Olivier Adam

« Ne jamais être plus intelligent que ses personnages »


Comment les écrivains vivent-ils leur métier au jour le jour ? Quelles sont leurs méthodes de travail, leurs habitudes, leurs petits secrets de fabrication, leurs obsessions, leur quotidien d’auteur ? Réponses et confidences d’Olivier Adam, dans un bureau-bibliothèque avec vue sur les arbres, aux Éditions de l’Olivier.

Propos recueillis par Thierry Richard





Vous avez quitté Paris il y a trois ans, puis-je vous demander pourquoi ?
C’était un projet qui courait depuis très longtemps de partir et d’aller s’installer à Saint-Malo plus précisément. En tout cas dans le coin qui est décrit dans le livre et qui s’étend en gros du Cap Fréhel à la Pointe du Groin. C’est en fait une histoire un peu personnelle. Il y a quinze ans, avec ma compagne, les premières vacances que l’on a passées ensemble quand on s’est connus, deux mois à peine après s’être rencontrés, c’était au camping de Saint-Malo. Et c’est devenu, pour nous qui habitions en région parisienne une espèce de lieu d’échappée où nous étions toujours tentés d’aller dès que nous avions besoin d’air. Cela partait de considérations simples : quels étaient les lieux où l’on pouvait arriver par train de Paris en moins de trois heures, sans avoir de bagnole sur place, avec un camping proche où l’on pouvait se rendre à pieds, qui ne coûtait pas trop cher…

Que faisiez-vous à l’époque ?
J’avais plusieurs activités. Je travaillais dans une agence de conseil sur les questions culturelles auprès des collectivités et je m’occupais de la partie Livres. Ça pouvait aussi bien être l’étude de faisabilité d’un centre régional des Lettres en Ile-de-France ou un audit des politiques liées aux livres ou encore la programmation de festivals. J’ai notamment créé les Correspondances de Manosque dont j’ai été longtemps le co-directeur. Après il y a eu une période où j’ai globalement vécu de mes droits d’auteurs mais c’était un peu juste. On ne savait pas trop si je n’allais pas devoir reprendre un boulot.

C’était quand ?
Au moment de Poids léger, à la naissance de ma fille, il y a six ans. Cela a duré deux, trois ans.

Cette « indépendance économique », c’était grâce aux droits d’adaptation cinéma ?
Oui, les droits d’adaptation de Poids léger, mais aussi avec Passer l’hiver qui s’était quand même bien vendu. Et puis est arrivée la période de Falaises et là c’est devenu un projet viable. On avait envie de partir pour partir, ce n’était pas trois mois de vacances, on voulait vraiment quitter Paris. Moi, j’ai grandi en banlieue où je me suis senti toujours très bien, mais quand je suis arrivé à Paris, j’ai eu un rapport à cette ville assez compliqué.

Vous habitiez où à Paris ?
D’abord on a habité en face de l’église orthodoxe russe, rue Daru dans le VIIIe. On vivait au sixième étage dans une chambre de 10 m2 avec les toilettes sur le palier. On a vécu là quatre ans. On avait une vue magnifique sur l’église. Il y avait ce truc hallucinant dans ce quartier, et que l’on retrouve souvent, d’une espèce de double vie, la vie des appartements bourgeois d’un côté et de l’autre celle des escaliers dérobés qui montent vers les chambres de bonne où il y avait toute une galerie de gens globalement dans la merde. Cette cohabitation étrange je la raconte un peu dans la fin de Falaises. Après on a déménagé pour le bas de la rue des Martyrs, dans le IXe, puis rue Condorcet. Mais moi, j’ai surtout éprouvé le complexe du banlieusard qui monte à Paris ! C’était compliqué pour moi de rentrer dans certains cafés qui me semblaient trop branchés, je me disais qu’on allait me repérer, me jeter des pierres. Les choses se sont apaisées avec la reconnaissance mais au final c’est vrai que Paris était une ville qui m’allait mal. Quand on s’est installés à Saint-Malo, et encore aujourd’hui, je me suis rendu compte à quel point on n’a pas toujours le luxe de pouvoir vivre selon sa nature et à quel point j’avais vécu à contre-courant pendant longtemps et que finalement Saint-Malo et la vie d’une petite ville de province, très proche de la nature, me convenaient mieux. Je me suis bourré pendant des années de tous les antidépresseurs, les anxiolitiques possibles. Depuis que je suis à Saint-Malo, je ne prends plus rien du tout. Franchement quitter Paris est un des trucs les moins cons que j’ai fait dans ma vie.

