DOSSIER

Premier roman mode d’emploi


Par Eli Flory


Il y a quatre ans à peine, 121 premiers romans faisaient leur rentrée littéraire. Depuis, le chiffre ne cesse de décroître… 91, voilà pour le nombre de premiers romans parus en septembre 2008… Une production qui demeure toutefois élevée, si l’on se souvient qu’en 1994, seule une petite cinquantaine de « primo-arrivants » figurait parmi les auteurs attendus de l’automne. Cette légère tendance à la baisse, après le pic record de 2004, laisserait-elle présager la fin d’un phénomène qui, depuis une quinzaine d’années, est devenu une véritable institution à la française ? Les « premières fois » font partie des instants mémorables de toute existence. On aime les aimer, quitte à oublier les angoisses et les questionnements liés à leur avènement. À chaque fois, c’est une nouvelle naissance. On aime aussi l’histoire de ces écrivains venus de « nulle part » et couronnés immédiatement de succès. Conte de fées, conte de nourrice ou rêve devenu réalité ? Le suspens lié à la parution d’un premier roman comporte toujours sa part d’ombre. Coup de chance dû à un coup de pouce ? Coup d’éclat sans lendemain ? Coup de maître ? Au pays de deux millions d’écrivains, douze d’entre eux se souviennent de leurs premiers pas dans l’arène littéraire…


La catégorie du « premier roman » occupe une place de choix dans le paysage littéraire français. Si son expansion a suivi peu ou prou celle de l’ensemble de la production romanesque, qui s’est envolée depuis 1996, le premier roman a su imposer son existence propre dans l’espace de la production littéraire pour voler de ses propres ailes. Sa visibilité accrue, comme son institutionnalisation progressive, ne permet pas d’en douter. Des journées organisées par les librairies au festival de Chambéry créé en 1988, en passant par les dizaines de prix spécialisés, le « premier roman » est de toutes les célébrations. Si l’on rajoute à cela les pages des journaux et des magazines, les émissions de télévision ou de radio qui lui sont dédiées, notre République des Lettres pourrait s’enorgueillir d’être un Eldorado pour l’aspirant écrivain. L’acception de « premier roman », label unificateur, masque une grande hétérogénéité. En 2004, Faïza Guène, surnommée la « Françoise Sagan des cités », faisait à 21 ans une entrée fracassante dans les charts littéraires avec
Kiffe kiffe demain, écoulé à plus de 50 000 exemplaires. Elle était talonnée de près par Bernard du Boucheron, récompensé par l’Académie française pour son premier roman, Court serpent, et âgé de 87 ans ! De la bluette post-pubère au roman révolutionnaire en passant par la prose de parfaits inconnus ou d’auteurs dont le nom est déjà familier ailleurs, la catégorie du premier roman brille d’abord par sa diversité, tant sur le plan de la qualité que sur celui de son devenir. Sur les 91 premiers romans publiés cette année, on compte sur les doigts de la main ceux qui se hisseront au-dessus des 3 000 exemplaires vendus. Pour beaucoup d’entre eux, il est fort à parier que les services de presse auront été supérieurs aux tickets de caisse… Alors, le premier roman, dérive du marketing éditorial ou symptôme d’une créativité littéraire en plein essor ?

