MICHEL HOUELLEBECQ vs BERNARD-HENRI LÉVY
Ennemis publics ?

Réalisé dans le plus grand secret, ce devait être l'événement de la rentrée littéraire : rumeurs, buzz, très gros tirage. Pierre Cormary et Gerald Messadié ont lu très attentivement Ennemis pubics : le premier adore, le second déteste...


OUI

Le monde comme volonté et comme représentation
Par Pierre Cormary

Voici un livre qu’il est presque impossible d’aimer sans se couvrir de ridicule. Le trouver beau, sincère, émouvant, c’est risquer de passer pour le schpountz de la critique ou, pire, le lèche-bottes de service qui veut se faire bien voir auprès des deux auteurs les mieux côtés du marché littéraire.
À la limite, admettra-t-on que la « partie Houellebecq » vaut le coup d’œil – l’auteur d’Extension du domaine de la lutte étant malgré tout considéré comme un écrivain important, du moins un écrivain de l’ère du temps, par un large lectorat. Et puis l’adjectif « houellebecquien » commence à circuler. En revanche, personne ne songe à dire d’une situation, d’un personnage, d’un problème qu’il est « bernard-henri lévien ». Qu’on aime ou pas leur dialogue, la différence capitale entre le romancier et l’intellectuel est bien là : le premier est à la fois un objet d’amour et de haine, donc d’intérêt, le second est surtout un sujet de moquerie et de tarte à la crème. Le premier a une réelle autorité littéraire, le second n’a qu’un pouvoir éditorial. Le premier cultive l’ambiguïté à son avantage, le second à son détriment. On dit du premier qu’il est cynique, mais du second qu’il est opportuniste. Courageux à affirmer sa lâcheté, Houellebecq est applaudi alors que BHL, réellement courageux lorsqu’il va au Pakistan, au Bangladesh ou en Bosnie, collectionne les quolibets. Dans tous les cas, cette alliance apparemment contre nature entre Diogène et Mosca, la dégueulasserie transparente au bras de la moraline infuse, ne saurait être pour les professionnels de la critique qu’un coup médiatique particulièrement inepte, une obscène foire aux vanités qui ne trompe personne, une affaire finalement plus foireuse que juteuse entre deux spécialistes de la posture qui, ici, se cassent la gueule l’un sur l’autre. Et qui lira leur livre et l’aimera se cassera la gueule avec eux. Finalement, celui qui prend le plus de risque, dans cette affaire, c’est le lecteur.
« Croyez-moi sur parole – nous gagnerons du temps », demande un moment BHL à Houellebecq. C’est au lecteur qui suivra cette exhortation qu’Ennemis publics apparaîtra dans toute sa beauté et sa vérité – d’autant, comme le précise Houellebecq citant Schopenhauer, qu’il est difficile de mentir par lettre. Il faut certes aimer la littérature pour adhérer aux paradoxes psychosociaux auxquels les deux auteurs nous invitent. Le désir de déplaire et pourtant d’être aimé – le désir d’être aimé dans ce qui déplaît. « Je ne souhaite pas être aimé malgré ce que j’ai de pire, mais en raison de ce que j’ai de pire, je vais jusqu’à souhaiter que ce que j’ai de pire soit ce que l’on préfère en moi. » En voilà du Houellebecq pur jus, magnifique, fraternel. Mais un non-littéraire peut-il comprendre cela ? Et que saisira-t-il de Lévy et de son être-juif (mais « juif solaire » !) qui apprit à ce dernier, et selon la leçon girardienne, que le bouc-émissaire était toujours le fait des religions non-révélées, païennes, toujours le fait de la meute, toujours le fait de « la multitude lyncheuse, dévoreuse, étripeuse », sinon « pâtissière » ? Car oui, nous suivrons BHL quand il parlera de ces fameux entartages comme des offenses faites au visage et dont personne ne semble mesurer la vraie violence physique et symbolique. Si l’on peut rire de tout, on ne saurait rire avec tout le monde – un « tout le monde » pris cette fois-ci non pas au sens conformiste de Desproges, c’est-à-dire de gens soi-disant peu recommandables, mais au sens plus inquiétant du troupeau, de la foule, de la bête humaine, toujours prête à massacrer celui qui ose la sermonner sans l’opprimer ou la libérer malgré elle. On ne saurait rire de l’intellectuel avec la plèbe des anti-intellectuels.