Et vous écrivez chez vous, toujours ?
Là je déménage dans un mois, à trois rues à peine mais, oui, j’écris chez moi. A priori j’écrivais dans un bureau, mais c’est devenu la chambre de mon fils de 5 mois. C’est pour cela qu’on l’on déménage d’ailleurs, pour récupérer des bureaux. En ce moment même, notre salon est en L et nous écrivons Karine (Reysset, sa compagne, elle-même écrivain. NDLR) et moi aux deux coins opposés, dos à dos, quand notre fille est à l’école ou quand le petit dort. Mais on est dans la même pièce. C’est une situation temporaire, qui n’est pas terrible d’ailleurs.

Pour des raisons de concentration ?
Oui. Pour des raisons d’isolement. C'est-à-dire que moi j’ai toujours aimé l’idée qu’il n’y ait pas de séparation entre la vie et la littérature. J’espère que mes livres sont pleins de vie, il y a des gamins qui courent dedans, il y a des choses joyeuses, des choses horribles, et j’ai aussi toujours voulu que le geste d’écriture ne soit pas un retranchement. D’autant que moi quand j’écris, ce n’est pas du tout ça que je ressens, c’est au contraire l’extrême présence au monde. Mais cela a quand même une limite à un moment donné. C'est-à-dire écrire dans la maison, écrire la porte ouverte mais quand même être dans une pièce séparée. Carver disait que s’il n’écrivait pas de romans c’était parce qu’il n’avait pas le temps, qu’il était toujours coupé par un gamin ! Moi, c’est surtout avec ma fille Juliette qu’il y a eu ce changement là. Avant je pouvais écrire n’importe où, au café, dans une chambre de bonne de 10 m2 sur la table au milieu de la pièce. Ceci dit, pour moi, venant d’une famille où l’on travaillait vraiment, bien sûr écrire c’est travailler mais ce n’est pas vraiment un travail au sens où il n’y a pas de dimension de pénibilité, de coercition.

Enfin, pour vous…
Oui. Je sais qu’il y a des auteurs pour qui c’est très douloureux, qui se l’imposent mais moi je ne m’impose jamais rien. Aucun rythme, aucun horaire, rien de tout ça. Et quand mon père se fout de ma gueule en me disant « Alors toujours en vacances ? », je sais que beaucoup d’auteurs le prendraient mal mais moi, j’ai vraiment des difficultés à l’envoyer chier en lui disant que c’est aussi du travail. J’ai toujours cette espèce de culpabilité de ne rien foutre de mes journées…

Vous ne vous imposez donc rien ?
Non. Enfin… Il y a deux temps d’écriture. Je ne me mets jamais à l’ordinateur sans savoir à peu près ce qui va se passer. Ce qui veut dire qu’il y a un énorme temps de latence, de réflexion qui ne se fait pas au clavier. Je sais qu’il y a plein d’auteurs qui se mettent à leur bureau de huit heures à midi et sur ces quatre heures, peut-être que le temps d’écriture ne sera que d’une heure. Et bien moi ce que je fais, c’est que je vais marcher sur les sentiers de huit à dix et j’écris de dix à douze ce qui se sera éclairci par le miracle de la lumière, de la mer, des sentiers. Il y a un premier temps très concentré pour un premier jet, pour l’expulsion du texte premier, mais qui n’est pas le temps le plus long de l’écriture du livre. Le plus long c’est la suite, c’est le retravail. C’est vrai pour Falaises, pour À l’abri de rien, pour Des vents contraires. Je ne compte même plus le nombre de versions successives où parfois quasiment tout change. Cela peut être de passer de la troisième à la première personne, ou faire disparaître ou réapparaître des personnages. En revanche cela peut aussi être uniquement des modifications de ponctuation, mais au total, ces versions se comptent en dizaines. Le travail de reprise est donc de loin le plus long. Et ces deux temps différents ne s’organisent pas de la même façon. Parce que le temps de reprise, pour le coup, il est à l’ordinateur. Le temps du premier jet, en fait, je suis là et je ne suis pas là. Par exemple, quand je fais la bouffe je pense à mon livre et si une idée arrive, j’éteins le feu et tant pis on fera réchauffer plus tard. Mais le temps de retravail au clavier, lui, est beaucoup plus studieux. Et je me cale alors sur les horaires d’école de ma fille.