L’inflation des premiers romans
Dans Le cadavre bouge encore, l’écrivain Oliver Rohe pointe du doigt ce qu’il pense être le mal du siècle : « La notion d’événement est au cœur du système médiatique. Comme l’a très bien analysé Karl Kraus il y a déjà un siècle, le journalisme a besoin de créer de toutes pièces l’illusion de l’événement. Le journalisme est très clairement le premier producteur/consommateur d’événement. S’il n’en fabrique pas, s’il ne rompt pas artificiellement la relative "banalité" du monde, le journalisme crève de faim. » À l’instar du journalisme, son frère ennemi, l’édition n’est jamais à court d’idées quand il s’agit d’assurer la pérennité de son commerce. Rentrées et prix littéraires à répétition, nouvelles collections et premiers romans, tout est bon pour créer l’événement… Ces stratégies, liées aux logiques propres au milieu de l’édition, épousent celles à l’œuvre dans l’économie des biens culturels. Pour réveiller et séduire le consommateur noyé sous la masse des gros poissons de l’entertainment, il faut sans cesse se renouveler. À cette dictature de la nouveauté s’ajoute le culte du jeunisme, observable dans tous les pans de la société. « Je crois qu’il y a une fascination malsaine de la société pour la jeunesse, comme si la jeunesse était une qualité en soi ! Elle va de pair avec une idéologie diffuse selon laquelle il ne faudrait pas vieillir. Les mécaniques du marketing se sont diffusées à l’intérieur du corps social. On réagit selon les critères de l’industrie et du commerce alors que l’on pourrait souhaiter que la littérature et la création artistique soient épargnées », déplore Jean-Marie Laclavetine, directeur littéraire chez Gallimard. Et la presse, en premier, est preneuse. Dans ses colonnes, elle réserve aux premiers romans un accueil favorable, et chose bien plus précieuse encore, l’espace dont les librairies manquent, du fait de la surproduction qui affecte le marché du livre depuis plusieurs années. En effet, s’il existe des libraires pour accorder une place de choix aux impétrants, bon nombre d’entre eux avouent ne pas faire de différence entre le premier roman d’un inconnu et le dixième opus d’un auteur reconnu. C’est le cas à L’Imagigraph, librairie courue du XIe arrondissement parisien : « On ne choisit pas un livre parce que c’est un premier roman, on choisit quelque chose qu’on a aimé et on le valorise. Premier roman ou non ! Si un roman nous plaît et que c’est un premier roman, nous allons suivre son auteur, et surveiller la publication du suivant. Un premier roman, c’est une promesse d’avenir. » À quelques rues de là, aux Guetteurs du vent, Dominique est du même avis, tout en reconnaissant le périlleux de la tâche : « La vocation d’un libraire est de faire découvrir de nouveaux auteurs, de nouveaux textes tout aussi bien que les textes d’auteurs confirmés. Mais vendre un premier roman est toujours plus fastidieux que de promouvoir un auteur reconnu. On peut le déplorer, mais souvent, il vaut mieux commander vingt Nothomb qu’un exemplaire de chaque premier roman qui sort… Il y a une part d’aléatoire dans les premiers romans ; les librairies sont bien trop fragiles en ce moment pour pouvoir les défendre tous ! »
« Promesse d’avenir avec sa part d’aléatoire », voilà qui résume bien la gageure attachée au premier roman. Selon Philippe Forest,
« les années 1950 voient l’apparition d’une réalité sociale dont on pourrait paradoxalement affirmer qu’elle était jusqu’à alors inexplicablement absente de l’horizon littéraire : la jeunesse » (Histoire de Tel Quel, 1960-1982, Seuil, 1995). Si Bernard Grasset avait ouvert la voie, en publiant dès 1923 Le Diable au corps du jeune Raymond Radiguet, Jean Paulhan, qui régnait en maître aux Lettres françaises, pensait qu’il fallait à un écrivain vingt-cinq ans avant d’être reconnu, et que la littérature, ça se faisait « goutte à goutte ». Lors de la rentrée de 1956, un tiers des romans retenus sur la liste des prix était un premier roman ! Il faut dire que deux ans auparavant, Julliard venait de réaliser un coup dont on parlait encore, avec la publication d’un premier roman signé du nom de Françoise Sagan, intitulé Bonjour Tristesse, écrit en un été. Encouragée par son amie Florence Malraux, la jeune femme avait envoyé son manuscrit à deux maisons d’édition. Un an plus tard, le roman s’était déjà vendu à 850 000 exemplaires ! En prime, « le charmant petit monstre de 18 ans », selon l’image de François Mauriac en Une du Figaro, avait reçu le Prix des Critiques. Pour Philippe Forest, « des premiers poèmes de Minou Drouet aux premiers romans de Françoise Sagan se développe un mirage auquel succombent un à un les éditeurs parisiens en quête d’un jeune talent qui leur offrira la fortune ». Dans le sillage de Jean Cayrol, directeur éditorial au Seuil, qui n’attend pas la notoriété d’un écrivain pour le publier – ainsi lui doit-on la découverte de Philippe Sollers, Denis Roche, Marcelin Pleynet – d’autres éditeurs parient sur la jeunesse. Georges Lambrichs, dans la collection qu'il dirige chez Gallimard, « Le Chemin », publie J.-M. G. Le Clézio (Le Procès-verbal, 1963), Pierre Guyotat (Tombeau pour cinq cent mille soldats, 1967), et Patrick Modiano qui reçoit, en 1968, les prix Roger-Nimier et Fénéon pour La Place de l'étoile. Sur la quatrième de couverture, il prétend être né en 1947, alors qu’il a 23 ans. C’est dans les chaudrons flambant neuf que l’on fait les meilleures soupes. Cette petite coquetterie ne fait qu’accroître le talent d’un débutant réputé surdoué, si bien qu’elle sera maintenue jusqu’en 1977, avec la complicité de son éditeur ! Quant au manuscrit du prix Nobel 2008, il est arrivé par la Poste. Selon Hubert Nyssen, le fondateur des éditions Actes Sud en 1978, « l’aventure du premier roman, avec son cortège d’ambitions et d’angoisses n’a guère changé dans son principe. Et la plupart de ceux qui sont publiés… ont été envoyés par la poste […] Ce qui n’est pas nouveau non plus, c’est que le premier roman comme le reste est très marqué par la mentalité de son époque. Mais ce qui est nouveau, c’est d’abord l’afflux : aujourd’hui Actes Sud à lui seul en reçoit plus de trente par jour. C’est ensuite le suivisme de plus en plus frénétique : ces premiers manuscrits semblent souvent dominés, me dit-on, moins par le choix d’un maître (ce qui serait excellent) que par l’exemple de succès commerciaux récents. C’est aussi l’encombrement des libraires et de l’espace critique par le nombre des publications. C’est encore l’avidité frénétique de l’époque qui pousse à écrire vite et à proposer sans se donner même le temps de se relire vraiment. C’est enfin la revanche que propose Internet… où d’un clic on peut faire circuler du texte. » Trente manuscrits par jour chez Actes Sud, comme ailleurs, chez Gallimard et consorts. Plus de 8 000 manuscrits par an pour 5 ou 6 livres publiés. Soit moins 1 % de la tonne de papiers noircie par des rêveurs en quête de reconnaissance littéraire.