Cette plèbe qui ne pourra jamais comprendre qu’en littérature, et selon le mot de Sarkozy à Yasmina Reza, cité par BHL, ce qui démolit est ce qui grandit en même temps. Cela serait ça avoir le sens littéraire des choses – savoir qu’un ridicule peut vous glorifier plutôt que vous humilier, qu’une insulte peut vous rendre sympathique plutôt qu’odieux, qu’une chose peut signifier le contraire de ce qu’elle est, socialement parlant. Au fond, il y a très peu de choses vraiment ridicules, comme le remarque Houellebecq. Hélas ! Pour la plèbe, aussi antichrétienne qu’antilittéraire, l’on ne sort jamais de la tautologie des choses : une insulte insulte et pis c’est tout, un ridicule ridiculise et pis c’est tout, une baffe fait mal et pis c’est tout. Tout le reste est littérature, c’est-à-dire ne vaut rien.
La violence – le souci de l’intellectuel, la haine du romancier. « La renonciation à la violence physique comme méthode principale de règlement des conflits m’est apparue comme un des seuls avantages du passage à l’âge adulte », écrit Houellebecq, au risque de passer pour un lâche aux yeux de ceux qui pensent que rien ne vaut les poings pour régler une affaire entre hommes. C’est la raison pour laquelle il avoue adhérer à la fameuse phrase de Goethe sur l’injustice qui vaut mieux que le désordre. Car aux yeux du misanthrope canin, c’est toujours du désordre que naissent les plus grandes injustices. Au contraire, comme le disait Auguste Compte, l’ordre, c’est le progrès. Voilà pourquoi en situation de crise, « l’autorité en charge doit prendre une décision, n’importe quelle décision, fût-elle approximative ou injuste, plutôt que de laisser le dernier mot à la "foule" ou à la "rue" – enfin à ce gros animal mauvaise, excitable, prompt au pillage et au massacre ». Tout plutôt que la bande d’enfants ou d’adultes qui s’acharne sur un bouc-émissaire. Tout plutôt que la meute. Pour le pessimiste quoique positiviste Houellebecq, il s’agit d’adopter par rapport à l’humanité le point de vue de la bactérie, recenser ses mérites, ses fautes, et pourquoi pas rectifier le tir en changeant l’humain, en le débarrassant de l’instinct de meute, c’est-à-dire de l’instinct de l’espèce, qu’il a eu jusqu’à présent en lui – par le clonage, par exemple.
Le comble, et pour autant le vrai, est que, comme lui répond aussitôt BHL, cette tentation de changer l’humain n’est rien d’autre que la tentation révolutionnaire, maoïste, polpothienne, qui a brisé tant d’hommes au nom d’une humanité idéale, et à laquelle lui-même a cédé dans sa jeunesse.
« Casser l’histoire en deux », « changer l’homme dans ce qu’il a de plus profond », « le viser droit dans son âme », en inventer un autre plus conforme aux idéaux communistes, et par là-même en venir à la nécessité de liquider physiquement l’ancien, telle est la matrice des idéologies totalitaires.