Vous travaillez beaucoup le soir, après son coucher ?
Avant je travaillais énormément le soir, d’autant plus que j’étais insomniaque. En arrivant à Saint-Malo, il s’est passé deux choses, ma fille avait trois ans, elle est donc rentrée à l’école, et j’ai dû me réveiller tous les matins à 7h15. C’est tout con mais quand on se couche à 4h du matin, on n’est pas très frais à 7h15… Donc ça rend du matin ! Deuxièmement, je suis très poreux aux questions de lumière et à Saint-Malo, vous avez au contraire très envie de profiter du jour. Du coup, vous vous calez très vite sur les horaires de lever et de coucher du soleil. Tout cela s’est donc mêlé et en plus, comme je vous le disais, j’ai arrêté tous les médicaments, y compris les somnifères. J’étais quand même un insomniaque chronique. J’ai écrit Passer l’hiver qui se passe la nuit, l’hiver pour témoigner de ça aussi et je suis arrivé là-bas et je me suis mis à faire des nuits de sept heures complètes ! Toutes ces années, j’avais vécu à contre-courant de ma nature sans le savoir…

La promenade est un moment privilégié d’inspiration pour vous ?
Cela a toujours été le cas. Même quand je bossais dans un bureau comme tout bon parasite littéraire, je passais la moitié de ma journée sur un ordinateur, là où personne ne voit ce que vous tapez, donc j’avais mon document officiel ouvert, mon roman en cours ouvert et il pouvait m’arriver de dire que j’avais un rendez-vous et d’aller marcher dans le Xe en arpentant toutes les rues entre les deux faubourgs, Montmartre et Poissonnière avant de revenir. C’est aussi une question de rythme parce que mon rapport au rythme de la phrase est quand même ce qui domine et c’est souvent dans le mouvement que cela vient. D’ailleurs, à propos du rythme, quand je suis assis à mon bureau, j’écris avec de la musique. Si ce n’est pas le rythme des pas, de la marche ou du mouvement, j’ai besoin d’écrire avec de la musique.

Des musiques différentes selon les livres ?
Oui, cela peut être de la musique avec paroles, de la chanson, du rock, du folk. Par exemple sur la phase de retravail où j’ai peut-être besoin de plus de lucidité, si il me semble que la question du rythme est réglée, j’écoute plutôt de la musique classique. Et des choses assez sobres, qui vous accompagnent mais qui ne vous remplissent pas l’esprit non plus, des musiques qui gardent les choses à distance et qui permettent quand même de garder un regard concentré, froid, un peu clinique sur le texte, comme du Schubert. D’ailleurs quand j’ai un problème à résoudre je peux même mettre un disque volontairement. Si j’ai vraiment un problème de lâcher de phrase ou de rythme, je sais que je vais pouvoir facilement mettre du John Coltrane par exemple pour l’impulsion du dérapage.

Et pour Des vents contraires alors ?
Celui-là, il y avait beaucoup de folk dans sa première partie et beaucoup de Quatuors de Schubert dans sa réécriture. Et puis j’ai écouté aussi des disques à textes mais là ça tourne toujours un peu autour des mêmes, Manset, Bashung, Dominique A, Miossec. Cela peut changer selon que je suis dans une scène où je veux que cela pète un peu ou dans une scène plus à distance mais le lexique reste cet univers là.