Cherche éditeur désespérément
Plus de deux millions de Français écrivent et aspirent à la publication de leur chef-d’œuvre que les professionnels de l’édition s’accordent à trouver à 99 % impubliables ! Une enquête commanditée en 2005 par Le Figaro littéraire et réalisée par Ipsos révélait que près d'un quart des Français (23 %) a déjà « écrit ou songé à écrire un livre ». En ces temps de crise, un Français sur quatre cacherait sous son lit un manuscrit plutôt que des billets de banque. Parmi eux, plus de la moitié (51 %) rêvent de voir leur livre publié. « La canaille de la littérature », telle que Voltaire la désignait au siècle des Lumières, dopée par les « success story » des écrivains médiatiques, rêve de gloire. Depuis 1968 et son fameux slogan « Écrivez partout », la démocratisation de l’écriture a bouleversé les frontières tout en maintenant chacun à sa place. De leur côté, les éditeurs sont en quête de l’auteur qui assurerait la prospérité de leur petite entreprise. Charles Dantzig, directeur littéraire chez Grasset rappelait le 14 mars dernier, à l’occasion d’une conférence qui se tenait au Salon de livre (« Comment faire éditer un premier roman »), que, contrairement à ce qui est dit souvent, tous les manuscrits, quelle que soit leur origine, sont lus et analysés : « Le métier d’un éditeur de rechercher de nouveaux talents. Un premier roman, c’est d’abord un investissement sur le futur. Quand je lis un manuscrit, j’espère toujours tomber sur Marcel Proust. » Marcel Proust dont le premier tome de la Recherche avait été notamment refusé par Gide et publié en 1913, chez Grasset… à compte d'auteur ! En attendant, concours, ateliers d’écriture, blogs se sont transformés en une sorte de marché des refusés, à la recherche d’une forme de reconnaissance.
John Kennedy Toole a cherché en vain toute sa vie à faire publier son roman,
La conjuration des imbéciles, qu’il considérait comme un chef-d’œuvre. Devant les portes closes des maisons d’édition, il sombre dans le désespoir. Le 26 mars 1969, il se suicide dans son garage en reliant l’habitacle et le pot d’échappement de sa voiture. Il n’a que 32 ans. Son roman est finalement publié en 1980, grâce à la persévérance de sa mère et de Walker Percy. Vendu à un million et demi d’exemplaires, traduit dans dix-huit langues, La conjuration des imbéciles reçoit à titre posthume le prix Pulitzer de la fiction en 1981. Le premier roman de l’écrivain, La Bible de néon, qu’il a écrit à l’âge de 16 ans, n’est publié qu’en 1989. « Quand on a du talent et de l’obstination, parce que l’un va souvent avec l’autre, on finit toujours par être édité », dirait Charles Dantzig !

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Jean-Baptiste del Amo


Une éducation libertine est le premier roman de Jean-Baptiste del Amo, paru chez Gallimard en septembre 2008, unanimement salué par la critique et couronné du prix Laurent-Bonelli. Finaliste du prix Goncourt, son nom figurait également dans la sélection du prix Médicis.


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
J’ai toujours vécu l’écriture comme une nécessité, pas du tout comme un passe-temps. J’ai grandi avec elle. Adolescent, j’écrivais des petits textes sans intérêt, que je considère avec du recul comme des exercices. En 2006, j’ai écrit une nouvelle, Ne rien faire, pour laquelle j’ai reçu le Premier Prix du jeune écrivain. Une éducation libertine est le premier livre que je présentais à un éditeur, parce que je le jugeais abouti. Je suis habité par ce texte depuis longtemps. J’avais envie de prendre quelques libertés avec l’Histoire… Je me suis beaucoup documenté, et puis j’ai mis de côté tout ce que j’avais appris pour laisser libre cours à mon imagination. Je pensais que ce roman n’allait pas être publié parce que je savais ce qui pouvait rebuter un lecteur. J’ai envoyé mon manuscrit intimement persuadé que ça ne marcherait pas. Du coup, je n’étais pas en attente, je n’éprouvais aucun stress puisque j’étais convaincu que j’allais recevoir une lettre-type.
J’ai dressé une liste des éditeurs dans lesquels je me retrouvais. Ce n’est pas tant la taille de la maison d’édition qui m’intéresse, puisque j’ai adressé un manuscrit à Laurence Viallet, mais l’intérêt que je porte à un projet éditorial. D’ailleurs, Laurence m’a répondu une gentille lettre en m’apportant des critiques instructives sur mon texte. J’ai envoyé mon manuscrit en premier chez Gallimard, chez qui l’on trouve les écrivains qui me touchent le plus, puis à Pascale Gautier, chez Buchet-Chastel, que je l’aime beaucoup…
J’ai reçu assez rapidement un mail de Jean-Marie Laclavetine, me disant qu’il avait aimé mon texte, même s’il y avait des choses à retravailler. Mais d’abord, il fallait que le comité de lecture le valide. Deux mois plus tard, j’ai reçu une réponse positive. C’était un mail relativement long, qui ne commençait pas par la seule chose qui m’importait. Quand j’ai lu que mon roman allait être publié dans la collection blanche, j’ai dû prendre deux ou trois Lyxansia d’un coup, j’avais le cœur qui battait très fort. Il s’est passé un an avant la publication du roman. J’avais la sensation d’avoir fait un rêve étrange. Au bout de quelques mois, Jean-Marie m’a donné des conseils sur la manière de retravailler mon texte, parce qu’à force de le relire, je ne voyais plus rien. Il m’a aidé à épurer le style.
Je lisais l’
Émile de Rousseau au moment de la correction ; ce livre m’a inspiré l’épilogue que j’ai rajouté…
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
Il faut du courage, de l’abnégation aussi. Je ne veux pas généraliser, mais je crois que l’humilité est essentielle, pour vivre le refus, mais aussi pour savoir accepter la réussite. Être reconnaissant envers ceux qui vous ont donné votre chance et vous ont soutenu : l’éditeur comme les libraires et les journalistes qui ont porté l’œuvre.

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Marie Darrieussecq


Le premier roman de Marie Darrieussecq, Truismes, publié en 1996, a rencontré un énorme succès. Elle n’a pas 27. Depuis, son œuvre s’est enrichie de neuf autres récits, suivis de près par la critique et les lecteurs.