La matrice réelle, elle, refait surface, en la personne de Lucie Ceccaldi, la mère indigne, atroce, de Houellebecq, et dont la santé infanticide horrifie très fraternellement Bernard-Henri Lévy. Pire que Folcoche, Génitrix et Vitalie Cuif réunies, la Ceccaldi est cette mère abominable qui semble remonter des enfers pour dire au monde entier qu’elle est très fière de ne pas s’être sacrifiée pour son fils, qu’elle ne comprend d’ailleurs pas pourquoi le lien maternel serait un lien privilégié, et qui trouve « marrant » que la nounou malgache à laquelle elle confia son nourrisson lui demande, trente ans plus tard, des nouvelles de celui-ci. Lucie Ceccaldi, c’est la mère primitive des temps préhistoriques
« où le patriarcat n’était pas encore installé, où le droit de vie et de mort sur la progéniture, le droit de déchiqueter et de dévorer ses propres enfants, appartenait à la mère ». Et ce temps-là, régressif, féroce, cannibale, c’est de nouveau le nôtre, celui de Big Mother, où « le face-à-face entre la mère et l’enfant est aujourd’hui absolu, radical ». Hippie (donc abandonneuse), humanitaire (donc inhumaine), un temps communiste, un temps musulmane, un autre hindouiste, mais « chrétienne orthodoxe » aux dernières nouvelles, tombant systématiquement dans toutes les sectes à la mode, dans toutes les pires idéologies du temps, et pourtant toujours forte, toujours joyeuse, mais d’une force et d’une joie proprement meurtrières et anti-filiales, Lucie Ceccaldi est cette créature qui résume toutes les tares de l’époque, qui, comme le dit son fils qui s’y connaît, contient « quelque chose de terriblement, d’atrocement contemporain » : le zapping spirituel, l’égoïsme sans limites et sans complexes, l’amour des enfants du monde plutôt que des siens, ajoutée à cela la propension singulière à traiter publiquement son fils d’« imposteur », de « parasite », de « déchet humain », de « petit con », et le tout en se proclamant soi-même « innocente » dans un grand éclat de rire de femme souveraine. Innocente ! Le mot le plus contraire à l’esprit de la maternité. Le mot dont ne se servira jamais une mère digne de ce nom pour se qualifier.
Pourquoi dès lors se battre puisque votre mère ne s’est pas battue pour vous ? Pour Houellebecq, petit prince mortifié à vie par une monstresse génitrice, la solution est dans le désespoir assumé, l’ironie, la traduction littéraire de la misère du moi et du monde.
« Soyez abjects, vous serez vrai », écrivait-il déjà dans Rester vivant. À ce monde comme représentation accablante des choses répond le monde comme volonté interventionniste et performante de BHL, qui refuse de toute son aristocratie judaïque le triomphe de la meute, qui sait que cette meute est fondamentalement bête, faible, peureuse, et qu’elle sera vaincue par autodestruction. En attendant celle-ci, et à l’instar d’Aragon, il faut savoir « brouiller les pistes… se déguiser…mentir comme on respire… écrire comme on joue à la roulette, aux échecs, au poker… cacher son jeu ou le montrer… le dessous des cartes ou leurs dessus… l’art du masque et du mensonge… la mauvaise foi comme esthétique et volonté ». Comme le recommanderait l’ami Sollers, le truc, c’est de se faire chinois, passer pour un vaincu, mais « être vainqueur en secret ». Et cultiver le malentendu le plus avantageux. Encore une attitude que les non-littéraires ne comprendront pas !



NON

Analyse d’un fait-divers
Par Gerald Messadié


Voici quelques décennies, le sculpteur Tinguely présenta sur l’esplanade du Trocadéro l’un des objets les plus chargés de symbolisme de l’histoire de la création humaine : gigantesque et menaçante construction de pièces de métal assemblées de bric et de broc, le Rotozaza avança à une extrémité de l’esplanade dans des grincements et des halètements asthmatiques, perdant des pièces au fur et à mesure de sa performance. Quand il arriva au bout, ce n’était plus qu’un tas de ferraille noircie et fumante.