Le fait d’écouter des paroles en français ne perturbe pas votre écriture ?
Non, c’est un filtre plutôt. D’ailleurs je ne sais jamais trop comment traiter ça. Il y a toujours des moments où un mot ou la combinaison de deux, trois mots vont être attrapés et remis dans le texte. Il se trouve aussi qu’un certain nombre de gens que j’écoute, j’ai pu les rencontrer et ils prennent ça quand ils me lisent comme un clin d’œil, un hommage. Très souvent je sais globalement où je vais mais il peut arriver que quatre mots chopés ici ou là vont me faire prendre une direction que je n’avais pas prévue.

Vous écrivez vos livres rapidement ?
Celui-ci a été écrit en plusieurs temps. Une moitié du livre a été écrite. Puis j’ai bloqué. J’ai alors repris À l’abri de rien qui avait lui aussi été mis en attente. En fait les deux livres se sont enchâssés. Première version de À l’abri de rien, blocage, première version Des vents contraires, de nouveau blocage, fin d’ À l’abri de rien, fin Des vents contraires. Voilà. Donc ce livre, je l’ai commencé il y a 3 ans, le 15 décembre 2005. En arrivant à Saint-Malo.

Quand vous dites blocage, vous parlez de la progression du récit ou d’une mouture qui ne vous donnait pas entière satisfaction ?
En gros pour Des vents contraires, mon blocage c’était : « Qu’est ce que je vais faire de tout ça ? », tout ces personnages que j’avais commencé à créer, mon moniteur d’auto-école... Deuxième chose, et ça, Serge Joncour en parle souvent, c’est les idées de roman, pas dont on se lasse mais que vient perturber à un moment donné un état mental qui n’est pas celui du roman. Je pense qu’avec Passer l’hiver, Des vents contraires est mon livre, même s’il est sombre, le plus doux, le plus lumineux d’une certaine manière. Pour prendre une image musicale, c’est plus boisé, c’est moins écorché, c’est moins à vif que d’autres livres. Et à un moment donné, je crois que je me suis même fait peur, c’était trop, je me suis demandé si j’allais assez bien pour écrire un livre comme ça, comme un petit coup de poète maudit qui revenait. Du coup, j’ai repris la première version d’un texte qui était À l’abri de rien, qui était beaucoup plus âpre et dur et à l’os. J’avais de nouveau envie de ça. Le parallèle avec la musique est saisissant. Sur un livre je mets des cordes et sur le livre d’après je dis non, je veux juste une guitare-voix et puis après j’en ai marre de l’acoustique… Pour revenir à votre question dans les deux cas c’était « qu’est-ce que je vais foutre de ce truc ? », mais dans un cas, pour À l’abri de rien, j’avais tout, c’était surtout une question de forme, de peur aussi car le livre touchait à un thème sensible. Et puis j’avais écrit la première version dans des états de nerfs peu apaisés. Mais quand je l’ai repris je n’avais qu’à retravailler sur une matière où j’avais tout, l’histoire de A à Z, tous les personnages. Tandis que Des vents contraires, quand j’ai repris, j’avais environ 200 000 signes sur les 450 000 finaux, j’ai trouvé ça très bien, je me suis même demandé pourquoi j’avais arrêté ! En fait ce livre s’appelait Hors saison au début. Il racontait aussi la ville, en tout cas la Côte d’Émeraude, hors saison en la traitant comme un personnage et je l’ai écrit dans cette période là. Et c’est vrai que quand ont commencé à arriver les beaux jours avec la transformation radicale de Saint-Malo, d’un coup, écrire ça en plein été, cela ne marchait plus.

