pleine face et que lui-même me renvoie. À l'heure où je rêve de passer à la télévision, en radio ou bien sur YouTube, ce n'est pas tant l'émancipation de mon égo que j'envisage que sa fin éclatante. C'est le glas de l'égo qui sonne avec celui de ma pudeur. Un tout à l'égo donc, que cette folle logorrhée déversée tant sur Madison Avenue que dans les artères surchargées de Bombay. Ce tout à l'égo a pour destin son effacement. Il y a une très grande morbidité là-dedans. Une fin éclatante pour les kamikazes, dans tous les sens du terme, l'effacement de leur égo au nom du religieux trouve un destin glorieux et mortifère. Quant à moi, je me contente de glapir dans la cité et de m'offrir dans une fenêtre en pop-up. Sans doute m'en irai-je beaucoup mieux. Le monde étriqué de la cabine, de l'isoloir, n'est plus pour moi. Je ne suis plus de cette trempe d'hommes là. J'ai constaté combien le Même m'étouffe : il me faut cette sensation, cette ivresse de l'ouvrir en deux, de crever la bulle. Je n'ai pas compris que de ma cabine je pouvais m'élever et que le Même tient toujours en réserve une secrète ascension. Cette vertu du secret, sa valeur, je l'ai désapprise. Je n'ai pas compris ou pire, je m'y refuse désormais, que de la pudeur et de l'intime naissent les tours porteuses de l'âme, que se fortifient ses fondations, lesquelles me rendent mieux à même de me coltiner l'absurdité de la répétition dans le même.
Zuckerman est tombé dans l'excès inverse. Il a recherché l'isolement total et s'est coupé de l'autre volontairement. En revenant dans la cité, il comprend qu'il a fait fausse route, mais il conçoit aussi qu'il doit trouver un juste milieu, une médiété. Il doit dompter chez lui « le désir tenace de se renseigner » à nouveau. Il doit juguler cette compulsion de renseignement, cette boulimie d'informations qui confine à deux écueils : celui que rencontrent ces nouveaux urbains cultivés dont il observe la névrose chez Bill et Jamie par le truchement de la réélection de Georges W. Bush, et celui du jeune Kliman, prêt à sacrifier la pudeur et la retenue sur l'autel de la littérarité et de la transparence biographique, nouvelle idole des post-modernes. La soif excessive du monde le rabaisserait encore à une nouvelle posture, celle du « râleur pathologique », de l'éternel indigné dont les colères trop nombreuses noient la valeur du propos. Pour qu'une colère soit sainte, il faut qu'elle soit rare. Ainsi, se demande-t-il à propos de Jamie, tandis qu'il la laisse « entrer dans ses yeux comme l'avaleur de sabres avale un sabre », si elle n'est pas « ce genre de personnes qu'on n'a jamais vues ne pas prendre les choses au sérieux » et dont les réactions face au vaste monde ne peuvent être autres « qu'intensément douloureuses ». Sans doute faut-il contrer avec sérieux cet esprit de sérieux, lequel n'est que le revers de l'esprit puéril et festif encouragé par la société des modernes. Il faut rire de ces caricatures que livrent à leur insu Bill et Jamie : Jamie, issue d'une richissime famille texane dont le père, archiconservateur, joue au golf avec Bush père et appartient au même country club. Elle, se veut l'amie du bien, l'ennemie de la « xénophobie », de « l'intolérance radicale » des conservateurs, mais, avec ce reste d'accent texan bien enfoui, rêve secrètement d'homicide sur la personne de Bush. On n'est jamais loin d'une reductio ad hitlerum lorsque l'on est persuadé d'avoir trouvé son ennemi, qu'on lui a donné corps, non plus que d'employer les mêmes armes. Son mari, Billy, est quant à lui sorti du sérail d'une famille juive simple et aimante de Philadelphie. Il est classiquement tombé amoureux de son opposée, plus exactement, de la biographie de son amante, vénérant jusque dans ses moindres détails la caricature sociale WASP de Jamie qui lui renvoie son propre fantasme d'assimilation, les brimades antisémites de sa famille ne faisant qu'exacerber ce fantasme et lui donner toute sa légitimité. Il faut rire de ses oppositions sociales qui se rencontrent circulairement autour d'un vote : celui inattendu et couvert de tricherie de Georges Bush, en faveur duquel le père de Billy s'est finalement prononcé, « pour Israël ». Kliman, lui aussi, y va de ses « émotions spectaculaires qu'inspirent les horreurs de la politique ». Pour lui, le lettré, c'est Caligula qui a gagné. Nathan, sans le contredire, lui renvoie une ironique sénile solution dont le ressort est simplement de « ne plus y penser ». Cette solution sénile, qui est le lot de l'écrivain, le fait s'adonner à une autre sorte de fantasme, celui de son impossible relation érotique avec Jamie. Il sait qu'il est foutu dès lors qu'un beau soir, à l'hôtel, il écrit la scène I de cette pièce illusoire et bouffonne, tout droit sortie de son théâtre intérieur.