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
Truismes était mon cinquième manuscrit. Pendant des années, adolescente, j’ai été spécialiste en chapitres 1… On apprend à terminer, on apprend cette patience.
J’avais envoyé le premier (
Sorguina, ce qui veut dire « la Sorcière » en basque) en 1988, à l’âge de 19 ans, aux éditions de Minuit et aux éditions Gallimard, où j’ai failli être publiée à une voix près (je l’ai appris récemment). Ce n’aurait pas été un service à me rendre d’être publiée si jeune, je crois. Jérôme Lindon des éditions de Minuit m’a encouragée, ensuite, pour chacun de mes envois. J’ai envoyé Truismes à six éditeurs. POL ne l’a pas accepté en une journée, loin de là. Paul m’a téléphoné tout de suite après la réception du texte, pour me dire qu’il aimait beaucoup, mais qu’il me rappellerait pour me faire connaître sa décision : il ne publie jamais un premier roman sur une première impression, il relit, il montre à ses collaborateurs. J’étais sur des charbons ardents… Et puis le téléphone n’a pas arrêté de sonner : Jean-Marc Roberts (chez Fayard à l’époque), puis le Seuil et Grasset, m’ont dit oui. J’ai rappelé Paul parce que c’était lui que je voulais. Il m’a dit de venir le voir et m’a expliqué que chez lui je ne gagnerais « rien du tout », qu’il n’avait les moyens ni de faire de la publicité ni de m’avancer des droits d’auteur. Il m’a plu, son équipe m’a plu, les locaux (très déglingués à l’époque) m’ont plu… C’était une maison à taille humaine, baroque, un peu folle, dont le catalogue était excitant, et je m’y suis sentie libre tout de suite. Des semaines après, j’ai reçu des lettres de refus « type » de Gallimard et Albin Michel, c’était drôle.
Le succès ? C’était un conte de fées qui était aussi très violent… La sélection pour le Goncourt était anecdotique par rapport à ce qui se passait tous les jours, les sollicitations constantes, et les plus variées. En un an, j’ai tout eu, le pire et le meilleur, les demandes en mariage et les lettres de menace de mort, les jalousies, les adorations et les haines… Vaccinée pour la vie de la « célébrité ». J’ai eu tout de suite conscience que ce succès délirant était la chance de ma vie pour faire ce dont j’avais toujours rêvé : écrire et seulement écrire. J’ai délibérément fait ronfler la machine, pris les sous comme on fait un hold-up… et bye bye. Je me suis acheté un appartement, j’ai tout quitté (l’université, mon mari de l’époque et notre petit appart de banlieue) et j’ai commencé une nouvelle vie. C’était inespéré. Évidemment, ça en a aussi énervé plus d’un : ça semblait tellement immérité. Il y a tellement de bons livres qui n’ont aucun écho, et tellement de mauvais qui font des best-sellers. En France, un best-seller, c’est forcément louche.
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
Trouver sa voix !

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Jean-François Dauven


Le premier roman de Jean-François Dauven, Le manuscrit de Portorosa-la-rouge, paraît en 2006 chez Ramsay. Il a 28 ans. La critique salue son œuvre, qui rencontre un large écho chez les lecteurs. Alors que ce texte vient de sortir en « poche » chez J’ai Lu, son troisième roman est annoncé chez Flammarion pour 2009.


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
Je suis un bon exemple pour illustrer le décalage qui peut exister entre l’écriture et la publication, puisque Le manuscrit de Portosera-la-rouge, mon premier roman publié, est en réalité le quatrième que j’ai achevé. J’ai mis du temps à comprendre moi-même ce que je voulais raconter dans mes romans et quelle était la meilleure manière de le faire. Cela m’a coûté trois romans ratés, mais c’était très instructif. Ils ne me sont pas apparus comme tels directement, et je les ai soumis à des éditeurs qui me les ont renvoyés. Évidemment, sur le moment, j’ai trouvé ces refus très injustes, mais, avec le temps, je dois reconnaître que ces manuscrits étaient impubliables. Je n’oserais même pas les faire lire aujourd’hui. Pour autant, paradoxalement, je considère Le manuscrit de Portosera comme mon « vrai » premier roman car c’est effectivement le premier dans lequel mon écriture coïncidait avec mon projet, mon inspiration. En somme, les trois manuscrits précédents étaient un peu des exercices. J’écrivais depuis que j’avais 15 ans. J’en ai 30. C’est la moitié de ma vie. J’ai accumulé toutes sortes de projets avortés, de tentatives sans suite. En général, d’ailleurs, les écrivains débutants sont de grands spécialistes de l’inachèvement. Puis, un beau jour, je me suis dit que ça commençait à bien faire, que j’étais un grand garçon et que si j’entamais un roman je devais aller jusqu’au bout.
J’ai rencontré mon éditrice, Anna Pavlowitch, au cours d’un stage. À l’époque, je venais d’achever mon troisième manuscrit, que j’avais intitulé
Un soir à La Coupole (en référence à la brasserie du boulevard Montparnasse). Je m’en souviens très bien car c’est le premier roman dans lequel j’ai appliqué un principe que j’ai conservé depuis : la multiplication des personnages. Je commençais tout doucement à comprendre certaines choses mais le texte était par ailleurs tellement bourré de défauts que je me demande encore comment Anna, après m’avoir gentiment refusé ce roman, a bien voulu accepter de lire le suivant un an plus tard. C’est pourtant ce qu’elle a fait. La suite est là : elle a aimé et m’a proposé un contrat de publication.
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
Il est essentiel de bien garder à l’esprit la différence fondamentale qui demeure entre l’écriture et la publication. Ne jamais perdre de vue que tout le monde ou presque est passé par le refus. Le cas échéant, ne pas se draper dans sa dignité et, surtout, surtout, se remettre tout de suite à écrire.

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Philippe Delerm


Philippe Delerm a publié son premier roman, La cinquième saison, en 1983. Pendant douze ans, ses livres se sont vendu entre 1500 et 3000 exemplaires, jusqu’à ce que la Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, publié chez Gallimard, le fasse connaître du grand public en 1997.