Certains de vos livres, a contrario, ont-ils été écrits d’un seul jet ?
Jamais trop. Par contre la plupart des livres, à part À l’abri de rien et Des vents contraires, ont été écrits en continu, première version et retravail. Et puis je me rends compte que je retravaille de plus en plus mes livres. D’abord parce que j’ai publié mon premier livre au Dilettante qui sont des découvreurs de talents mais pas super portés sur l’editing, le travail d’accompagnement, de réécriture. Attention, ce n’est pas une critique du tout que je fais là. J’ai lu une interview récente de Régis Jauffret qui critique d’ailleurs beaucoup l’editing mais simplement moi, j’ai écrit ce premier livre à 23 ans. Vous savez, je pense qu’il y a des premiers romans qui sortent, écrits par des romanciers assez mûrs pour faire leur chemin tout seul, mais pour moi Je vais bien ne t’en fais pas aurait eu besoin d’être plus retravaillé, plus poussé. C’est pourtant aujourd’hui mon livre le plus connu, du fait du film aussi. Je l’ai écrit il y a dix ans et les gens viennent encore me voir en me disant « j’ai lu votre livre » et c’est de celui-ci dont ils parlent, pas du dernier. Mais bon, moi, j’ai un peu du mal à le voir en peinture, j’aime toujours l’histoire, tout ce qu’il y a dedans, le sentiment me convient, mais simplement il n’est pas assez écrit…

Vous avez le sentiment d’être de plus en plus exigeant vis-à-vis de vos livres ?
Oui. Quand je suis arrivé à Saint-Malo, c’était l’époque de À l’ouest, qui lui pour le coup est le livre que j’ai le moins travaillé et je pense que ça se voit, mais c’était un moment de ma vie où j’étais vraiment « grave à l’ouest » et où j’avais sorti ça de mes tripes ; c’était un livre un peu à part. Quand Olivier Cohen m’a rendu mon manuscrit, il était tout griffonné de rouge ! En plus, je pense que chaque nouveau livre est un peu plus ambitieux, même en termes de taille, ce qui nécessite aussi plus de travail. Là par exemple, Des vents contraires a trois fois plus de pages que Je vais bien ne t’en fais pas. Alors cela ne s’écrit pas sur le même rythme. Par exemple, Poids léger, j’ai écrit cela en seconde en appuyant sur l’accélérateur en côte. Alors que là, j’ai même passé la quatrième sur les routes de campagne. Ce n’est pas encore l’autoroute et j’espère ne jamais écrire sur l’autoroute, mais voilà...

Vous avez une idée assez précise de vos livres avant de les commencer ? Quel est votre point de départ ?
Ça part souvent d’un lieu. Et, pour paraphraser Anna Gavalda, de quelqu’un quelque part. C’est quand même assez souvent ça. Ce n’est pas systématique mais il y a quand même comme une situation de départ. Le quelqu’un et le quelque part. Les deux comptent.

Que vous puisez dans votre entourage ?
Souvent, oui. En général cela passe souvent par un moment précis, qui sont ces moments de fragilité qu’on connaît tous liés soit à son propre état mental soit à des événements extérieurs, des micro-moments de bascule dans la vie qui vous marquent. Mais ça peut être aussi simplement la fréquentation d’un lieu. Télérama m’a demandé une nouvelle pour leur numéro du 31 décembre et j’ai passé dix jours dans le sud dans une maison de famille, cela faisait longtemps que je n’y étais pas allé et le lieu a quasiment décidé de l’endroit où se situerait la nouvelle. Et d’un coup j’ai mis quelqu’un dans ce lieu, dans cette maison précise, quelqu’un qui n’est pas moi, et j’ai commencé à le faire parler, voilà. Et au quelqu’un quelque part, il faut ajouter une voix, un son de phrase.

Le quelqu’un quelque part c’est le point d’entrée, mais ensuite ?
Je veux toujours faire le livre qu’on ne fait pas, que les autres ne font pas et qu’il faut que je fasse. Alors, là c’est la représentation d’un père et de ses enfants dans la littérature française et même étrangère. C’est toujours le père absent et qui un jour va partir en week-end avec son gamin, ou l’enfant qui parle de son père qui s’est barré mais les pères présents, au quotidien, ce truc d’une littérature, et ce n’est pas péjoratif, de sorties d’école, de parents d’élèves, c’est toujours au féminin. Se colleter avec ce côté concret là de la vie. Et c’est d’autant plus frappant que beaucoup d’écrivains tout de même ont des enfants. Même d’ailleurs quand ils ont une vie familiale dans laquelle ils s’impliquent, ils s’auto-mettent en scène en père défaillant, avec des enfants qui sont devenus des petits cons, qu’ils ne connaissent à peine. Mais c’est une pose. Simplement dans ce livre, au départ, pourquoi la mère n’est pas là, moi-même je ne le sais pas. Et d’ailleurs, dans un premier temps je ne veux surtout pas le savoir. Parce que mon obsession permanente, qui court sur tous mes livres, est de ne jamais être plus intelligent que mes personnages comme disait Maurice Pialat, de ne pas en savoir plus, de ne pas avoir de temps d’avance, d’être à hauteur des personnages, est aussi une nécessité pour trouver le ton juste.

