JOSYANE SAVIGNEAU
Un Point de côté sans choc frontal


Propos recueillis par Olivier Quelier



Elle arrive à l’heure précise, d’un pas décidé. Traverse rapidement le bar du Lutétia. Sourire, poignée de mains. Un cocktail sans alcool et la conversation débute. Voici donc Josyane Savigneau, qui a dirigé sans partage, pendant quatorze ans, Le Monde des livres. Une femme redoutée, décriée, critiquée, exécrée… Son caractère entier, son « horreur de la familiarité », sa « rigidité agressive », son manque de convivialité, d’indulgence et de nuance – autant de défauts qu’elle s’attribue dans Point de côté – n’ont fait que trancher les positions : quelques-uns l’adorent, beaucoup la détestent. En janvier 2005, la direction du Monde annonce à Josyane Savigneau son éviction : « La calomnie s’est imposée, il faut tourner la page. » Rude nouvelle pour elle, qui commençait à ne plus se considérer comme une « personne déplacée ». Sur les conseils de son ami Jean-Marc Roberts, celle qui allait toujours de l’avant, parfois aveuglément, a accepté de se retourner sur son passé. Et de retracer le parcours commencé à Châtellerault, « du mauvais côté du pont ». Face-à-face autour de Point de côté.


Comme au cinéma : certains acteurs sont abonnés au rôle du méchant. Eût-elle choisi une carrière d’actrice que l’on aurait proposé à Josyane Savigneau les rôles de mégère, de harpie et de belle-mère. Jamais l’héroïne souriante, l’amie sympathique ou la bonne fée.
Certes, l’ancienne directrice du
Monde des livres n’a rien fait pour se donner le beau rôle. Dans ce petit monde de l’édition où tous sont égo, Josyane Savigneau peut se targuer d’avoir face à elle une masse impressionnante d’ennemis durables et convaincus.
« Quoi, tu vas faire une interview de Josyane Savigneau ? » Leur question posée, mes interlocuteurs marquaient un silence qui en disait long sur mon inconscience, mon aveuglement suicidaire et la touchante candeur de ma curiosité. Ils ne donnaient pas cher de ma peau. Mais au moins, se disaient-ils, aura-t-on du saignant à lire, du pugnace, du violent (enfin, s’il en réchappe, ajoutaient-ils in petto). Coups bas, règlements de compte, méchancetés gratuites, piques revanchardes et mauvaise foi : « la » Savigneau, en diva excessive, nous rejouera le grand air de la calomnie…
Que s’est-il passé au final ? Au bar du Lutétia est arrivée, à l’heure exacte, une femme un rien pressée mais souriante, avenante et diserte. Faut-il regretter une interview trop « gentille » au goût de certains ? Seuls les initiés au jeu de dupes de la comédie littéraire peuvent s’en émouvoir.
Au pire peut-on relever le ton convenu, le mot policé d’un propos trop lissé. Que Josyane Savigneau ait joué l’auteur en promo ne fait pas de doute. Mais doit-on l’accuser de « délit de faciès » parce qu’elle montre aujourd’hui un autre visage ? Qu’elle avance ou non à visage masqué est une autre question. Son rôle était de défendre son livre et elle l’a défendu avec conviction.
Point de côté n’est ni un pamphlet ni un essai sur le milieu des lettres parisien. « Juste » le récit d’une femme blessée qui revient sur son passé pour essayer de se « rencontrer ».

josyane savigneau zuvt251
Photo © Louis Monier


« Je suis une cinglée orgueilleuse »


Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour vous : encaisser le choc ou écrire à la première personne ?
Me mettre à ma table de travail et écrire à la première personne. Le « je » me paraissait impossible. Depuis des années, Jean-Marc Roberts m’encourageait à le faire. Quand j’ai eu mon petit problème, il a été très proche. Il m’a dit : « Tu devrais écrire. Tu t’apercevras que l’accident qui t’est arrivé ne prendra pas beaucoup de place, que tu parleras de beaucoup d’autres choses. »

Ceux qui s’attendent à lire des règlements de compte en seront pour leurs frais…
Ce n’est pas tellement intéressant de régler ses comptes. Je me suis aperçue que le chapitre le plus long s’intitule « Souvenirs enchantés ». J’ai découvert que l’incident désagréable qui m’est arrivé est d’une banalité accablante. Ce qu’il reste de tout ça, c’est mon métier, un métier que j’aime vraiment.