Le souvenir m’en revint après avoir achevé la lecture d’Ennemis publics, entretiens croisés de Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy, publiés par deux prestigieux éditeurs, Flammarion et Grasset, et qui fut annoncé comme l’événement de la « rentrée » (pourquoi, il y a une sortie ?) littéraire de l’automne 2008. Un duel épistolaire entre deux monstres sacrés méritait, en effet, quelque attention. On se prenait à rêver à ce qu’eût été un échange « franc et viril » entre Gide et Claudel, par exemple : « Vieille tante ! » – « Bedeau de Notre-Dame des Caleçons ! » – « Nietzsche du pauvre ! » – « Et ta sœur ! » Ah, ce que nous avons manqué !
Las ! Après lecture, le livre en question apparaît comme un fait-divers, qui mériterait au plus deux ou trois lignes dans une rubrique de ce nom : « Deux écrivains qui se prétendent persécutés présentent un plaidoyer et assument eux-mêmes leur défense ».
Persécutés ? Des persécutés cinq étoiles, plutôt.
L’incident est cependant révélateur des mœurs littéraires françaises en ce début du XXIe siècle et c’est à ce titre qu’il est ici analysé.
L’idée même du livre mérite l’attention : elle leur serait venue durant un dîner. Encore fallait-il qu’elle eût été approuvée par leurs éditeurs. Pour quelle raison ? Ces auteurs n’ont rien de commun que d’avoir voulu se lancer dans le cinéma et d’avoir été étrillés par la critique cinématographique, laquelle ne fraye guère avec la littéraire. Houellebecq écrit des fictions, Lévy fait de la philosophie et du reportage. Qu’auraient-ils à se dire ? Ou à nous dire ? Qu’ils ne sont pas aimés ? Voire : les tirages du premier lui ont permis de se retirer en Irlande et de voyager à sa guise, la fortune et les « réseaux » de l’autre (il tient un bloc-notes dans Le Point et il est membre du conseil de surveillance de Libération) le mettent certainement à l’abri des malveillances. Ils ne sont ni l’un ni l’autre Salman Rushdie, Taslima Nasreen, Jean-Marc Rouillan ou Carlos. Cependant, ils geignent. Et les éditeurs de monter un « événement » – nous sommes dans l’événementiel, non ? – qui leur permettra de faire leur numéro et peut-être, de reconquérir non la faveur du public, puisqu’ils l’ont déjà, mais l’affection.
Mais passons aux textes.
L’échange entre les deux proscrits virtuels dure du 27 janvier au 11 juillet 2008. Le coup d’envoi est réservé à Houellebecq, romancier dont les révélations gluantes sur le tourisme sexuel titillèrent le public il n’y a guère ; il ne reconnaît qu’un seul point commun aux épistoliers : « Nous sommes l’un comme l’autre des individus assez méprisables. » Et il fait mine de tailler ensuite un costard à l’autre : « Vous déshonorez jusqu’aux chemises blanches que vous portez. » Tout cela est évidemment au second degré : Houellebecq résume les chefs d’accusation imaginaires qui sont portés contre eux ; d’ailleurs, ils se donnent tout au long de leurs envois du « Cher Michel » et du « Cher Bernard-Henri ».
Incise : personne ne méprise l’un ni l’autre à ce point. Le sentiment commun, répercuté par les critiques, est qu’ils ont un petit talent, mais qu’ils en font trop. Ils ont tourné aux cabots. Tous deux ont oublié que lorsqu’on monte trop vite au sommet du mât de Cocagne, on montre son cul. Et qu’il est également périlleux de prendre des postures héroïques du haut de Sirius : Günther Grass et Milan Kundera, bien plus grands écrivains, l’ont vérifié.