Tout cela provient d’idées que vous aviez notées pour plus tard ?
Non, je ne note jamais rien. Je n’ai aucun carnet. Et je jette tout quand c’est fini. Les textes intermédiaires, les textes ratés, je jette tout. Je me dis que si une idée n’était pas si mauvaise que ça, il vaut mieux repartir à zéro avec la même idée que de recycler cinq pages qui avaient été éliminées. Parfois il faut bien l’avouer, j’utilise ma compagne comme aide mémoire. Il m’arrive dans la nuit de lui demander de me dire un mot précis le lendemain. Car ne plus retrouver une idée que j’avais eue, et ça, c’est horrible. Karine me dit toujours : « Mais note ! » car elle, elle note tout, elle tient des carnets.

Tous vos livres sont écrits à la première personne ?
Oui. Tous sauf Je vais bien ne t’en fais pas. Là, je viens d’écrire une nouvelle à la troisième personne, cela fait dix ans que cela ne m’était pas arrivé. Au passé simple et à la troisième personne. Je venais de lire Fugitives d’Alice Munro, un livre que j’ai trouvé absolument époustouflant et c’est ce qui m’a donné cette envie. Pour ce livre là je me suis aussi beaucoup posé la question mais en même temps il y avait cet écueil du livre choral, de s’éparpiller. Je me suis même posé la question de l’éclater en plusieurs nouvelles toutes liées les unes aux autres parce que j’étais frustré que tous les personnages que l’on croise ne soient finalement que des personnages secondaires. Cela a été pour moi une question de forme qui a été longue à se dessiner. À l’abri de rien, j’ai eu le sentiment d’écrire le livre que je devais écrire, personne ne se collait à ça, il fallait bien que quelqu’un le fasse. Là, pour Des vents contraires, il y avait plus le sentiment d’écrire un livre que j’aimerais lire avec l’équilibre entre langue et narration qui est pour moi une recherche constante. La narration sans langue ça m’énerve, la langue sans narration ça m’ennuie. C’est cet équilibre-là, qui est difficile à trouver, ce tricotage-là qui est au cœur de ce livre. Avec aussi bien sûr l’envie de faire un livre de père et dans ce lieu hors saison.

Olivier Adam 2008 zuvt363


Vous êtes très attaché aux lieux. Tous ces lieux que vous décrivez, vous les avez visités ?
Oui, toujours. Même la lettre du Japon, c’est parce que j’ai passé trois mois à Kyoto. J’adore Rome, j’adore Lisbonne, il y a deux ou trois textes que j’ai écrit qui finissent à Lisbonne ou qui passent par Lisbonne ou qui parlent de la possibilité d’aller à Lisbonne… Ce sont très souvent les lieux les déclencheurs qui font surgir les histoires. Après, ce n’est pas parce que je vis aujourd’hui à Saint-Malo que j’oublie tout le reste. J’ai vécu quand même 19 ans en banlieue parisienne, la texture géographique, urbaine, la lumière de ces endroits là restent comme une géographie primitive, première, ma géographie naturelle. Par exemple les livres que j’écris pour la jeunesse, sans que je m’en rende compte, se passent tous en banlieue parisienne.

