Giovanni Dotoli
Lorsque la parole est poésie


Propos recueillis par Joseph Vebret



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Les journées de l’écrivain et poète Giovanni Dotoli ont 35 heures. Il jongle avec le temps, entre l’Université de Bari en Italie où il enseigne la littérature française, ses essais, études et recueils de poésie, publiés tant en France qu’en Italie et les collections et revues qu’il dirige.




Vous avez commencé à publier des recueils de poèmes depuis à peine dix ans. Pourquoi ?
En effet, mon premier recueil de poèmes ne date que de 1998, Il mio paese [Mon village], mais j’ai toujours écrit de la poésie. Tout enfant, je créais de petites compositions et des chansons poétiques, que j’ai même mises en musique. La poésie fait partie de ma vie, de mon cœur, de mon corps. Je vis en poésie. Je regarde le monde en poète. L’enthousiasme que les amis me reconnaissent vient de ma vision des choses : j’ai un lien profond avec la réalité.

Est-ce la raison pour laquelle vous utilisez souvent les mots de Goethe « Ma poésie […] s’inspire […] de la réalité » ?
Cette affirmation du grand poète allemand m’a toujours frappé, en profondeur. Je crois que le feu de l’âme poétique ne peut que partir de la réalité. J’écris en regardant le monde, en le pénétrant par les yeux et par l’âme. Une étincelle de vérité me suffit pour partir. Un brin de ciel me donne le désir de voir au-delà de l’azur. Parfois je sens presque la nécessité d’un « commentaire » du réel, par ses lignes secrètes, qui sont de véritables évidences.

Alors pouvez-vous définir la poésie d’après votre vision du monde ?
Voici quelques définitions, qui sont mes points de repère.
La poésie est l’espace infini, l’horizon de l’arbre, le vol en partant d’un clocher, le soleil au-delà d’un balcon, le voyage par la mer, le regard soudain, le sens dans la main, le vent de l’oasis, la goutte du jardin, la rencontre d’une rose. La poésie est l’ange, l’étoile, la lune, le vent, la parole d’enfance, la nostalgie du visage perdu, la racine des rêves, la feuille qui tremble au clair de lune. Je cherche le chemin par lequel, un jour, elle sera la rose.

Quel serait donc le rôle du poète ?
Le poète dialogue avec le temps, vole au-dessus des arbres, va par les mers, aime l’étranger, donne la lumière, caresse la neige, court sur l’herbe, donne le pain, porte l’amour.

Est-ce que vous pensez votre poésie ? Comment écrivez-vous ? De très nombreux recueils de poèmes publiés en à peine dix ans donnent l’idée d’une écriture foudroyante.
En effet, c’est un fleuve d’écriture poétique qui me transporte. J’ai publié la bagatelle de dix-neuf recueils de poèmes en italien et vingt-quatre en français. C’est que je ne pense jamais ma poésie. Avant d’écrire, je ne sais jamais ce que je vais écrire. Je dirais que le hasard est le déclencheur de mes vers. Il sauve les mots et me les redonne. Ainsi ma poésie naît-elle du silence, du vide, de la nuit. Il suffit d’une petite étincelle pour la desceller, pour éliminer la poussière de l’histoire. L’acte poétique s’accomplit dans les ténèbres, pour s’ouvrir sur l’azur. J’écris très rapidement. Les images me viennent à l’improviste, comme des gouttes qui traversent l’univers à la vitesse de la lumière. Et j’ose même dire que je n’aime pas me relire. La poésie est le fruit d’une illumination. Et l’illumination ne peut pas se tromper.

Que cherchez-vous en premier lieu ?
Je cherche l’aube, la porte des étoiles, le pain de la poésie. Chaque nuit, je regarde les mille routes de l’espace pur, pour trouver des signes de poésie.