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
J’écrivais depuis 1975 et j’étais évidemment malheureux de ne pas être publié. J’avais déjà écrit deux textes : La mémoire de l’oubli, très influencé par la lecture de Proust, et Patience, qui m’avait été inspiré par la Normandie, région où j’avais été nommé professeur. J’avais été extrêmement déçu que ces livres ne soient pas publiés. Pourtant, je n’ai eu aucune envie de les republier par la suite.
La cinquième saison, c’est à peine un roman. Mais il faut souvent passer par les fourches caudines du roman pour pénétrer en littérature. Le Clézio a été mon parrain. Ma mère avait vu une émission qui lui était entièrement consacrée, présentée par Bernard Pivot. Il y disait aimer lire des manuscrits, parfois davantage que des livres publiés. Pour lui, ils étaient source de bonnes surprises. Alors, plutôt que d’envoyer mon livre chez Gallimard de façon anonyme, j’avais inscrit sur l’enveloppe « aux bons soins de J.M.G Le Clézio ». Il a beaucoup aimé mon texte. En 1980, il était au comité de lecture mais de façon intermittente parce qu’il n’était pas toujours à Paris. Il m’a écrit une lettre très chaleureuse. Malheureusement, le sort de mon manuscrit a été décidé lors d’une séance de lecture dont il était absent. Le livre avait finalement été refusé, ce qui m’avait vraiment déçu. J’avais cru que cette fois, c’était arrivé. J’avais déjà reçu un coup de téléphone de Gallimard, on m’avait demandé des renseignements sur ma vie. Huit jours après, ce n’était plus bon ! Trois ans plus tard, quand les éditions du Rocher ont décidé de publier le livre, Le Clézio a accepté qu’on fasse figurer sur la quatrième de couverture une phrase qu’il m’avait écrite. Jérôme Garcin et Michelle Gazier se sont intéressés à moi. Je pense que le parrainage de Le Clézio n’y était pas pour rien. Une autre fois, un ami m’appelle et demande à parler au « guitariste des souvenirs » ! C’était le titre d’un article de Jean Chalon, paru dans Le Figaro. Je connaissais le nom de ce critique pour avoir lu les articles qu’il avait écrits sur André Dhôtel, un écrivain que j’aime énormément. L’article se terminait par cette phrase : « Philippe Delerm aurait pu être le fils de Gérard de Nerval et de Berthe Morisot. »
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
Continuer malgré tout. On vit dans une société où l’on croit que c’est facile d’être publié parce que beaucoup de livres nuls sortent chaque semaine. Ce n’est pas pour autant qu’il est facile de publier de bons livres ! Il est indispensable de trouver un équilibre de vie qui permette de persévérer sans se départir de sa lucidité sur le milieu de l’édition. Cela évite d’être malheureux en cas de refus.

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David Foenkinos


David Foenkinos publie son premier roman en 2001. Il a 27 ans.
Inversion de l’idiotie : de l’influence de deux Polonais est couronné la même année du Prix François Mauriac. Son dernier roman, Nos séparations, est paru en 2008 chez Gallimard


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
Pendant que j’écrivais ce livre, je ne pouvais pas imaginer une seule seconde qu’il serait publié. C’était mon sixième roman, et jusqu’ici je n’avais rien montré à personne. J’essayais juste de progresser, de trouver mon univers. En fait, Inversion de l’idiotie est un mélange de mes premiers romans. Une sorte de condensé de mes inachevés. Je crois que le premier roman est un peu la somme des romans ratés qui l’ont précédé. Pour la première fois, je n’avais pas une autre idée en tête au moment de finir. Pour les autres textes, dès le mot fin, j’étais happé par un autre projet. Avec le sentiment qu’il fallait le faire pour progresser. Là, pour la première fois, je me suis dit : « Mince, qu’est-ce que je fais maintenant ? » Alors, finalement, j’ai décidé de l’envoyer. Oui, la publication a été plutôt aisée, mais je n’y croyais pas du tout. J’ai envoyé le manuscrit à cinq maisons d’édition, et les quatre premières ont refusé… J’avais presque oublié que j’attendais une dernière réponse lorsque j’ai reçu un appel du comité de Gallimard. J’ai vraiment cru à une blague.
Au-delà du prix, le premier roman, ce sont surtout les premiers lecteurs. Quelque chose de très bizarre, surtout pour quelqu’un comme moi qui n’avais pratiquement jamais fait lire une ligne à personne. Voir des gens qu’on ne connaît pas et qui ont lu votre livre, c’est ça qui est extraordinaire. Après, les articles, les signatures, ce prix, c’était vraiment réjouissant. Aujourd’hui, je pense à ce premier roman comme je pense à ma jeunesse ! Avec tendresse et émotion. Et puis c’est l’apparition des deux Polonais, avec qui je suis lié, puisqu’ils apparaissent dans tous mes romans.
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
L’écriture doit être une tentative incessante de progresser.

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Serge Joncour


En 1998, Serge Joncour publie son premier roman, Vu, au Dilettante. Il a 37 ans. La critique salue ce coup d’essai. Depuis, il a publié huit autres romans. En 2007, l’un d’entre eux, U.V, a été porté au grand écran. Son dernier livre, Combien de fois je t’aime, est sorti cette année chez Flammarion.