Contre l'abandon facile, le réel revient décocher ses flèches. Le réel s'oppose, fait barrage, il fait résistance. Kliman est le personnage qui incarne cette barrière, ce grain de sable, ce « retour dans le drame ». Il l'incarne d'autant mieux que sa brutalité ressemble à celle de son époque, que sa pugnacité est la même que le jeune Zuckerman, et que finalement, l'enjeu littéraire est le même pour ces deux générations d'auteurs confrontés aux mêmes fantasmes de fiction. Kliman veut dénoncer un hypothétique secret de Lonoff, maître à penser du jeune Zuckerman. C'est en fait toute une conception de la littérature, de ce qui fait littérature, qui est en train de vaciller. La position des vénérables s'écroule dans l'interstice de leur biographie que les temps obligent à reconsidérer. Qu'on aime ou qu'on n'aime pas, il faut s'y résigner et Nathan est bousculé dans l'idée même de ce que doit être son œuvre dorénavant. N'a-t-il pas entamé, lui aussi, une fiction biographique de son histoire avec Jamie ? Est-ce que la solution sénile ne serait pas la même que l'immaturité portée aux nues par l'époque, sa solution nubile en quelque sorte ? Lorsqu'il jure à Kliman de le torpiller, de lui mettre tous les bâtons dans les roues qu'il soit possible, ne lui fait-il pas en même temps l'aveu de sa faiblesse ? Il n'envisage pas de manœuvrer tout simplement Kliman mais il lui porte une attaque frontale, celle de l'homme piqué au vif, du vieil écrivain heurté sur les socles mêmes de son intelligence. Quand Nathan Zuckerman s'émeut d'être encore capable de « perdre la tête, à soixante et onze ans » pour une femme, il sait que c'est aussi vrai pour son intégrité mentale, menacée plus qu'à son tour par la sénilité, la vraie, mais cernée aussi par la nubilité des temps.
L'on serait tenté de prendre parti pour Nathan, devenu ce chouchou du lecteur au fil des ans, lorsqu'il invoque l'obscénité de Kliman dans sa tentative de « réhabiliter un auteur par le déshonneur » — rappelons que Lonoff n'est plus édité, que ses ouvrages se font rares et que son arbitrage n'est plus convoqué. Mais comme il le fit incontinent, Roth bouscule encore Nathan, pensant contre lui. Il faut prendre acte que les lecteurs sont les mêmes que ceux qui ont désormais déserté les cabines téléphoniques. Que leur intelligence, si elle est intacte, ne s'embarrasse plus de pudeur pas plus que de vénérabilité. Une vénérabilité cache une vulnérabilité qu'il faut guetter, chasser et enfin, exhiber. Elle est la tâche d'une biographie par trop auréolée de sainteté et qu'il s'agit aujourd'hui d'intégrer au processus littéraire. Le public n'est plus dupe. Il ne croit plus un seul instant aux grandes fratries de l'esprit, qui ne restent que des flatteries. L'ère est à la mise à nu et l'on ne sait plus si l'on doit la caractériser comme une folie ou un progrès. L'enfant exhibe son sexe dans les bacs à sable et le vieillard en fait autant dans son mouroir. Les deux sont dans le flou d'une morale non initiée pour l'un, en déclin pour l'autre. Le doute s'empare des deux quant au bien-fondé de leur exhibition quand ils sont pris sur le vif et se font gronder par les gens de l'intervalle. Mais cet intervalle est cela même qui est en train de disparaître. Le vieux Nathan n'a pas de leçon à donner au jeune Richard dans une société dont la médiété même se délite. Cette position médiane recherchée par Nathan est malgré tout discutable. La tâche, ce trop de chair, trop de sang, trop de sperme de la signature est ce qu'interroge à nouveau la littérature dans les dernières péripéties de son surgissement au XXIe siècle. Il n'y a pas de place pour le positionnement, pas de position pour la position dans l'acte littéraire et c'est effectivement un acte à en perdre la tête, même à soixante et onze ans.