Quel est le rôle de la mémoire pour vous ?
Mon recueil Memoria [Mémoire], un texte en italien, s’ouvre en exergue par des vers de Guido Cavalcanti, Charles Baudelaire, Yves Bonnefoy et Salah Stétié, sur la mémoire. Ce dernier dit que l’air, le feu et la terre « n’existent finalement qu’une fois qu’ils ont été vécus par et dans la mémoire de l’homme, et la mémoire de l’homme n’existe que si elle devient cristal » (La Parole et la preuve). Je rêve d’être sur la même ligne. Comme l’étranger de Baudelaire, « J’aime les nuages… les nuages/ qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages » (Le Spleen de Paris). Je rêve toujours de voyager par mémoire, à la recherche du point d’arrivée, en pèlerin du mystère du temps. Devant moi, s’écoulent des images de milliers de lieux, sur la route de la douleur, dans la tentative constante de capter le sens de la poésie. J’aime la nature et l’harmonie des mots de l’errance, vers l’origine. Tout est mémoire, tout est origine. Le centre de mon imaginaire est dans le lieu de l’infini.

Pouvez-vous faire un autoportrait poétique ?
Je suis l’homme de la solidarité, de la générosité, des silences et des tendresses, des couleurs et des arbres, des horizons d’enfance et des visions, des amandiers et des cerisiers. Je cherche les symboles de la liberté, entre ordre et aventure, ancien et nouveau. Je ne sais parler que d’azur, d’amour, d’étoiles, de soleil, de sein, de mer et de beauté. J’aime parler par poésie, dans l’amour pour la vie.

Quels sont donc vos maîtres en poésie ?
C’est très clair. Je ne les cache jamais : Apollinaire, en premier lieu. Je le considère comme le plus grand poète du XXe siècle. Je tente de suivre le rythme de sa parole, à l’écoute de la conversation du monde et de l’homme. Et puis Baudelaire, le premier poète de la modernité, qui sait voir le fugitif et le permanent. Rimbaud, Mallarmé, Nerval, Verlaine, René Char, Ungaretti, Paul Fort, Cendrars sont toujours sur ma table de travail. Je dialogue constamment avec eux. Parmi les poètes de nos jours, mes points de repère sont, par ordre alphabétique : Yves Bonnefoy, homme de la mémoire et de la parole, Mario Luzi, être de l’évidence spirituelle des choses, et Salah Stétié, poète du dialogue entre Orient et Occident et pèlerin vers l’origine. Mais je ne mets pas de côté… Dante, Villon, Ronsard, Racine, Goethe, Byron, et Léon Bloy, que je considère comme un poète. Je préfère les poètes du feu, ceux que Rimbaud et Dominique de Villepin définissent comme des « voleurs de feu », ceux qui luttent pour conquérir le secret de la parole.

Dans quel peintre vous reconnaissez-vous, vous qui aimez travailler avec des peintres ?
Ma poésie s’inspire de deux grands peintres : Manet et Chagall. Comme le premier, je voudrais peindre au chant d’un coq, voir par le balcon de la vie, dessiner des routes pavoisées le jour de la fête, vivre des déjeuners sur l’herbe du temps. Comme le deuxième, j’aimerais voler au-dessus des toits de mon village et de tout village du monde. C’est pourquoi j’ai choisi sa toile La promenade (1917) pour la couverture de mon livre La figura di cristallo [La figure de cristal]. Le bleu de Chagall colore les secrets de ma mémoire. Des amis peintres, des photographes, des artistes créateurs, italiens et français, l’ont bien compris, et j’en suis heureux. Je les remercie de tout cœur. Leurs noms : les peintres Adolfo Grassi, Michele Damiani et Vincenzo Viti pour l’Italie, le regretté François Chapuis, Dominique Médard, Jacques Clauzel et Jean Cortot pour la France ; les photographes Luca De Napoli et Raphaêl Vendome ; le calligraphe franco-iraquien Ghani Alani ; le grand joaillier parisien Jean Vendome. Ma poésie se déroule entre parole et image.