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
J’ai envoyé le manuscrit de Vu, qui s’appelait à l’origine Prime time, par la Poste. J’avais déjà fait ainsi pour une dizaine de manuscrits différents. J’avais repéré le Dilettante. Un dimanche matin, le téléphone sonne. Je n’attendais rien, contrairement aux autres jours de la semaine, quand les maisons d’édition sont ouvertes. J’étais au lit ! C’était Dominique Gaultier. Nous étions au mois de juillet, un mois plus calme pour les éditeurs. Il avait fouillé dans la pile des livres des manuscrits à réexpédier. Ses stagiaires n’avaient même pas ouvert le mien ! Il était un peu inquiet. Peut-être que j’avais trouvé ailleurs un autre éditeur ! « Passez me voir, ça m’intéresse », m’a-t-il dit. Je n’ai même pas fait semblant d’avoir un agenda chargé, j’y suis allé le lendemain. Après j’ai attendu un an que mon roman paraisse. Pendant cette attente, je n’ai pas cessé de reprendre mon travail, je l’ai peaufiné, j’ai contracté l’habitude, que j’ai maintenant, de passer une journée sur chaque paragraphe. Par moment, je rappelais Gaultier pour m’assurer que je n’avais pas rêvé et qu’il ne m’avait pas oublié. Six mois après l’acceptation du manuscrit, j’ai retrouvé au grenier où je les stockais les manuscrits qui m’étaient retournés depuis tant d’années. J’avais envoyé les quarante premières pages de Vu à Françoise Verny. Elle avait joint au retour une lettre très détaillée, en même temps qu’elle avait annoté avec précision mon travail. J’ai regretté de ne pas avoir fait cette découverte plus tôt, elle m’aurait encouragé.
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
Écrire ! Et travailler, dans n’importe quelle position. Assis, debout, couché !

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Hédi Kaddour


En 2005, Hédi Kaddour publie son premier roman chez Gallimard, Waltenberg. Il a 60 ans. Le succès est immédiat. Le livre est couronné du Goncourt du premier roman. Le magazine Lire l’élit « Meilleur roman français de l’année 2005 ».


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
J’écrivais auparavant des recueils de poésie, parus chez Gallimard. L’essentiel de mon travail consistait à descendre dans la rue, prendre des notes et, avec ces notes, faire des poèmes. Un jour, je suis rentré chez moi avec la décision d’écrire un gros roman d’aventure. C’était la première fois que je m’essayais au roman. L’idée, c’était de « taper » La montagne magique de Thomas Mann et Les Trois mousquetaires. Pas une synthèse, mais plutôt créer une collision entre ces deux romans et observer ce que donnerait ce choc. Il m’a fallu presque huit ans pour écrire ce roman. Je me suis beaucoup documenté, et puis j’avais aussi beaucoup de travail puisque j’étais professeur à l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud à Lyon. J’étais responsable de département, c’était lourd. Je donnais en même temps des cours au centre de formation de journalistes. J’avais des journées très remplies. J’ai connu des périodes d’écriture plus intenses que d’autres, mais généralement, j’ai toujours réussi à travailler deux-trois heures le matin, le week-end, pendant les vacances scolaires. Au fond, j’étais dans une situation où je n’avais pas besoin de publier un livre pour vivre. Je ne voyais pas mon roman ailleurs que chez Gallimard, dans la collection blanche. Gallimard est une maison où on laisse la littérature inventer la littérature ! J’avais réalisé une espèce de maquette sur mon ordinateur, qui était un A4 horizontal, comme la double-page de la collection. Ainsi maquetté, mon manuscrit faisait 720 pages ; la blanche de Waltenberg en fait 710. J’avais une trouille bleue. J’avais en tête quelques noms de poètes chez Gallimard qui avaient eu des déconvenues quant au récit. Je savais qu’être un poète de la maison ne me garantissait pas la réussite. C’est à Jacques Réda que j’ai donné mon manuscrit, qu’il a mis dans le circuit. Il est passé par trois membres du comité de lecture qui ont été séduits.
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
De n’écrire que ce qu’il a envie d’écrire. Écrire, c’est un travail à trois : entre les gens qui vous ont donné envie d’écrire, qu’ils s’appellent Hermann Broch ou Stendhal, soi et le lecteur. Je crois que si on a 25 ans et un peu de temps devant soi, autant commencer mû par une certaine exigence. Il sera toujours temps à 40 ans de déchoir.
Plus sérieusement, j’avais un métier qui me mettait à l’abri du besoin. Je n’ai pas besoin pour vivre de publier un bouquin tous les deux ans. Ce qui n’est pas le cas pour une grande partie des auteurs contemporains. Je comprends que certains d’entre eux soient amenés à écrire des choses un peu faciles. Je n’ai aucun mépris pour cela, et je ne me permettrais pas d’ironiser sur cet état de fait. Après tout, Balzac feuilletonnait comme un malade et ce ne l’a pas empêché d’écrire une œuvre géniale !

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Martin Page


Martin Page a publié son premier roman à l’âge de 26 ans. À sa sortie en 2001, Comment je suis devenu stupide, paru au Dilettante, a été très remarqué par la critique et les lecteurs. Il s’est vendu à 30 000 exemplaires. Depuis, il a été traduit dans une vingtaine de pays. Le dernier roman de Martin Page, Peut-être une histoire d’amour (L’Olivier), faisait partie de la deuxième sélection pour le prix Renaudot 2008.


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
Comment je suis devenu stupide était mon septième manuscrit. J’ai mis très longtemps à être publié. Je savais que lorsqu’on ne connaissait personne dans le milieu, il était difficile d’être édité mais j’étais bien décidé à atteindre mon but. Dès que je terminais un roman, je l’envoyais à des éditeurs et, avant même de recevoir des réponses, j’en recommençais un. Un dimanche soir, mon téléphone a sonné. C’était Dominique Gaultier, au Dilettante. Mon roman l’intéressait. Nous nous sommes vus quelques jours plus tard. Notre rencontre fut merveilleusement simple. Cette petite maison indépendante, dotée d’une belle réputation, me plaisait. Pour moi, c’était vraiment idéal de commencer avec elle. Avec Dominique, nous avons travaillé sur le texte. Il a réalisé le travail que doit faire un éditeur, règle qui n’est pas toujours respectée. La qualité de la production française en pâtit. Cette collaboration est plus fréquente au cinéma, quand le metteur en scène travaille avec le directeur de la photographie, et « l’editor », qui n’est autre que le monteur.
En France, on fait semblant de croire que l’écrivain a tous les pouvoirs, alors qu’il a besoin d’un regard distancié sur son travail.
Après des années de refus, je me sentais apaisé. Les choses pouvaient commencer. Mais je n’ai pas pris mon succès soudain pour argent comptant. Je me suis remis au travail en me disant que j’avais eu la chance de voir mon premier livre publié et qu’il fallait en faire quelque chose
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
Se mettre à sa table, travailler et s’acharner ! Pendant sept ans, j’ai écrit des romans qui étaient refusés partout sans jamais me décourager. Il faut envisager la chose de manière pratique et ne surtout pas adopter une mentalité de victime ou d’incompris.