Tabous
Il n'est guère anodin pourtant que l'affaire qui entache la biographie du grand E.I. Lonoff soit une affaire d'inceste. Tabou des tabous de tous les inconscients sociétaux, il est le grand invariant structurel défini par Lévi-Strauss. Il est le résidu, le reste moral toujours présent lorsqu'a cessé de fonctionner toute morale. Mais y a-t-il encore inceste lorsque s'efface la médiété ? Lorsque le flou a envahi tous les esprits et que le sénile comme le nubile n'ont plus les moyens de faire tenir leur tabou ? Le non-positionnement devient à son tour problématique y compris pour l'écrivain. Il ressent alors dans sa chair comme dans son œuvre les spasmes terribles de la réversibilité qui contractent l'objet de son talent et perturbent à nouveau l'ordre de son discours, le plient et le replient à merci. Chez Nathan, l'euphorie de perdre la tête fait aussitôt retentir une alarme dans son esprit, car il sait que de la solution sénile à la solution finale il n'y a qu'une mince séparation. L'euphorie est de courte durée et il n'a pas le temps de s'installer dans son confort que déjà bruisse la rumeur de l'innommable. « Vous riez beaucoup, vous, les post-modernes » dit-il dans la scène II de son dialogue imaginaire avec Jamie, peu de temps après avoir sobrement goûté « l'excitation d'être seul avec [elle] ». Il s'interroge déjà. Il rend même Jamie un peu plus intelligente, en tout cas, un peu plus profonde qu'elle n'a pu le montrer jusque-là, dans le réel. Elle le torture sur les raisons de son effacement dans les Berkshires. En déduit chez lui une douleur d'être présent à la présence. Elle convoque une ontologie négative, l'insupportable qu'il y a à ressentir le néant de l'être. Il lui parle plus simplement de Conrad, de ces « moments irréfléchis » de la vie où l'on fait des choix hasardeux et contestables, qui ne sont pas que le fait des jeunes gens comme l'auteur de Lord Jim et ici, de La ligne sombre, semble les réduire, mais qu'ils sont aussi produits par des gens plus mûrs, et même des vieillards. Il lui fait surtout part d'une conception bien précise de la présence, qui n'a rien à voir avec les vertiges du non-être, mais plutôt avec la volonté : « Je veux être sous le charme » lui confie-t-il comme une déclaration. On est loin de l'euphorie sénile qui s'est récupérée dans le sentiment adulte, médian et discipliné de la volonté. Dire aussi que l'amour puisse se décliner sous cette forme dirigée est à l'opposé des modes actuelles qui n'ont de considération que pour les fulgurances et les sidérations de l'instinct, lesquelles finalement, sonnent le glas de toute espèce de culture du désir, telle que l'exalta jadis l'Amour courtois, au profit d'un état de nature soi-disant retrouvé et d'une animalité revendiquée. Le temps aura considérablement joué pour Zuckerman pour arriver à ce stade et bien évidemment son impuissance. Cette ataraxie toute stoïcienne est assumée par Nathan qui reconnaît faire partie depuis toujours, y compris du temps de ses frasques sexuelles, de ceux qui ont besoin et se contentent d'amplifier le rien par la fiction et que ce matériau, « ce non-vécu, l'hypothétique, finit par devenir la forme de vie dont le sens en vient à compter plus que tout ».