Vous parlez toujours d’une figure, d’un visage, d’une voix que vous cherchez. Qui est ce personnage ?
En effet, la figure de cristal, la voix secrète et le visage errant sont au centre de ma poésie. J’ai toujours devant moi un visage féminin, un être synthétique qui unifie l’Orient et l’Occident et qui est le symbole de l’errance et de la quête du bonheur. Dans La figura di cristallo, Il viso errante [Le visage errant], Corps illuné et Lianes bleues, cette figure est de toute évidence, ailleurs elle me conduit d’une façon discrète, jusqu’à la porte du sein, le lieu de la pureté. Prisonnier d’horizon, sous la poussée d’une aile impossible, je m’envole vers le prisme de la figure : être d’amour, femme, mère, symbole de la poésie, signe de la parole, parole secrète, étoile, point central de ma route. Je l’écoute, je la caresse, je la peins, je l’accompagne, je déchiffre ses messages, par lagunes de mémoire. La lampe de la figure illumine mon voyage. C’est elle qui possède le feu, qui m’en donne des bribes d’étincelles. C’est elle qui soigne les douleurs, par traces de mémoire. Elle me donne l’air, petit à petit, goutte par goutte. Elle est réelle, elle a chair et substance : en princesse berbère, dont elle a tout signe physique et spirituel, elle me rejoint chaque nuit. Elle guide mon chemin, de poète et d’homme.

Pouvez-vous définir la Beauté ?
J’ai dédié plusieurs poèmes à la Beauté. L’essentiel est clair : la beauté est soif d’amour en flammes, image et chant des yeux, sève des anges en cortège, énigme de la lumière, corps des choses. Le poète n’est qu’à l’écoute de sa voix, léger plus que l’air. Comme un papillon, j’écoute les ébattements du jasmin bleu. Et je partage la phrase merveilleuse de François Cheng : « La Beauté est une rencontre », avec l’Autre, avec le monde, avec la Poésie, avec Dieu.

Quelles sont les routes du poète ?
Le poète est un chevalier du vent. Il voit au-delà de l’azur, il franchit toute barrière, il est le metteur en scène du théâtre de la vie. Vagabond et saltimbanque, il va à la source de la parole. Hirondelle entre des colonnes de sable, il pénètre l’aube, sur un arc bleu, en suivant la ligne du soleil. Il recompose les paroles d’origine. En respirant l’invisible feu, il va à la vérité.

Où est la vérité pour vous ?
Elle est derrière les fleurs, entre deux files de maïs, entre deux cheminées, comme le dit Baudelaire. Elle est donc dans la simplicité : la lune, les étoiles, l’eau, la mer, le soleil, l’arbre, le visage d’une fille, ces signes essentiels de la simplicité et de l’Un, sont le cœur de la vérité, et de la beauté. C’est pourquoi la poésie est fragile comme un brin d’herbe. Elle est toujours à cheval, en équilibre, entre la perfection et la déroute, le bonheur et le désespoir, comme la vie.

Avez-vous un « programme », dans votre voyage de poète ?
Je n’ai pas de programme précis. Le poète n’en a jamais. Il recommence toujours, il capte les odeurs de la voix ; ses mots sont faits de neige et de grains de sable. Le poète est nu, dans le vide du monde et de l’univers. Sa clef est celle de la simplicité, du jardin, de l’enfance, du voyage infini, de l’exil. D’une tour de vent, il écoute le silence et le vide, il capte l’appel des choses. Ainsi, voudrais-je dire la simplicité des humbles, la parole des femmes, les mots de ceux qui se taisent, les mers de l’autre, la voix des faibles, les plaies et les rêves des naufragés.

Quel est le rôle de la musique dans votre poésie ?
La musique a pour moi un rôle fondamental. J’écris toujours en lisant un rythme secret, quelques notes de mon enfance. L’infini de la parole s’y concentre. La musique de la voix et de la figure révèle l’errance de ma vie. La musique narre la neige du silence et l’aube du regard, la voix du vent, l’âme d’un papillon, le langage de la lumière. J’ai essayé de l’exprimer surtout dans un dernier recueil, La Voix Lumière, qui vient de paraître aux éditions du Cygne. Le musicien et chanteur français Éric Guilleton vient de mettre en musique cinq chansons tirées de ce livre.