Point de côté est un récit calme, mesuré, et surtout très pudique…
Quand des gens vivent avec des écrivains, des cinéastes, et qu’ils se plaignent de voir leur vie étalée en public, je leur dis : « Vous avez pris vos risques. » Moi je ne suis pas écrivain, je n’ai pas envie de faire courir ce risque à ceux que j’aime.

Vous n’êtes pas avare en qualificatifs déplaisants à votre égard. Est-ce pour éviter que l’on vous accuse d’auto-complaisance ?
Vous le savez bien, et c’est une platitude de le dire, mais ce comportement froid, rigide, c’était pour cacher ma timidité. Par exemple, je me rendais souvent, pour des raisons professionnelles, dans des cocktails. Je ne m’y sentais pas bien, pas à ma place. Donc je me dirigeais vers Françoise Verny, Sollers ou Biancotti, des gens qui me rassuraient, simplement.

Quel était votre but en écrivant ce livre ?
Le faire ! Répondre au désir de Jean-Marc Roberts. J’étais persuadée que je ne parviendrais pas à le terminer. Puis j’y ai pris un certain plaisir, sinon je n’aurais pas continué. Je ne suis pas masochiste à ce point !

Vous racontez que vous avez toujours eu l’impression d’être une personne déplacée…
C’est vrai. Mais c’est un sentiment qui commençait à me quitter un peu. Parce que je faisais bien mon travail, que j’étais entourée d’une équipe formidable. Je pensais occuper une place dans laquelle je me sentais légitime. Et j’ai compris que non, pas du tout, je n’étais encore pas légitime.

L’influence de Simone de Beauvoir a-t-elle été importante dans votre désir de ne pas suivre le chemin tracé ?
Sans Beauvoir, je ne serais pas ici. Elle m’a fait comprendre que tout est possible, que l’on peut échapper à la reproduction d’un schéma, s’arracher de son milieu pour vivre sa vie. Il ne faut pas se poser la question de l’origine : il faut avancer.

Vous n’évoquez votre chute qu’à l’avant-dernier chapitre. Vous expliquez que Jean-Edern Hallier en a été l’instigateur. D’autres ont suivi.
Au départ, je n’étais qu’une victime de Jean-Edern Hallier et son équipe. Je n’y ai pas accordé une grande importance. Je n’ai jamais considéré cette campagne de calomnies comme un drame affreux, mais c’était déplaisant car très méprisant : ils attaquaient mes origines sociales, mes mœurs. Je savais qu’il ne fallait pas répondre, ne pas réagir, que Jean-Edern Hallier n’attendait que ça. Le suivant n’avait rien d’autre à me reprocher que de défendre des écrivains qu’il n’aimait pas. Sollers, surtout. Certains pensaient pouvoir l’enterrer. Le clergé littéraire n’a pas aimé qu’il resurgisse grâce au Monde.

Vous adorez les grandes villes parce que, dites-vous, elles vous permettent de vous fuir, de vous éviter. Ce livre vous a-t-il permis de vous « rencontrer » ?
Un peu, et ce que j’ai vu ne m’a pas toujours plu. Écrire m’a imposé de raconter des choses qui m’étonnent moi-même, même si vous trouvez que je me dévoile peu. J’ai compris, comme je l’écrit, que « si l’on refuse de s’occuper de son passé, un jour celui-ci s’occupe de vous. Sérieusement. Violemment. »

Votre amie Martine Silber, ancienne journaliste au
Monde, écrit sur son blog à propos de votre livre « qui n’égratigne même pas » : « Sans doute en a-t-elle coupé de ces feuillets rageurs, furieux, violents. » Cela a vraiment été le cas ?
Oh non, je n’ai pas écrit de feuillets rageurs. Je ne crois pas. Au début de l’écriture, bien sûr, j’ai eu des moments où je me suis déversée. Mais il s’agissait de notes, de remarques qui n’étaient pas faites pour rester. Ce que suggère Martine, je crois, c’est que je peux être très calme quand j’écris… mais pas quand je parle.
C’est vrai que j’ai eu bien des torts dans ce domaine, et que j’ai plus d’une fois lancé des coupes de champagne à la tête des gens ! J’ai mis du temps à comprendre que je ne représentais pas que moi, mais aussi
Le Monde. Un jour, Jean-Marie Colombani m’a convoquée dans son bureau et m’a dit : « Jo, tu dois arrêter de te battre comme ça. »