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Yann Queffélec


Yann Queffélec publie son premier roman, Le charme noir, en 1983. Deux ans plus tard, Les noces barbares est couronné du Prix Goncourt et connaît un succès international. Il vient d’écrire une biographie d’Éric Tabarly, parue aux éditions de L’Archipel.


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
L’expérience que j’ai vécue en ce domaine est tout à fait à part. J’ai eu la chance de rencontrer Françoise Verny, directrice des éditions Grasset, à Belle-île-en-mer. Elle m’a alpagué un soir de tourmente et m’a dit : « Toi, tu as une gueule d’écrivain. » J’étais tellement étonné, stupéfait par cette rencontre qui n’avait pas de raison d’être, qui était tellement hors milieu littéraire, que je lui ai bien entendu apporté mon premier roman quelques mois plus tard – alors qu’elle était passée chez Gallimard. J’ai donc été publié aux éditions Gallimard en m’appuyant sur ce hasard qui, je pense, aura du mal à se reproduire… Mais après tout, chacun a sa vie et chacun peut vivre des circonstances exceptionnelles.
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
C’est bien évidemment d’aller jusqu’au bout de ses forces dans un livre, dans un texte, et avant de le placer sous le regard d’un éditeur, de le placer sous le regard de quelqu’un en qui il a une confiance illimitée. C’est rarement un meilleur ami ou quelqu’un qui s’y connaît en littérature. En général, la personne la plus proche, c’est la femme ou la personne qui vit avec l’écrivain. Et même si ce n’est pas quelqu’un qui s’y « connaît » en littérature, c’est quelqu’un qui aime l’auteur et qui aura le bon sens, comme par hasard, de lui indiquer des manques ou des qualités dont l’auteur n’est pas conscient. À partir de ce regard et de cette interprétation des choses, il sera capable, mystérieusement, de corriger son manuscrit et de l’amener à bonne fin dans un espace où l’éditeur n’a pas encore son rôle à jouer.
Ensuite, il faut évidemment s’adresser aux bonnes maisons, avec sincérité et avec une innocence littéraire totale, sans poursuivre des ambitions de prix ou de choses comme cela. Le premier roman, c’est le roman de l’innocence absolue. Si, du fait de son histoire et de ses préférences, l’auteur doit aller chez Gallimard, il ira chez Gallimard, s’il est plutôt porté vers Grasset, il ira chez Grasset ; s’il a un éditeur qu’il admire beaucoup dans les parages et qui est moins connu, qu’il n’hésite pas à s’adresser à lui. Il faut faire les choses avec sincérité. Prudhomme disait :
« Il y a trois choses importantes en littérature : la sincérité, la sincérité et la sincérité. » À partir de là, si l’auteur n’est pas sans chance, n’est pas totalement mal vu par le destin, alors il aura de bonnes surprises.

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Philippe Sollers


En 1958, paraît au Seuil le premier roman de Philippe Sollers, Une curieuse solitude. Il n’a que 23 ans. Philippe Sollers appartient désormais au comité de lecture des éditions Gallimard, au sein desquelles il dirige la collection « L’infini ». Son œuvre est riche de romans, d’essais et de biographies.


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
En 1956, Jean Cayrol avait fondé au Seuil une revue, Écrire, qui se doublait d’une collection du même nom. Il y publiait des textes de jeunes auteurs. En 1957, le sommaire du troisième numéro annonçait une petite nouvelle que j’avais écrite, intitulée Le Défi. Sa publication avait donné lieu à un article dithyrambique de François Mauriac dans L’Express. Dans la foulée, j’ai écrit un roman, Une curieuse solitude, publié par Cayrol, loué par Louis Aragon dans Les Lettres françaises. J’étais très jeune et j’avais fait une entrée un peu fracassante dans le milieu littéraire. Je trouvais ce succès un peu trop rapide… J’ai écrit alors un deuxième roman très différent du premier (Le Parc, Seuil, 1961), qui a été couronné par le Prix Médicis. Je l’avais déjà obtenu pour Une curieuse solitude mais Alain Robbe-Grillet avait fait voter le jury une seconde fois pour que je ne l’aie pas !
J’ai longtemps mis ce roman à part, ne le citant pas. Il me gênait beaucoup. Il représentait une voie toute tracée et je n’aime pas les voies toutes tracées. Avec lui, je devenais le continuateur de Mauriac et d’Aragon. Je voulais me libérer de cette tutelle et faire à ma façon.
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
Un écrivain doit être sûr de ce qu’il a fait sur la page, sans s’occuper du reste. La publication vient d’emblée si le texte tient le coup. Il ne faut pas penser à se faire publier, il faut penser à écrire !

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Michel Tournier


En 1967, paraît chez Gallimard Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Michel Tournier a 43 ans. Ce premier roman est couronné du Grand prix du roman de l’Académie française. Deux ans plus tard, il obtient le prix Goncourt à l’unanimité avec Le Roi des Aulnes. Depuis, Michel Tournier a publié une trentaine de livres, dont certains ont été vendus à des millions d’exemplaires à travers le monde et traduits en une quarantaine de langues.