Vous parlez souvent d’un point. Où est-il ?
C’est le point qui résume l’histoire, l’horizon, le voyage. Il concentre des millions de droites, vers l’origine. C’est le lieu de la poésie, dont nous ne percevons que quelques illuminations fugitives, des bribes de poussière. Le point est le croisement de l’arc et de toute mémoire, où se trouve la pierre d’origine. Je tente de lire cette pierre. Le voyage du poète est le voyage de Sisyphe : il écrit le silence, entre des paroles de vent. Le point est toujours renvoyé. C’est le drame du poète.

Est-ce la raison pour laquelle vous parlez de parole d’origine ?
La parole est la poésie, ainsi que la couleur est la peinture. Elle est salut, diamant, lumière et lampe. Je cherche la parole du sein, du blé, de l’aube, des larmes, de l’errance et du vent. En Ulysse errant, je suis le fil du destin, pour boire la rosée de la parole, parole qui vient de la lune, de l’olivier, des nuages, en un mot de la vie.

Vous écrivez en italien et en français. Vous êtes poète italien et francophone. Quelle est la raison de ce choix double ?
Je crois que la langue est double et infinie. C’est le signe de sa migration et de son errance. Je recueille ce message d’errance. Je voudrais même que ma parole double soit triple, quadruple, c'est-à-dire qu’elle parle toutes les langues, en un mot la langue de l’homme, de toute latitude. Je suis convaincu que la poésie de l’avenir sera une poésie de migration, de passage, de routes infinies, de l’Orient vers l’Occident. Mon choix ne dérive pas uniquement de ma profession de professeur de Langue et Littérature françaises. Je pourrais même écrire dans mon patois. Le principe est le même. Toute destruction d’une langue est la destruction d’une partie de la parole. Sauvons les langues du monde.
Il y a bien sûr une deuxième raison qui me pousse à écrire ma poésie en deux langues : je sens profondément l’espace euro-méditerranéen. La poésie doit dire cet espace, entre Méditerranée et Europe. Je suis même convaincu que la langue française sera la langue de cet espace, en collaboration avec les autres langues, l’arabe, l’italien, l’espagnol, le grec, l’hébreu, le turc, et même l’anglais. La Méditerranée doit récupérer sa centralité. L’Europe n’existe pas sans Méditerranée : elle est sa fille, à tout point de vue. La mère et la fille ne peuvent jamais se séparer.

Vous venez de publier un Dialogue avec Jean Cocteau. Que préparez-vous maintenant ?
En effet, ce livre, paru lui aussi aux éditions du Cygne, est un essai de nouvelle critique littéraire. J’ai dans ma tête un livre de Dialogues avec mes poètes, qui ira de Rutebeuf à Yves Bonnefoy, un entretien avec mes poètes préférés, qui sont les étoiles de la poésie française.
Je viens de publier un livre d’artiste, avec le calligraphe Ghani Alani,
Calligraphies de l’alphabet, où je suis à l’écoute de la voix mystérieuse des mots, des signes et de l’alphabet, lequel est le plus organisateur du chaos du monde.

Voyez-vous un rôle pour la poésie aujourd’hui ?
Bien sûr, de nos jours la poésie a une grande responsabilité. C’est à elle de dire le sens du monde, de garder les lignes de la profondeur de l’histoire, de capter la simplicité de l’univers, qui est le signe de la grandeur de Dieu. C’est à la poésie de dire l’éternel, et même le lendemain de l’éternel.

(Le magazine des Livres n°18 : juillet-août 2009)

Juillet 2009 © Le magazine des Livres / Giovanni Dotoli et Joseph Vebret