Comment vous organisez-vous pour gérer toutes ces activités (écriture, livres jeunesse, adaptations cinématographiques…) ?
Je voudrais travailler sur plusieurs choses en parallèle mais je n’y arrive pas. A chaque fois cela me met dans des situations impossibles. Je suis en train d’écrire un roman et quelqu’un me sollicite pour une intervention, je dis oui, oui, pas de problème, parce que sur le papier le temps je l’ai, si on compte tout le temps que je passe à marcher et à nager, et malgré tout, je n’y arrive pas. Plusieurs fois cela m’a d’ailleurs obligé à interrompre des collaborations. A un moment donné j’avais Zonka et Lioret qui voulaient tous les deux que je parte au même moment sur un truc. Malgré l’estime que j’avais pour Zonka, j’avais déjà travaillé avec Philippe et on est partis comme cela sur un scénario original. Vous savez les réalisateurs ce sont des vampires. Ce n’est pas la peine de croire que vous allez leur échapper, ils vous appellent, vous décrochez pendant votre promenade et ils vous disent « Alors, tu n’es pas au bureau ? » C’est du coup impossible d’avoir l’esprit à autre chose en même temps.

C’est complexe pour vous de passer de la casquette d’écrivain à celle de scénariste ?
C’est compliqué sur deux aspects : si j’ai un livre qui pousse, pour le dire vite, parce que écrire des films cela m’amuse, c’est sympa mais cela vient après écrire des livres pour moi, ce n’est pas du tout la même nécessité, pas la même pulsion. Si je suis en train d’écrire un film et que j’ai envie d’écrire mon livre, je n’ai qu’une envie, même s’il me passionne, c’est de laisser tomber le film. Et c’est aussi compliqué pour une autre raison. J’ai été nommé comme meilleur scénariste aux Césars. Et depuis on me propose tout et n’importe quoi tous les trois jours. Je suis alors obligé de faire ma contre-pub aux gens car je sais ce que je suis capable de faire et ce que je ne suis pas capable. Je suis un bon partenaire de ping-pong pour le premier jet, pour bâtir le film. C’est assez proche de la littérature car on peut aussi se laisser prendre par le rythme, on écrit les dialogues principaux mais c’est principalement des didascalies qu’on produit. Par contre je ne suis pas bon sur l’écriture scénaristique pure, technique, la scène, les dialogues. Quand il faut passer à cette phase là je deviens plutôt un handicap qu’autre chose parce-que je suis trop scolaire à ce moment-là. Je n’ai plus la phrase pour me donner de l’élan, du souffle, de la liberté.

Vous écrivez tout le temps, toute l’année ?
Non, je ne suis pas du tout graphomane. Si je n’ai pas de projet cinéma entre deux livres par exemple, si je n’ai rien à écrire, je n’écris plus du tout. Je tiens quelques correspondances et c’est tout. C’est vrai aussi que depuis mes trois années à Saint-Malo, un rythme s’est peu à peu institué. En saison et hors saison. Parce-que finalement moi j’ai deux métiers : écrivain hors saison et hôtelier pour mes amis parisien en saison. C’est le revers de la médaille d’avoir quitté Paris !

Vous sortiez beaucoup quand vous étiez parisien ?
D’une certaine manière non. Sur le côté social, milieu littéraire et tout ça, extra-cercle amical, je n’allais nulle part. D’ailleurs je me souviens de plusieurs moments où arrivant par des obligations liées à la sortie d’un livre sur un plateau de télévision, j’avais toujours droit à la question « Mais tu habites en province ? On ne te voit jamais » et je répondais « Si, si, à la crèche ils me voient, au Shopi on me voit, à la terrasse du Turgot aussi ». Et d’une certaine manière c’est encore mieux quand on habite vraiment en province, c’est plus clair, personne ne s’étonne plus de mon absence aux mondanités parisiennes. Pour le reste, c’est uniquement le cinéma et les concerts qui me manquent. Mais je me rattrape quand je passe à Paris.