On ne peut pas ne pas rapprocher votre parcours de celui d’Annie Ernaux : enfance en province, dans un milieu populaire, études, évolution sociale, et toujours ce sentiment de ne pas être légitime…
C’est vrai. Je me sens très proche d’Annie Ernaux. J’aime beaucoup ses livres, notamment La Place. Mais je n’ai pas aimé le dernier, Les Années. Nous avons d’ailleurs eu un débat à propos de cet ouvrage. Elle y parle de Beauvoir et écrit : « Avoir lu Simone de Beauvoir ne servait rien qu’à vérifier le malheur d’avoir un utérus. » Moi je ne l’ai pas du tout lu comme ça. Et contrairement à ce que dit Annie Ernaux, Beauvoir ne parle pas que de la liberté sexuelle…

Lorsque vous étiez en école de journalisme, saviez-vous ce que vous vouliez faire ensuite ? Du journalisme, certes, mais dans un domaine précis ?
Le judiciaire m’intéressait. J’ai fait par la suite beaucoup de compte-rendu d’audiences. Je m’occupais du dossier des prisons. Ce lieu social me passionnait. Le lien entre le journalisme et les livres s’est fait par hasard, grâce à François Bott. Il allait prendre la direction du Monde des livres et cherchait quelqu’un pour son équipe. Il m’a dit : « J’ai le choix entre prendre un critique littéraire extérieur ou un journaliste du Monde. J’ai pensé à toi. » J’ai demandé conseil à mes amis. Le journalisme littéraire n’était pas ce vers quoi je me dirigeais. Mais, le lendemain, mon chef de service m’a accueilli en me disant qu’il y avait douze candidats sur les rangs… Comme je suis une cinglée orgueilleuse, j’ai aussitôt appelé François pour lui dire que j’acceptais le poste.

Dans Point de côté, vous parlez longuement des écrivains que vous avez rencontrés. Mais y a-t-il des rencontres que vous regrettez de n’avoir pu faire ?
Bien sûr. A commencer par Carson McCullers, puisqu’elle était déjà morte. Aragon aussi. Lui n’était pas mort à l’époque mais je l’ai seulement aperçu une fois, de loin. Modiano je l’ai rencontré une fois, mais j’aimerais vraiment le revoir.

Vous annoncez un livre sur Aragon pour 2010. Où en est le projet ?
Écrire une biographie d’Aragon en passant après Pierre Daix est tellement complexe, tellement fou que je me suis dit que j’allais plutôt rédiger un essai biographique. À faire des bios traditionnelles, on se dissimule trop derrière une figure ; maintenant je suis prête à prendre des risques. La parution est prévue pour 2010, en effet, il faut que je me remette au travail. Mais ces derniers mois, comme vous le savez, on m’a « coupé la tête ». Et le Prozac c’est bien pour vous donner le sourire, mais ce n’est pas terrible pour les neurones. Alors je passais mon temps devant les séries télé plutôt qu’à relire Beauvoir ou Aragon.

Avez-vous prévu d’écrire vos mémoires ?
Mes mémoires ? Je ne sais pas… peut-être… Ce sera sûrement plus mordant !

Vous avez assuré des centaines d’interviews. Quel effet cela fait de se retrouver « de l’autre côté » ?
C’est très bizarre au début. Je me disais que je suis journaliste pour poser les questions, pas pour y répondre. Finalement, je trouve ça très agréable. Cela m’a aussi permis de mieux comprendre pourquoi certaines personnes étaient si réticentes à l’entretien.
Lorsque j’ai publié la biographie de Yourcenar, j’ai accepté des interviews. Et j’ai eu la surprise, ensuite, de découvrir des articles dans lesquels était écrit tout le contraire de ce que j’avais dit. Pas par malveillance, mais souvent par incurie.

Que lisez-vous en ce moment ?
Je lis Le Cœur glacé d’Almudena Grandes qui est vraiment formidable, et le dernier roman de Gamal Ghitany, Le livre des illuminations.

Dans votre livre, vous parlez deux fois de pont. Au début, en évoquant votre enfance à Châtellerault, du « mauvais côté du pont ». Et dans les dernières pages, lorsque vous parlez de votre maison à Oléron et de « l’étrange émotion qui saisit, quand on passe le pont ». Est-ce la métaphore d’un pont que vous avez finalement traversé pour passer du bon côté ?
Ah ça… C’est pourtant vrai. Je n’y avais pas pensé du tout. Les îles restent des îles et pour rentrer à la maison il faut passer le pont. Oui, sans doute ai-je passé le pont du bon côté.

Novembre 2008
© Le magazine des Livres / Olivier Quelier