Quand bien même sa condition le lui oblige, Nathan décide. Être ou n'être pas sous le charme devient une décision, donc le fruit d'une délibération intérieure et d'un choix mûri et non plus l'attente passive d'une grâce. C'est un oui à la vie. Le contraire serait une apathéia, donc encore une sénilité. Il est remarquable que le charme du désir devienne l'outil de la propre ataraxie de Zuckerman et nourrisse son esprit fécond comme matériau de ses futures inspirations. C'est cela convertir sa sénilité en lucidité, plier l'euphorie à la sobriété, la forcer à se récupérer, affirmer un choix adulte, voilà la façon de ne pas succomber à la tentation sénile du monde et son autre versant, le jeunisme. Le coup de force intérieur de l'écrivain, c'est celui de ne pas céder à la tentation du monde d'être et de rester stone. La fuite du Même accélère sa répétition et c'est vers un âge de pierre que converge sa technologie. C'est la capacité qu'il a de reconnaître ses moments de folie et de sénilité, « moments irréfléchis » de réification, et de les faire converger in petto, dans le secret de son âme, pour en faire un humus qui fécondera ses nouvelles perspectives. Il y a comme un conatus, une persévérance dans son être à laquelle reste fidèle l'homme qui s'est reconnu dans la littérature. Celle-ci ne lui donne pas de réponses mais elle insiste sur ce qui fait sa condition de possibilité et lui donne les moyens de persister. La littérature ne console pas la misère du vieillard, mais elle le préserve de l'incontinence verbale contemporaine, du désordre de ses nouvelles pratiques qui attentent pourtant aujourd'hui plus qu'hier jusqu'aux fondements mêmes de la littérarité. Elle ne fournit pas de positionnement, mais la possibilité d'interroger la position.
Abandons
Quel est l'esprit de la lettre sans le supplément de chair ? Ceux qui naguère cherchaient un supplément d'âme à la lettre, guettent aujourd'hui le supplément de chair, de sang, de sperme de celui qui a signé ces lettres. Amy Bellette va rappeler sans le vouloir à Nathan qu'un auteur est aussi fait de chair et de sang. Elle le lui rappelle en oubliant. Elle lui rappelle d'abord le jeune homme qu'il a été. Il se sent « peu libéré du tout jeune homme » idéaliste et impétueux qu'il a été. Il est surpris par la conservation de la voix d'Amy, sa fraîcheur, identique à celle de la jeune femme de 1956 qui « ressemblait à Anne Franck » et qu'il était prêt à cueillir comme un fruit gorgé de sucre. Il est choqué du contraste que forme avec cette voix son crâne martyrisé, son visage meurtri, de la « brutalité de sa transformation » physique. Quand elle lui raconte comment elle a veillé sur Lonoff les derniers jours de son agonie, il est brutalement projeté du jeune homme qu'il fut au vieillard qu'il est, ne pouvant faire autrement que de se voir dans le Lonoff diminué dont elle lui explique comment elle changeait ses couches. Elle lui rappelle surtout que le mal dont ils souffrent tous les deux atteint leur chair et donc leur esprit. Si le travail de l'esprit révèle rapidement à un penseur digne de ce nom que les mots et les idées sont ou en excès ou en manque d'eux-mêmes, aucun n'échappant à l'alternative, le penseur vieillissant se sent de plus en plus solidaire de la matière cérébrale et nerveuse qui le constitue et dont il envisage le manque ou l'ablation, l'excès ou la tumeur comme une hantise.