BHL se demande sur quelle piste ils vont se lancer pour leur lamento à deux voix : leur médiocrité ? Non, il ne se tient pas pour médiocre. Il consent à ce que Houellebecq soit détesté, pour cause de nihilisme, mais lui non. La bonne piste est qu’ils seraient exécrés parce que les grands esprits le sont toujours, tels « Sartre, vomi par ses contemporains, Cocteau qui n’a jamais pu voir un film jusqu’au bout parce qu’il y avait toujours quelqu’un qui l’attendait pour lui casser la gueule, à la sortie, Pound dans sa cage, Camus dans sa boîte… » On reste confondu : Sartre a été le plus célébré des écrivains de son époque ; je suis allé au cinéma avec Cocteau (à La Pagode) et nous sommes restés jusqu’à la fin ; Ezra Pound a payé de quelques jours de cage les discours fascistes virulents qu’il prononça à la radio italienne entre 1940 et 1945, et il fut ensuite interné à l’hôpital psychiatrique St. Elizabeth. Quant à Camus, il ne fut jamais persécuté. Holà, voilà bien des inexactitudes. Puis BHL bifurque d’emblée sur la littérature et, en tant que « philosophe sans pensée », comme l’appelle Houellebecq, sur la philosophie ; le premier nom qu’il cite est Schopenhauer, le dernier, Romain Gary ; entre les deux passe un monde fou, Baudelaire, Nietzsche, Aragon, Kant, Céline, Malraux, Malebranche, Levinas, Tolstoï, Sartre, évidemment, Dürrenmatt, Goethe, Lucrèce, Derrida, Auguste Comte… Le tout émaillé de mini-dissertations, comme des canapés dans un cocktail. À ne pas rater, l’exposé sur l’apparition de la conscience, pp. 129-133. Cela dit, on est rassuré : « Je n’ai rien contre les Épicuriens », assure BHL.
Houellebecq est prié de se montrer à la hauteur de son correspondant. Ils doivent dévoiler à quel point ils sont touchants, humains, vulnérables. Il passe donc aux aveux ; ils sont bouleversants. Celui qu’on tient pour un monstre visqueux souffre d’une pathologie inouïe et il a le courage de la dévoiler : le « désir d’être aimé ». Les italiques sont de lui, parce qu’il tient sans doute cette tare pour extraordinaire, telle une variante insensée de la grippe aviaire. Qui l’eût imaginé ? Ce « désir de déplaire dissimule un insensé désir de plaire ». On est prié de surmonter sa répugnance si l’on veut avancer dans la lecture de ces plaidoyers pro domo.
On note que pas un instant Houellebecq, audacieux découvreur des tréfonds de l’âme contemporaine, ne songe que le désir d’être aimé pourrait être plus répandu qu’il croit et même, être d’une affligeante banalité. Peut-être même en est-ce la banalité qui lui fait honte.
Ayant rehaussé le ton, comme Hitler et Mussolini haussaient leurs sièges chez le barbier, dans
Le Grand Dictateur, BHL peut enfin, à partir de la lettre du 4 février, déployer son immense culture et la richesse de sa réflexion philosophique, littéraire et politique. Et sa générosité. Car il est généreux ; songez, il n’a jamais réussi à détester Cocteau, « malgré Arno Breker, malgré son art d’écrire en carton-pâte, malgré son côté emphatique et ronflant… » Qu’est-ce que le sculpteur Arno Breker vient faire là ? Il fabriquait des statues académiques d’hommes nus et Cocteau l’appréciait. Quant à l’art d’écrire « en carton-pâte », BHL n’a sans doute jamais lu Thomas l’Imposteur, Le Rappel à l’ordre ou Le Passé défini ; il confond l’homme et le style. Cocteau a, lui aussi, lassé son monde par son côté people, pas par sa littérature. Bref.
Ce 4 février est révélateur : BHL écrit à bâtons rompus, voire cassés en mille morceaux : il geint à pierre fendre. Il est, dit-il, « attaqué comme peu d’écrivains le sont ». Il n’arrive pas, par exemple, à se mettre dans la peau de « l’auteur-du-film-le-plus-indigent » de l’histoire du cinéma (Houellebecq, qui a signé, lui, un film incohérent, a écrit « le plus ridicule »). Suit un discours sur son « être-juif ». On s’alarme : croit-il qu’il est mal aimé parce qu’il est juif, « un juif qui se bat » ? En tout cas, là apparaît enfin le point commun partagé avec Houellebecq : ils sont tous deux persécutés par « la meute ». Dès lors, le duel de vérités crues ou cruelles qu’on nous annonçait se change en échange de geignardises, comme celui des personnages des Beaux jours de Beckett. Le thème est récurrent : Houellebecq se plaint d’être « l’homme à abattre », et BHL écrira que la calomnie, il connaît.