Les obligations liées à la promotion de vos livres vous pèsent ?
C’est globalement une contrainte consentie. Comme je le dis toujours à mon éditeur, je n’ai pas de goût pour cela mais je ne veux pas être un frein au livre. Là-dessus, je suis leurs conseils. C’est à eux de savoir si ma présence est nécessaire. Après, il y a aussi des niveaux de choses très différents. La télévision c’est une torture, totale. Je n’y supporte rien, je n’aime pas me voir. D’ailleurs ça me rend malade physiquement, une semaine avant je stresse déjà. Et j’ai toujours eu le sentiment d’avoir en face de moi des gens dont je ne savais pas s’ils étaient vraiment là. Les radios, cela dépend. Je stresse beaucoup aussi mais bon, après tout, s’expliquer sur ses livres, pouvoir parler un peu de ce que l’on fait, on peut aussi y trouver son compte. La chose principale, c’est quand vous avez le sentiment que la personne en face de vous a envie d’entendre la réponse à la question qu’elle pose. Et ça, c’est vraiment au cas par cas, y compris sur des radios prestigieuses.

Et les rencontres avec les lecteurs ?
J’en ai énormément fait et franchement je me pose la question de l’intérêt de ces rencontres. Il y a une chose, c’est que je n’ai aucun goût lié à l’ego, au statut social conféré par le fait d’être un écrivain dont on cause. Et deuxièmement, je ne suis plus inquiet à la sortie de mes livres. On parle de mes livres dans les journaux, ils sont en pile dans les librairies. Ce n’est pas la même chose quand votre attachée de presse ne vous appelle jamais, pas parce qu’elle est méchante mais parce qu’elle n’a rien à vous annoncer, que quand vous allez dans une librairie votre livre dès la sortie est au fond du rayon et même pas sur les tables, alors là oui, vous avez besoin de vous rassurer, de vous rendre compte qu’il y a des gens en face, que quelque chose se passe, que le livre sort, qu’il y a une différence entre avant et après sa sortie. Moi, en tout cas j’en avais besoin. Ce que je fais toujours volontiers par goût et par devoir aussi, ce sont les interventions auprès des publics en difficulté, les scolaires, tout ce qui à un moment donné peut être réellement utile. Quand j’ai en face de moi 30 gamins dans un lycée professionnel d’une ZUP et bien, il y en a peut-être 2 qui à un moment donné, parce qu’ils ont vu un écrivain en vrai, qu’ils ont lu un livre autre que celui du programme imposé, peut-être vont découvrir un petit bout d’autre chose. Les signatures, je n’en fais jamais. Je n’en comprends pas l’intérêt. Je peux bien aimer faire des lectures éventuellement, parce que c’est un vrai prolongement, un bon moyen de faire entendre le texte aux gens et cela me semble la chose la plus naturelle à faire, car là, on fait vraiment quelque chose. Après, les rencontres publiques, j’en fais quelques unes mais ce n’est pas ce que je préfère. Les deux, trois premières c’est intéressant, vous avez le ressenti des gens, on vous pose des questions qu’on ne vous a jamais posées, et souvent vous en apprenez vous-même, vous êtes obligé de formaliser certaines choses qui étaient un peu floues et puis à la cinquième, sixième, dixième, vous êtes dans la promotion. On ne peut pas lutter contre cela. C’est le moment où vraiment je ne me sens pas bien, où je me demande ce que je fous là.

Finalement, comment qualifieriez-vous une vie d’écrivain ?
Ça dépend, selon que l’on gagne sa vie en écrivant ou pas, ce n’est pas la même chose. Je dis ça parce qu’un jour Jean-Paul Dubois croisé à Manosque me demande « Comment ça va ? » Je lui réponds que « Tout va bien, j’ai arrêté de travailler pour écrire ». Et il me répond : « Tu verras, lorsque l’on vit de sa plume, même modestement, c’est une vie de millionnaire sans l’argent. » Bon, encore une fois, je viens d’une famille où tout le monde a toujours travaillé dur pour gagner pas grand-chose et déjà, le fait de vivre de ce qui vous fait le plus vibrer, qui est le cœur de votre être, votre noyau, même si vous n’avez pas trois sous d’avance, c’est un luxe absolu. Moi, je mesure cette chance tous les jours.

Mars 2009
© Le magazine des Livres / Thierry Richard
© Photo : Louis Monier