Incroyable épisode que celui du restaurant manqué ! « J'étais venu chez Pierluigi's par automatisme, certain que j'avais proposé cet endroit pour dîner, et maintenant je ne parvenais pas à me rappeler si j'avais demandé à Amy de suggérer un restaurant qui pourrait lui plaire. » Victime d'oublis fréquents, Nathan sent couler dans son dos la sueur froide de l'abandon de l'esprit. Cet abandon qui se sert avec ruse de la force de l'habitude pour y glisser ses absences et ses non-sens. Amy n'est pas là. Il redoute d'être la victime de quelque chose de diabolique – cette force de séparation — qui s'immisce impitoyablement en lui et travaille contre lui. Il ne doit plus composer seulement avec son dialogue intérieur, mais maintenant avec son diablogue, son calomniateur intérieur. Il serait intéressant d'interroger le Descartes vieillissant, de lui faire avouer que son travail tardif sur l'union de l'âme et du corps – tel que les dernières lettres à la princesse de Bohème Élisabeth le laissent à entendre — déstabilise en réalité le concept même du dualisme que Descartes le jeune avait formulé ! Il n'est guère étonnant que Zuckerman sente comme une force diabolique, un malin génie en quelques sortes, faire œuvre de sabotage et travailler dans l'ombre son cerveau. Deus ex machina ou Ghost in the machine ? « Le génie de l'amnésie, le démon de l'oubli » semblent doués de leur propre volonté pour faire de l'écrivain « dont la pénétration s'appuyait sur la mémoire et la précision verbale », un homme sans repères. Lors que le malin génie de Descartes s'ingéniait à lui faire prendre des vessies pour des lanternes et des bougies pour de la cire, cela n'était au final que comme processus participant à le conforter dans la certitude de son cogito. Dans le cas de Nathan, le processus est sans récupération, il est un « glissement vers le non-sens », terrifiant pour l'homme de lettres et pour l'homme tout court. L'homme sans repère dans un monde sans repères s'efface au profit de son fantôme et la cité tout entière finit par ressembler au vaisseau des légendes, hanté de spectres ne laissant plus d'empreintes ni de traces du vieil homme passé. L'homme de lettres ne peut laisser passer cela, il ne peut tolérer cette déchéance. Si le glissement vers le non-sens est le destin du monde, est-il pour autant celui de la littérature ?
Tant que l'homme a rendez-vous avec la littérature, c'est qu'il a pris cette menace du non-sens en considération. L'oubli de Zuckerman l'entraîne vers un paradoxe essentiel. Son oubli est en réalité un rappel. Il lui rappelle que l'oubli est la condition même de l'écrivain et la littérature le moyen qu'il s'est donné pour lutter contre lui. Son but ultime, son « fantasme » serait même d'anéantir l'oubli. C'est le point de fuite infini qu'il mire indéfiniment lequel, s'il était possible de l'atteindre, détruirait pourtant avec lui la littérature elle-même. Car l'oubli est à la fois le poison et la condition de possibilité de la lettre. Peut-être que ce moment de l'annihilation de l'oubli est-il celui de l'advenue de l'Évènement en tant qu'évènement, le moment messianique attendu par Chaïm de Volozine, ce point de fuite et d'effacement qui célébrerait la réconciliation de l'être avec lui-même, la fin de son schisme et des mots qui le disent. En attendant, la littérature est ce rendez-vous immanquable qu'il est impossible de noter quelque part comme tel. Il n'y a nulle trace, nul signe qu'il soit possible d'inscrire, pour se remémorer le rendez-vous avec la lettre, pas de Post-it ni de doigt vacant, car ce rendez-vous est le rendez-vous avec le rendez-vous lui-même.
Ultime coup de théâtre, où le diable en rit encore, c'est Amy qui n'est pas venue au rendez-vous convenu avec son ami chez Pierluigi's. « Ce n'est pas moi qui m'étais trompé, c'était Amy. » Quelle importance ? Cette idée le frappe, mais peut-être pas autant que le coup du mauvais génie qui lui aura fait croire à son erreur à lui, à son manque à lui. Ce que lui révèle son amie, c'est son excès à elle : une tumeur au cerveau qui revient. « Ce retour de la tumeur, dit Nathan, favorisait un état d'esprit lui interdisant d'éprouver de la terreur devant ce retour. » Nouveau coup de la réversibilité et de la dialectique du manque et de l'excès. Si Nathan n'a pas oublié qu'il oubliait, Amy, Amy, elle, oublie qu'elle oublie ! Le manque chez lui provoque un excès de réaction, l'excès chez elle provoque sa diminution. « Je mourrai enfant », lui dit-elle. Lui qui éprouve ce qu'est la « mutabilité des choses » ne peut manquer cette folie-là, cet arrêt obligatoire, ce terminus de la pensée. La permutation des maux, leur diabolique ingérence chez les deux personnages cristallise le chiasme douloureux qui se dessine en creux dans la chair du texte.