Comment ne pas avoir le cœur meurtri par les destins affreux de Houellebecq, tenu par la meute dans son exil doré irlandais, et de BHL, richard détesté à cause de sa fortune, de sa jolie femme, de ses réseaux ? Eux qui voudraient tant être aimés…
Le numéro de ces deux millionnaires pleurnichant comme des enfants perdus pourrait être comique, n’était qu’il aggrave leur cas.
Quatre jours plus tard, tel une auditrice qui requiert de Macha Béranger une recette de séduction conjugale, Houellebecq demande à BHL le secret de la potion qui le rend moins vulnérable. Mais on ne sait pas pourquoi il embraye sur Philippe Sollers, dont il se demande si celui-ci est
« social » ou « réel ». Car Sollers les occupe : il n’est pas haï, lui. Puis il confie qu’il a tancé Frédéric Beigbeder et l’a prié de garder son prochain emploi un peu plus d’un an. Il est, en effet, lié d’amitié avec ce dernier, avec lequel il a joué les DJ dans des boîtes à la mode à Moscou… La souffrance est donc infinie.
Le lecteur, pour sa part, se demandera sans doute si ces deux écriveurs n’auraient pas quelque chose de plus intéressant à nous mettre sous la dent que ces brèves pour les pages littéraires d’un quotidien. S’il poursuit, stoïque, il apprendra qu’en trente ans d’amitié, le seul différend que BHL ait eu avec Sollers porte sur ce point : Sollers soutient que les écrivains doivent raconter
« comment ils vivent », alors que BHL tient que l’écrivain ne doit jamais parler de son « inaliénable part de secret ». Là, celui-ci se rattrape : il parle sans cesse de lui, de ses séjours à Bruxelles, de son père, du Twickenham, rue de Grenelle, où il avait élu domicile, de sa soirée avec Aragon, de ses chambres d’hôtel, et il évoque ses bonnes fortunes. La discrétion, vous dis-je. Houellebecq est sans doute sollersien : il nous sert deux ou trois pages sur sa mère, la « désormais célèbre Lucie Ceccaldi », dont on se serait volontiers passé : quels que soient les torts de la génitrice, elles sont affligeantes.
L’un et l’autre règlent des comptes à longueur de page, traitent tel journaliste de
« cloporte », tel écrivain de « vieux croûton » ; « Tout chez cet homme sonne faux », écrit Houellebecq de Jérôme Garcin, et BHL qualifie Jean-Edern Hallier de « gangster ». Les critiques Pierre Assouline et Éric Naulleau sont traînés dans la boue. Un caquetage de chaisières à la sortie de vêpres. Et l’on conçoit que les compagnons d’infortune éprouvent, l’un et l’autre, du regret à se quitter.
En va-t-il de même du lecteur ? On peut douter qu’il n’ait pas été consterné par l’indigence de ces bavardages. L’évidence tombe comme un caillou : ils n’ont rien à dire, sinon qu’ils sont mécontents. Quand ils veulent être profonds ou incisifs, on se cramponne ; par exemple, lorsque Houellebecq parle de
« l’urgence rock and roll de Pascal dans les Pensées » (on a frôlé l’urgence pascalienne du rock and roll) ; ou encore, quand il écrit : « Personnellement, je ne crois pas aux Juifs. » Ou encore lorsque BHL, faisant l’inventaire des livres universels, cite Homère, l’Ancien et le Nouveau Testament et écrit : « Il y a, et je trouve que je lui fais déjà beaucoup d’honneur, le poème de Lucrèce. » Ah, merci beaucoup, vous êtes trop bon.