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
J’avais écrit une première version du Roi des Aulnes, qui s’appelait Les plaisirs et les pleurs d’Olivier Cromorne… C’était un journal. Je trouvais mon travail insuffisant. C’était mauvais. Je ne peux pas dire en quoi, mais ce n’est pas ce que je voulais faire. Alors j’ai écrit Vendredi ou les Limbes du Pacifique. n général, pour le premier livre, on est âgé d’une vingtaine d’années. Moi, j’avais passé la quarantaine. Je n’avais pas droit à l’erreur ! Il m’avait fallu deux ans pour écrire Vendredi avant d’en déposer le manuscrit chez Gallimard, à l’accueil. Je ne connaissais personne. Au bout de deux-trois mois, j’ai reçu une lettre qui me disait que mon roman plaisait. Vendredi a connu un succès formidable. Il a même été question de lui pour le prix Goncourt, que j’ai raté parce que trois semaines auparavant, j’avais obtenu le Grand prix du roman de l’Académie française. Le patron de Gallimard m’avait proposé d’intervenir auprès de l’Académie pour qu’on me laisse tranquille et qu’on ne me fasse pas gâcher le prix Goncourt, qui est tout de même mille fois plus intéressant, surtout sur le plan financier. Avec une suffisance incroyable, j’avais refusé : « Non, non, non, ce serait très mal élevé à l’égard de l’Académie française, laissez-les faire, j’aurais le prix Goncourt avec le prochain ! »
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
On n’écrit de grands livres qu’en partant d’une grande idée !

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Frédéric Vitoux

Frédéric Vitoux publie son premier roman, Cartes postales, en 1973. Il a 29 ans. Romancier, essayiste, biographe, il siège à l’Académie française depuis décembre 2001, succédant à Jacques Laurent au fauteuil 51.


Quelle est l’histoire de cette « première fois » ?
Cartes Postales est mon premier roman publié, en 1973. À l’âge de 20 ans, j’avais écrit coup sur coup deux livres, ou plutôt deux tentatives romanesques. Je me souviens encore de leurs titres : Le vingt-et-unième mouton et Les Yeux en éventail. Gallimard et Le Seuil les avaient eus en lecture et les avaient refusés. À juste titre, bien entendu. Il s’agissait de textes totalement débridés, délirants, qui relevaient d’une sorte d’ébriété narrative sans contrôle. L’un des responsables littéraires du Seuil, François Wahl, m’avait reçu à l’époque, en 1965 je crois. Il m’avait encouragé, malgré ce refus, à continuer à écrire et à lui soumettre mes prochains manuscrits.
L’un de mes plus anciens amis était alors Directeur commercial chez Gallimard. Il allait bientôt faire une brillantissime carrière d’éditeur. Son nom : Bernard Fixot. Il avait proposé à Gallimard, donc, le manuscrit de ma thèse de doctorat de 3° cycle de littérature française consacrée à Céline. Celle-ci allait paraître au printemps 1973 sous une forme remaniée et sous le titre
L.F. Céline, Misère et Parole dans la collection ô combien prestigieuse « Les Essais ». J’avais écrit dans le même temps cette fantaisie romanesque un peu expérimentale intitulée Cartes postales. Il me fit l’amitié aussi de la prendre et de la transmettre au service littéraire de la rue Sébastien-Bottin. Gallimard décida de la publier cette fois en septembre, pour la rentrée. Tout cela me paraissait féérique.
J’ignorais bien entendu tout, à l’époque, de la vie littéraire et éditoriale, de la difficulté à bénéficier d’articles dans la presse, etc. Le bon accueil critique du livre m’enchanta, mais comme quelque chose qui pouvait être normal après tout. Je me souviens en revanche de ma totale surprise avec la voix de Raymond Queneau, que je ne connaissais pas, au Goncourt. À l’époque, il boudait ses confrères et envoyait son vote par la poste. Personne n’avait jamais évoqué
Cartes postales pour ce prix. Il ne figurait sur aucune présélection. C’est dire mon ébahissement quand j’appris, le jour de la remise du prix, par la radio, la télé puis la presse, que le Goncourt avait été attribué à Jacques Chessex pour L’Ogre avec des voix pour Patrick Grainville et une voix – celle de Queneau, qui n’était pas la plus médiocre – pour mon premier roman !
Ma rencontre avec Queneau est pour moi liée à ce livre. J’avais tenu à le remercier de sa « voix » inespérée au Goncourt. Il m’avait reçu dans son minuscule bureau de la rue Sébastien-Bottin. Je suis resté une demi-heure en face de lui. Il était à la fois très cordial et totalement silencieux. Des silences ponctués parfois par un rire tonitruant. J’essayais de meubler tant bien que mal ce silence. J’étais affreusement intimidé. Il m’avait raccompagné à la porte en me demandant de revenir vite, très vite le voir. Ce que je fis à plusieurs reprises.
Je ne renie pas mon premier roman, je déteste les écrivains qui renient leurs œuvres passées. Il me paraît tout de même lointain. L’homme qui l’écrivit me parait encore plus lointain.
Quels conseils donneriez-vous à un « aspirant écrivain » ?
Aucun ! Il n’y a pas de copinage dans l’édition. La recommandation d’untel ou d’untel ne sert à rien. Simplement il faut donner son livre à lire à l’éditeur le plus susceptible de s’y accorder. Cela suppose bien entendu de lire beaucoup soi-même, de connaître le style, la sensibilité ou les caractéristiques des maisons d’édition. Et ensuite, à Dieu va…

Décembre 2008 © Le magazine des Livres / Eli Flory