Destin
Mais pour Amy non plus la course n'est pas tout à fait terminée. Elle n'est pas encore arrivée à son terminus. Quand elle lui narre sa terrible enfance – elle perd toute sa famille en Norvège, dénoncée par les quieslings, les collaborationnistes nazis, alors même qu'ils devaient tous s'embarquer pour les États-Unis – Nathan comprend qu'il a à son tour mal interprété son « je mourrai enfant ». Il comprend qu'il y a encore une sortie, un destin, pour la femme que la souffrance de son enfance n'a en réalité jamais quittée. C'était une phrase d'adulte qu'elle prononçait là.
C'est encore Amy qui, faisant suite à un article diffamant ou plutôt insultant pour Hemingway publié cinq ans auparavant, adresse une lettre au Times dont Nathan lit le contenu désespéré. Elle y déplore les « simplifications idéologiques » actuelles et le « réductionnisme biographique journalistique », destructeurs de l'essence de l'art. Elle y fait l'aveu de la ruse et du mensonge parfois employés par les grands noms de la littérature mondiale, mais dont l'œuvre ne cesse finalement réconforter par le fait même que leurs auteurs n'ont de comptes à rendre à personne d'autre qu'à eux-mêmes dans la vaste entreprise d'épuration biographique contemporaine. Elle conclut en formulant un vœu dans lequel elle manifeste son souhait qu'il n'existât plus au monde aucune littérature autour des romanciers, plus aucun colloque, aucun chat internet, aucun groupe de discussion scolaire, mais qu'on laissât le lecteur seul avec ses livres pour qu'il en fît ce que bon lui semblât en toute liberté. Nulle trace de glissement vers le non-sens ici. Et pourtant, l'on glisse vers un nouveau rebondissement.
Le bon sens exprimé dans la lettre n'est pas celui d'Amy mais celui de Lonoff. La malicieuse Amy n'aura pas résisté à induire en erreur Nathan. L'espace de quelques instants, elle se fait diabolus pour protéger une ultime fois la mémoire de son défunt amant. Car, dans cette fameuse lettre, Lonoff y évoque les transgressions que doit commettre un auteur « à l'encontre de sa fille, son fils, sa mère, son père, son conjoint, sa maîtresse ou son amant » jusqu'à son animal de compagnie pour être dans le canon de la disgrâce publique. Du pain béni pour un Kliman qui y rajouterait « la demi-sœur » incestueuse de Lonoff, sans plus d'attention pour le message profond de la philippique. Les « divagations de vieille femme » comme Amy se plaisait à définir sa lettre sont celles du grand Lonoff ; la lettre a été dictée par lui, mais elle a été écrite par elle. Amy introduit une nouvelle séparation, une différence entre la diction et l'écriture, en fait la différence entre la pensée en action et sa chosification en signes sur le papier. Mutatis mutandis, lorsque Amy évoque ce roman inachevé de Lonoff, roman biographique où il aurait entrepris de raconter son inceste avec sa demi-sœur commis entre quatorze et dix-sept ans, Nathan se dit qu'il y a peut-être encore un hiatus entre ce que Lonoff a écrit et ce qu'il a dit à Amy de cette histoire. Comment l'homme qui abomine le biographique comme matière littéraire, trouve-t-il le moyen d'utiliser ce genre pour lui-même, qui plus est en y intégrant ce que sa vie a de plus trouble, de plus secret, de plus indicible ? De même, par quelle autre sorte de magie aurait-il confié à Amy un détail qui eut pu avoir un effet destructeur sur sa relation avec elle ? Il y aurait cette fois une seconde séparation : après celle entre l'écrit et le dit, celle entre le dit et le fait. Où l'on ne peut qu'abonder avec Lonoff sur la grande duplicité littéraire. Le langage introduit une série de distances qui ne le feront coïncider avec les tréfonds de l'âme. Le langage se condamne dès lors qu'il a la prétention de traduire sa pensée, pour les autres, mais aussi pour soi. L'auteur se condamne a fortiori à être ce menteur, ce rusé, ce démiurge de pacotille que les temps modernes ont plaisir à voir recroquevillé dans sa faille originelle et constitutive.