À la dernière, je suis retourné à la deuxième page de ce faux livre, où Houellebecq écrit :
« À nous deux, nous symbolisons parfaitement l’effroyable avachissement de la culture et de l’intelligence françaises. » Hélas, cette complaisance parodique dans l’indignité est maculée d’un narcissisme incontinent, et cette lucidité est fausse : aucun des deux compères ne symbolise autre chose que les bavures du système qui a produit ce livre. Ils ont beau prendre la pose des grands esprits condamnés par un pays vulgaire et méchant, Houellebecq prétendument haï parce qu’il aurait présenté à cette société le miroir dans lequel elle reconnaît trop bien son infamie, et BHL, moins prompt à se flageller, parce qu’il s’identifie aux Grands Incompris (Baudelaire, n’est-ce pas ?), l’un et l’autre sont ennuyeux comme la fumée.
Le seul mérite de cette navrante parodie d’échanges épistolaires est de montrer l’aveuglement de l’un et de l’autre. BHL n’a pas compris que public et critiques avaient flairé depuis de nombreuses années qu’il se fabriquait une image, chemise blanche, veston noir, jamais de cravate, cheveux ébouriffés par les autans, sorte de Châteaubriand pour manga, et ils ont soupçonné la vanité, donc l’insincérité. Quelques-uns se souviennent peut-être de l’apostrophe de Claude Sarraute, du temps qu’elle tenait un billet quotidien dans
Le Monde : « Et ton brushing, chéri ? » Houellebecq est scandalisé de n’être pas adulé et traite ses critiques d’« eczémas ». Pour avoir crûment raconté quelques turpitudes modernes avec un brin de talent, il s’est cru autorisé à adopter l’attitude du mépris universel, et l’on n’a pas oublié non plus ses attitudes de diva à la télévision, maniant une cigarette énervée sans jamais daigner regarder ses interlocuteurs. À d’autres.
Houellebecq et Bernard-Henri Lévy symbolisent plutôt la démagogie d’un certain système parisien, éditeurs et affidés, qui mue les écrivains en
people parce qu’il les coiffe d’une importance qu’ils n’ont pas. Car ni les grosses ventes ni les réseaux de pouvoir ne font un écrivain. La liste des Prix Goncourt est une annexe du Père Lachaise, et il est douteux que Le Passage de Valéry Giscard d’Estaing entre jamais dans l’histoire de la littérature française, en dépit des « influences » du Président. L’un et l’autre sont des grotesques, à peine bons pour les Guignols et ils doivent autant ce livre, visiblement fabriqué sur « une bonne idée », à leur renommée qu’au marketing, sinon à la perversité farceuse de leurs éditeurs.
La vérité, sur laquelle ils discourent, est simple : ils sont frustrés de n’être pas aussi importants et dominateurs qu’ils le voudraient, et ils sont assez lucides pour savoir qu’ils n’en ont pas la carrure. Qu’une poignée de critiques les ramène à leur juste mesure et ils crient à l’acharnement de
« la meute ». Houellebecq a vu juste dans sa fausse attaque : BHL est un philosophe sans pensée ; vingt revues dans les kiosques offrent plus de richesses que ses aperçus scolaires sur Kant ou Levinas dans ces pages. Mais lui-même, Houellebecq, est une sous-marque de Céline, dont il s’autorise à écrire : « Bon romancier sans génie. » Ah bon ?
L’ouvrage s’effondre comme le Rotozaza. Mais de façon bien moins drôle. Un épisode insignifiant de la société du spectacle. Ou peut-être, hélas, l’avènement du « livre spectacle », qui dure plus longtemps qu’une émission de télé.


Le magazine des Livres n°13 - décembre 2008/janvier 2009
© Cormary-Messadié / Le magazine des Livres