Nathan se souvient alors, dans une fulgurance, que Lonoff était un admirateur de Nathaniel Hawthorne. Que Hawthorne vivait lui aussi dans les Berkshires, cent ans plus tôt. Mais surtout, que cette histoire d'inceste, Hawthorne l'avait lui-même vécue. Et narrée. C'est une révélation pour Zuckerman, qui comprend que Lonoff, le contempteur des nouvelles obscénités du Moi, de ses logorrhées, le laudateur du laconique, du style concis, de l'essentiel et de la nouvelle, s'est en réalité approprié la biographie de Hawthorne pour construire son tout premier et de fait, son dernier roman. Qu'il avait pensé : « J'en ferai ma réalité. » Ébloui par cette révélation, pris d'un vertige, assommé par cette « logique », c'est tout aussi logiquement que Nathan décide de faire de tout ce qu'il vit à New York, avec Amy, Kliman, et Jamie, sa réalité. « Jusqu'au point d'y croire moi-même », dit-il. Mensonge, ruse et appropriations : ainsi erre le créateur de fiction dont le destin est de finir lui-même par se croire. Lui qui pensait se débarrasser du malin génie de l'oubli et qui a fini par s'en accommoder, s'aperçoit maintenant qu'il réintroduit sciemment du malin, de l'impureté, du mensonge dans le vrai et que le vrai lui-même ne se battit que sur les fictions des autres, leurs mensonges. La littérature se contracte un peu plus sur elle-même dans son fantasme de pureté qui la condamne à introduire de l'impur dans l'acte même de sa purification. Elle se fantasme une auto-immunité impossible. L'illusion créatrice demeure la même : celle de rompre la chaîne du fait, du dit et de l'écrit pour la ramasser en son point de fuite inatteignable. Et, telle une araignée besogneuse, dans les rets de ses perspectives, l'écrivain secrète ses filins qui jamais ne le rapprochent de leur fin.
Plutôt que lorgner sur des fins métaphysiques obscures, Nathan préfère rechercher celles d'un bonheur parcellaire, le bonheur de la décision. Il fait sien le « je veux être heureux » de son ami Georges Plimpton dont il vient d'apprendre la mort, WASP exubérant et truculent qui jamais ne s'est résigné à figurer au panthéon des auteurs maudits qui mangent de la vache enragée. Aux antipodes d'un Orwell qui s'est quelque part résigné puis complu dans la dèche à Paris et à Londres, avant de connaître son épiphanie, Plimpton n'entendait pas devenir « de façon humiliante et affreuse, et avec le plus grand sérieux, un déclassé », mais il avait quitté « son ancien univers de privilège et de prestige pour rentrer dans un autre univers de privilège et de prestige » grâce à un « je veux être Georges Plimpton » en quelque sorte. Plus facile à dire qu'à faire, traverser le jeu social de façon neutre, mais sans doute là encore une décision littéraire. Orwell avait quelque part décidé d'être un gueux, quitte – et le risque est grand – à y laisser son cerveau. Car comme il l'écrit si bien lui-même : « La faim réduit à un état où il n'y a plus de cerveau, plus de colonne vertébrale. » Il faut relire Péguy et son De Jean Coste. Jean Coste est cet humble instituteur de la IIIe république dont la misère l'entraînera au suicide et à celui se sa famille. Péguy introduit cette différence qu'il y a entre pauvreté et misère. La misère est une servitude pour l'homme, car elle l'oblige à y penser tout le temps et par suite un exil, car elle l'éloigne de lui et du monde. Elle broie et dévore les forces vives de son cerveau, jusqu'à ce qu'elle ait raison de la persévérance dans son être. Nathan se sert de l'exemple de son ami Pimpleton pour réfléchir à son propre exil, lequel, bien que n'ayant pas été le fait d'une misère économique, n'en a pas moins été une servitude. Il se trouve même une autre justification que celle de l'isolement. Il avait reçu des menaces de mort répétées qui avaient été plus ou moins le détonateur de son départ pour les Berkshires. Il imagine à présent avoir peut-être été le jouet d'une mauvaise plaisanterie d'étudiant, celle d'un jeune Kliman par exemple, et se repend d'avoir gaspillé ainsi onze années de façon absurde, asservi là encore à une fiction maline.
Il relit « ce qu'il avait dit et fait » le fameux soir passé avec Amy, c'est-à-dire qu'il relit ce qu'il a écrit avoir dit et ce qu'il a écrit avoir fait : ses promesses, ses dons d'argent. Il relit aussi le dialogue imaginaire avec Jamie, ce Elle et lui. Mais ses intentions restent peu claires dans l'immédiat. Va-t-il s'engager ? Va-t-il tout faire pour empêcher la sortie de la biographie honteuse de Kliman sur Lonoff ? Va-t-il engager une relation réelle avec Jamie, fut-elle platonique ? Il sait qu'il est perdant sur tous les tableaux. Il ne peut plus rivaliser avec la vitalité de l'irréfléchi. Kliman jetterait la totalité de ses forces vigoureuses pour que paraisse son ouvrage. Quand bien même Nathan arriverait-il à l'en empêcher, il lui offrirait aussi une raison de profaner non plus la dépouille de Lonoff mais la sienne. Kliman irait déterrer son scandale, son inceste à lui, Nathan Zuckerman. Kliman est déjà son pire ennemi dans sa relation avec Jamie : ils sont déjà amants. Telle est en tout cas la fiction qu'il s'est bâti à leur sujet. Le jeune homme matérialise le meilleur des moments irréfléchis de l'existence, celui de la chair. Kliman est, comme Lonoff, le « représentant de [la] propre némésis » de Nathan. Lui, est un homme « modifié » sans retour, un homme vieux et incontinent, impuissant avec les femmes, mais aussi dans le drame de la vie. Il doit partir, abandonner même l'idée d'une intervention de l'urologue pour juguler son incontinence. C'est sur les hauteurs des Berkshires qu'il continuera, loin des rôles principaux, des jeunes premiers New Yorkais, d'écrire les fictions de son théâtre intérieur. C'est sa décision. « Comment pourrait-il ne pas ? » écrit-il au terme de l'ultime scène de Elle et lui, convoquant l'étrange intransitivité de Melville dans son Bartleby the scriver : son « I would prefer not to » qui résume la préférence négative de l'écrivain qui se retire dans la mystérieuse absence du mot. Il n'est plus l'homme qui cherche le complément, l'objet, le supplément. Sa préférence se porte sur la retenue et non plus sur la finition de la phrase. À l'automne de sa vie, quel privilège que celui qui consiste à retenir la fin de son histoire !
« Nous, les gens qui lisons et qui écrivons ; nous sommes finis, nous sommes des fantômes qui assistons à la fin de l'ère littéraire » se lamentait Lonoff. Il est peut-être mort de ce dernier roman qu'il avait voulu « déguiser en confession tourmentée ». Nathan Zuckerman, en digne légataire de la magistrale leçon du maître n'est-il pas en train de montrer que la littérature a plus d'un tour dans son sac et que même lorsqu'elle se retourne contre elle-même, qu'elle se tord, se plie et se donne pour morte, elle se revitalise et tel un phénix renaît sans cesse de ces cendres ? Elle le fera tant qu'il y aura des fantômes pour errer, fut-ce autour de sa dépouille.
EXIT LE FANTÔME, Philip Roth, traduction de Marie-Claire Pasquier, Éditions Gallimard, 326 p., 21 €
© Alexis Blass / Le magazine des Livres (janvier 2010)